Heaven (Saphir)
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MessageSujet: Heaven (Saphir)   Dim 11 Fév - 1:29

Heaven

Salve, Regina, in hac lacrimarum valle


Lazare reliait les différents points du ciel. Il contemplait, allongé dans les herbes hautes des landes désertes, les milliards de perles poudrées de la voûte, à l'infini, au dessus de lui. Il lui semblait qu'en d'autres temps, on avait lancé au firmament une poudre de diamants ; qu'ils étaient accrochés depuis lors, fidèles acolytes des nuits mélancoliques. Le garçon connaissait les étoiles mieux que personne, puisque lui seul les percevait si belles et si tristes, lointaines, immuables ; puisque Lazare ne voyait que cette version du ciel, que seule la Lune se montrait à ses prunelles ; puisque personne ne vivait sur son fuseau horaire nocturne, et que la compagnie des astres lui semblait la seule possible ; puisque, ce soir, Lazare était triste.

Il étendit les mains dans l'herbe mouillée afin d'en sentir couler les brins entre ses doigts. Les cheveux lui collaient au visage, et ses vêtements se gorgeaient de toute la rosée de la nuit – tandis qu'à l'Est se révélaient les premières lueurs rosées de l'aurore, et voilà que les étoiles se retiraient du ciel pâlissant. Déjà la Lune s'effaçait, en grande dame du soir s'inclinant devant le jour ; et la vision de Lazare, bien sûr, de s'estomper peu à peu, avec les étoiles.
Avant que sa propre nuit ne l'atteigne, Lazare murmura à la Lune, doucement, comme il murmurait à son cœur, qu'on se reverrait plus tard ; que le jour les aurait, sûr, mais que la nuit, ils en reviendraient, plus forts, plus beaux, plus grandis ; et que dans un élan d'amour, tous deux finiraient bien par s'enlacer au firmament, puisque, sur terre, ils étaient deux satellites en perdition dont les jours ne voulaient pas.
Et, dans l'aube dorée, déjà, des couleurs de la vie, Lazare se retira.

Il arrangea ses vêtements, secoua ses cheveux qui perlèrent de grosses gouttes argentées, ôta la boue de ses chaussures, de ses ongles, de son visage, s'emmitoufla dans une couverture ramenée dans son sac. Et il courut pour atteindre le manoir, pressé par le temps du jour nouveau, et rageur de ce qu'il perdait une fois de plus la vue devant le Soleil que jamais, jamais il ne pourrait distinguer ; rageur d'abandonner la vue pour la vie, rageur de compter les secondes qui le séparaient de la cécité ; rageur de s'abandonner ainsi à la campagne, sans personne pour lui prêter attention, sans que l'on daigne comprendre son mal, parce que, pour ainsi dire, il n'était que partiel – et dans sa course, Lazare de tomber, de cracher, et soudain – de s'apaiser.

La porte de Saphir se dressait devant lui, haute et importante, toujours. Et devant cet obstacle qu'il se refusait à franchir, encore rouge d'avoir couru, Lazare se regarda. De quoi avait-il donc l'air, sale de ses escapades, cerné de la fatigue de n'avoir point dormi, détrempé de l'herbe dans laquelle il s'était vautré ? Comment oser se présenter ainsi à Saphir ?
Elle était belle. Elle était intelligente. Elle lui imposait, de par sa nature, de se mettre convenablement tous les matins ; et Lazare se soignait avec plaisir quand il s'agissait d'aller la voir, cueillie au réveil. Mais dans quel état était-il maintenant ? Lazare en pleura presque – Saphir était si belle, et si précieuse, et mieux que lui, tellement mieux – elle, la dame des villes, belle et fière dans ses blessures, grande, d'une merveilleuse envergure – lui, gamin des campagnes, stupide à n'en plus finir, et étourdi, maladroit, aveugle même, une véritable chique dont on n'avait que faire.

Il resta devant la porte, cinq minutes encore, perdant peu à peu l'usage de la vue – mais il n'osait point franchir le cap, toquer, se présenter ainsi, et il se prit la tête dans les mains avant d'arranger ce qu'il put arranger ; les cheveux, les vêtements ; il se donna l'air dispos, assuré sans doute, bien loin de ses sombres états d'âme. Le garçon respira, sourit à la porte, timidement, tristement, et frappa le battant avant d'entrer.
- Bonjour Saphir.
On sentait une vague torpeur dans la chambrée, encore sombre, ensommeillée et mystique. En son sein, cachée, encore, se trouvait la plus belle créature que Lazare n'ait jamais vue. Et sa voix en frémissait d'une émotion qui l'étreignait toujours, en dépit des ans. Ses mains en tremblaient, et dans son cœur caché battaient les roulements de l'amour. Il se serait fondu dans les meubles, aurait cessé d'exister, sur simple demande de Saphir ; et, ah ! que n'aurait-il fait pour cette divine et le cristal de ses yeux ! si bien qu'il en oublia son malheur, devant la joie pleine de déférence de se trouver à ses côtés.
- Je suis désolé que je suis bien mal mis aujourd'hui.
Il fit quelques pas, timorés, dans la chambre. Malgré les décennies qu'il fréquentait Saphir, celle-ci disposait d'un ascendant sur Lazare qu'il ne cherchait point à contester ; elle l'intimidait, de ce qu'elle était unique et grandiose – mais, oh ! si magnifique ! que si ses pierres échouaient quelque part, c'était au cœur de Lazare.
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MessageSujet: Re: Heaven (Saphir)   Lun 12 Fév - 23:46


Heaven

We shall find Peace. We shall hear Angels,
We shall see the Sky sparkling with Diamonds. Anton Chekhov.



Ce moment. Ce moment précis. Quand la nuit passe au jour. Que les oiseaux s’éveillent dans les bois. Que le manoir est traversé par les pas de Lazare. Ce moment si particulier, où elle ouvre les yeux, et qu’elle attend, attend, que ne lui revienne son messager nocturne. Ces secondes sont toujours sensibles, mystiques. Il y a toujours une petite voix qui lui dit qu’un jour il ne lui reviendra pas. Qu’il n’a aucune raison de venir passer les dernières minutes de sa nuitée avec elle. Que c’est impossible de croire que ce genre d’habitude puisse traverser les âges. Qu’il faut qu’elle se prépare, un jour, à ce qu’il ne vienne plus.

Et les oiseaux chantent dehors. Il en est même un qui vient tout près si près de sa fenêtre, qu’elle l’entend à travers le volet. Et les insectes dégourdissent leurs pattes, les abeilles déplient leurs ailes, la nature reprends son envol. Et la petite voix lui dit. Et s’il ne revient pas. Dois-tu toujours l’attendre ? Dois-tu rester dans ton lit ou te réveiller comme si rien n’était ? Ne rien dire, ne surtout pas frémir. Commencer la journée comme si rien ne s’était passé. Et la journée serait en tout point pareille, Lazare n’appartient pas au soleil, Saphir ne le croiserait même pas. Ce serait leur secret, ou cela ne le serait plus. Il n’y aurait plus de secret, plus de rencontre à la croisée du jour et de la nuit. La journée serait tout à fait normale, éphémère et banale, elle se perdrait dans l’éternité. Peut-être reviendrait-il le jour d’après, comme l’éclaircie après la pluie. Mais s’il ne revenait pas ? Que ferait-elle ? Si un jour il se lassait d’elle et cessait de venir. Qui viendrait compter ses pierres ? Qui viendrait conter l’éphémère ? Serait-il pareil à ceux qui furent les siens et qui l’abandonnèrent ? Sera-t-elle orpheline encore ?

A Paris, Saphir ne se posait jamais la question. A Paris, c’était plus simple, toutes ses heures étaient ordonnées, la petite pierre connaissait tous les particuliers et il y avait bien moins de monde. Mais ici, ici c’est différent. Il pourrait rencontrer quelqu’un de plus intéressant, ou juste s’éloigner comme s’éloignent ces amis dont on n’entend plus jamais parler. Elle a tant craint la première matinée de 1941, celle qui, fatale, aurait pu signer la fin de leur pacte silencieux. Lazare aurait pu l’oublier, l’effacer de sa nuitée et elle de sa journée comme un rituel dépassé. Il aurait pu l’oublier, comme on laisse un caillou sur le bord d’un chemin. Un caillou que l’on a gardé dans sa poche, un caillou que l’on a aimé, choyé, caressé des heures durant, mais qui soudain est lourd, si lourd. Qui tire sur le tissu, comme rattrapé par la gravité, qui a perdu tout son intérêt et ses couleurs chatoyantes sous l’éclat du soleil. Un caillou que l’on délaisse pour un autre ou que l’on perd, quand lui-même a perdu de son précieux. Mais Lazare est revenu, le premier jour de cette éternelle journée de 1941. Et la crainte aurait dû disparaitre, mais le doute est resté, inclusion dans ses pensées. Si bien que chaque fois qu’elle se réveille, la petite voix parle encore. Et cette fois elle lui murmure. Tu vois, il n’ose même pas entrer. Il est là, cela ne peut être que lui, derrière la porte. Et il attend. Qu’attend-il ? Peut-être va-t-il faire demi-tour, peut-être en a-t-il assez compté de pierres, et qu’elles ne sont plus si séduisantes. Il s’est lassé des rêves verts, des fractures minérales et de ce que la nuit laisse au jour, un collier de lumières, désillusions pour l’homme aux yeux de chat.

Saphir ne fait pas un bruit. Elle est silencieuse, soucieuse. Elle ne se souvient même plus de comment cela a commencé, l’a-t-elle invité, un jour, à venir de bon matin ? Ou est-ce que jamais rien ne fut dit ? Eclos comme une fleur au milieu d’un jardin, dont ne sait de quelle graine, de quel vent elle fut le fruit. Une habitude plus tenace que les ronces, plus douce aussi. Sans les épines venimeuses. Il frappe, enfin. Et le jour peut commencer. Saphir avait déjà les yeux ouverts, mais les voilà qui brillent dans la nuit. Et c’est comme si tout était oublié, les doutes disparaissent alors qu’il entre chez elle. Au fond d’elle, elle se dit, quelle idiotie que de tout craindre. Mais ses angoisses reviennent comme la marée et jamais ne disparaissent.

Dans l’écrin de ses draps de soie, c’est que sa peau sensible les aime délicats, la jeune femme s’étire. Ouvrant son cœur à cette matinée qui s’annonce. Elle se redresse et se relève comme un chat. Malgré les fines entrées de lumières qui éclairent sa chambre, au travers des volets un peu anciens, et peut-être, parce que le soleil ne caresse pas sa peau minérale, ou que tout simplement elle est dans le coton de son chez elle, la jeune femme est plus légère, détendue et tranquille. Peut-être parce qu’elle ne voit pas bien, elle a toujours l’impression qu’on ne la voit pas, ou si peu, qu’elle n’a rien besoin de dissimuler. Ni sa chevelure un peu sauvage, qui aurait besoin d’un bon coup de peigne. Ni ses pieds nus alors qu’elle marche sur le parquet. Son allure parfois martiale sous les rayons des astres, est dans le confort de sa demeure, féline et presque enfantine. De ses lèvres souriantes, naissent quelques mots, sa voix est encore un peu endormie, mais déjà chantante.

Bonjour Lazare.

Saphir porte une de ces longues robes de nuit de 1940, blanches, si confortable et légère qu’elle flotte autour de ses jambes alors qu’elle se dirige vers la bouilloire, ce petit bijou de technologie. Elle verse l’eau d’une bouteille dans le récipient et appuie sur le bouton pour la chauffer. S’il fait nuit et qu’elle ne peut lire sur les traits de Lazare sa tristesse, elle l’a senti dans sa voix. Pour ne pas le brusquer, ou peut-être pour qu’il n’ait pas peur de la déranger, Saphir lui glisse une confidence, invitation à une veillée, si le cœur lui en dit.

Je n’ai pas envie de me lever aujourd’hui. J’aimerais ne pas quitter le lit.

Et alors que l’eau chauffe, elle se rassoit sur son lit, contre le mur, croisant ses jambes sous sa robe. Par automatisme peut-être, Saphir commence à pousser toutes les petites pierres qui ont éclos de ses rêves dans un coin de son lit. Ses yeux s’habituent à l’obscurité, elle le voit de mieux en mieux. Ce n’était pas qu’une impression, il a l’air triste. Elle l’invite alors d’un geste à venir s’assoir à ses côtés.

Viens, raconte-moi, comment vas-tu ? Comment s’est passée ta nuit ?

Saphir passe sa main dans ses cheveux encore rebelles, qui pourtant continuent d’onduler au gré de leur envies autour de son visage. Contre le mur frais, son corps encore tiède n’a la froideur du jour. C’est comme si elle n’avait pas quitté ses draps de soie. Qu’elle avait encore les yeux clos et que son esprit vagabondait sur d’autres rivages étincelants. Comme si ce moment d’éternité, celui de tous les jours quand vient le jour, était entre le rêve et la réalité. Léger et doux, comme un poème soufflé au creux de l’oreille, ou la promesse silencieuse qu’ils ne seront jamais seuls. Et pourtant ses yeux clairs, bleus comme ses pierres, sont grands ouvert. Leurs rencontres sont bien réelles.
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MessageSujet: Re: Heaven (Saphir)   Lun 19 Fév - 23:42

Heaven

Ris en plorant, combien que seul je soye.


L'intimité de la pièce, et celle de la jeune femme, causaient toujours cet émoi délicieux au cœur de Lazare. La pénombre, et le naturel de Saphir, si beau et si singulier dans sa délicatesse matinale, imposaient au jeune un silence obséquieux, soucieux de ne point déranger toute la beauté du lieu. On n'entendait plus même l'écho de ses pas, en cette antre sacrée, et Lazare se fondait alors dans le noir comme s'il en fut une partie intégrante ; comme s'il devenait le silence et les ténèbres rassurantes de la pièce – il retenait jusqu'à son souffle afin de laisser intacte cette doucereuse atmosphère.

Lazare, sans un mot, contempla une Saphir désireuse de rester au lit. Il acquiesça vivement de la tête : lui aussi aurait aimé s'étendre sur ce lit, fermer les yeux et dormir, dormir, si longtemps que le temps lui aurait glissé dessus, sur eux, dormir tout du jour jusqu'au lever de la Lune. Dormir avec Saphir, oui, dans cette chambre étrange et nouvelle, peuplée des trésors... Se laisser bercer dans les bras de Saphir, dans ses draps de soie et sa peau de satin, Saphir, dont les cristaux coulent entre les doigts... Saphir dans sa robe blanche, comme une apparition spectrale et sacrale...

Alors que Lazare songeait à quel point lui était douce, délectable, et tout à la fois impossible, l'idée de s'effondrer sur ce lit olympien, son âme s'étouffa dans sa gorge quand Saphir le lui proposa – presque. Son cerveau se comprima une seconde, le temps pour lui de se rendre compte que, dans un tel état de négligence, il ne pouvait se contenter, tout au plus, que d'une maigre place sur le tapis.
Saphir le rassura, pourtant, de tendres mots et d'invitations ; ce qui eût pour simple effet de peiner Lazare davantage. Sans doute avait-elle percé à jour ses états d'âmes, et sans doute le garçon lui inspirait la pitié. Mais jamais ! Jamais il ne se serait résolu à susciter de tels sentiments chez Saphir. Tout de même...
- Je - je... bredouilla-t-il, faute de savoir quoi faire ou quoi dire.
Soucieux de ne franchir la limite du lit, par trop inviolable à ses yeux, Lazare s'empara d'une chaise à proximité et s'assit à côté de Saphir. Une fois installé, il fixa un instant Saphir – elle constituait un spectacle toujours inouï – puis, hésitant sur s'il devait se déverser sur elle oui ou non, ses mots s'échappèrent plus vite que ses pensées :
- Bien, bien... Je veux dire...
Une fois seul et isolé dans la nuit, les pensées de Lazare tournaient au spleen quand l'ennui le rattrapait – rapidement.
- J'ai dû délivrer une lettre, et j'ai... J'ai exploré un peu les alentours, et... tenta-t-il, sans finir sa phrase, les mots coincés dans l'âme. Il se rendait compte du pathétique de sa condition ; de ce que ses nuits étaient creuses de solitude et de ce qu'il était désespéré d'ennui.
- Je suis fatigué. Je veux rentrer à la maison, lâcha-t-il d'un coup, dans un soupir, presque en un sanglot. Et par maison, Lazare entendait Paris. Sa nuit avait fait office d'électrochoc – la conscience qu'il ne pourrait plus jamais rentrer lui avait soudain pesé sur le cœur. Jusque là, il aurait pu s'agir de simples vacances – et devant le manque, le manque viscéral de Paris, de 1914, sa condition avait trouvé toute sa réalité.
Ses problèmes se mélangeaient en une soupe noirâtre dans ses pensées à peine illuminées par les traits de Saphir. Il ne sut dire pourquoi il se confiait ainsi à la jeune fille – sûrement que Paris devait laisser un vide chez elle aussi, et qu'elle seule pourrait l'entendre.

Le sifflement de la bouilloire l'arracha à ses peines. Il se leva d'un bond afin d'éviter le déplacement à sa chère Saphir.
- Qu'est-ce que je te sers ?
Il sourit, serviable et soulagé d'avoir laisser s'enfuir quelques uns des maux qui lui pesaient sur l'esprit – mais aux coins de ses yeux perlèrent les prémices de larmes contenues, ravalées dignement par un garçon fort et stoïque. Il en oubliait même sa mission première, et les pierres de Saphir...
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MessageSujet: Re: Heaven (Saphir)   Lun 26 Fév - 14:33


Heaven

We shall find Peace. We shall hear Angels,
We shall see the Sky sparkling with Diamonds. Anton Chekhov.


Il a de ces douceurs dans les gestes, de ces délicatesses d’autrefois obséquieuses et respectueuses qui lui rappellent parfois les bonnes manières d’hier. Saphir est comme lui, une enfant du passé, perdu entre les âges. De la réalité linéaire, elle ne connait que ces années d’entre-deux guerres, qui, si elles furent chargées de misère pour la pierre, furent le monde telle qu’elle puisse le comprendre. Bien loin de tout le brouhaha d’aujourd’hui, de ces syndragis conflictuels, frontaux, qui étendent leurs émois sur les draps ou dans leurs voix comme s’ils avaient d’acquis l’oreille du monde. Lazarre a la douceur des murmures, des contes anciens et le précieux de ces pierres qu’elle chérit tant, qui ne brillent qu’une fois trouvées et qui jamais ne perdent leurs lumières, éternelles et secrètes. Auprès de lui, jamais elle ne s’apeure, jamais elle ne s’effraie, il n’a aucune de ces brutalités contemporaines qui agacent ses cils. La jeune femme se sent comme hors du monde, dans un rêve de soie, doux et délicat. Où l’humanité toute entière n’existe pas. Où le dehors et sa noirceur sont tenus à l’écart. Et c’est comme si toutes les offenses qui lui furent faites, toutes les blessures qui déchirèrent sa peau, n’avaient jamais existées. Comme si elles n’existaient pas et qu’il n’y avait pas de cicatrices. Saphir se sent belle, et pure, cristalline. Comme jamais elle n’aurait dû cesser de l’être. Car il lui parle comme il parlerait à une reine, et ne pose jamais son regard sur elle d’une façon qui pourrait la déranger. Sous ses yeux, Saphir oublie la pauvreté de son existence passée, la cruauté et le vice, et se déploie comme une fleur dans un univers délicat, lumière fragile, frêle construction minérale, brillante et transparente, chatoiement de couleurs pures et incandescentes. Elle se sent immortelle et inviolable. Puissante et libre. Vivante. Parfois elle songe, si ce n’était pas pour Lazare, Saphir ne se lèverait pas, préférant l’écrin de ses draps à la violence du jour et de sa lumière éblouissante.

Lazare est son étoile du matin, quand la nuit se couche et que son âme parfois effrayée se réveille. Il la réconforte et la rassure du délicat de sa nature lumineuse. Sa présence auprès d’elle est si précieuse qu’elle n’oserait le gronder. Le forcer à venir si près d’elle qu’elle puisse enfin lui témoigner de l’amour qu’elle lui porte. Le rassurer de sa chaleur. Passer ses doigts dans ses cheveux en broussaille et en retirer les quelques brins d’herbes égarés. Remettre en ordre ses vêtements.  Lui souffler qu’il n’y ait pas de secret qu’il ne puisse lui souffler. Qu’elle sera aussi mutique que ses pierres. Mais Lazare a aussi ce respect ancien, c’est comme si jamais il ne voulait se glisser dans ses bras. Comme si elle n’avait d’humaine que la voix, et qu’il ne désirait la toucher. Son amour pour elle a de divin cette chaleur qui irradie de son visage et la fait se sentir si belle, mais aussi de terrible qu’il semble parfois voir en elle ce qu’elle ne sera jamais. Un modèle de perfection, astrale et radieuse, mais intouchable et inhumaine. Il n’ose venir la rejoindre dans son écrin, où elle pourrait prendre soin de lui. Comme si elle avait davantage de valeur que ses pierres qu’il compte. Sans rien dire, Saphir respecte son refus, espérant un jour qui puisse la rejoindre. L’œil doux alors qu’il balbutie quelques mots, c’est qu’il semble profondément touché par un tourment dont elle ne connait encore la nature. Cela la fait frémir que de le voir si fragile. Son ami est un jeune homme courageux et très sérieux, quand il s’agit de chiffres. La profondeur de son mal est dans ces pierres qu’il délaisse. Si rare, dans sa détresse il en oublie son art et inquiète Saphir. Elle est sensible, et délicate, elle attend qu’il lui glisse des indices, qu’elle devine sa faiblesse. Attentive et silencieuse.

Et soudain, la douleur de Lazare est un écho à la sienne.
Sur ses lèvres s’échappent un soupir.

Moi aussi.

Un tremblement enlace son corps fin. Saphir serre ses bras autour de ses jambes, posant sa tête sur ses genoux. C’est donc cela qui met le cœur de Lazare en émoi. Et le sien. Battant ce même rythme mélancolique. Saphir a la dévorante nostalgie de son ancienne boucle. Il y a bien trop de fantômes effrayants en 1941. Ces réminiscences glacées de son existence d’alors. L’ombre d’Hans, qui caracole dans ses rêves, et qui se glissent dans émeraudes, inclusions et facettes tranchantes. Les souvenirs d’Hitler et d’un monde si cruel qu’il fait encore trembler son âme quand résonnent ces bombes avant le petit jour. 1941 est une malédiction. Qui la touche et la blesse chaque jour davantage. Lazare semble souffrir de la même maladie, cette nostalgie brulante pour une époque qui n’existe plus et dont ils tentent d’en retrouver le confort en en gardant la même routine. Mais rien n’y fait. Paris est perdu, et eux aussi. Le quotidien pourtant les ranime du feu chaleureux de leurs anciennes existences.

Je prendrais un thé vert. J’ai trouvé hier quelques nouvelles infusions, regarde, peut-être qu’il y en aura une qui te plaira.

C’est bien peu que de ne lui offrir que le réconfort d’une boisson chaude. Saphir aimerait le prendre dans les bras. Loger son visage dans son cou. Fermer ses yeux et le serrer contre elle si fort qu’il oublierait Tenderden. Saphir aimerait lui susurrer qu’ils rentrent bientôt, que ce passage en 1941 n’est qu’une mésaventure passagère. Qu’elle est aussi éphémère que la pluie de début d’après-midi. Mais l’éternité les a pris dans son filet et 1941 les retient. Ils sont piégés ici et leur précédente maison fut réduite en fumée. Alors Saphir ne saurait mentir. Et elle n’ose non plus se lever et le saisir entre ses bras de peur de l’effaroucher et le faire fuir. Elle n’a que le velours de ses lèvres et cette nostalgie qui s’y glisse, chargée de toute l’émotion de son cœur. Elle avoue sa faiblesse, qu’elle retenait enfermée dans sa cage thoracique, oiseau pris au piège de cette dureté qu’elle s’impose. Aussi dure et tranchante qu’un diamant, elle aimerait avoir la pureté du cristal bien loin des douleurs animales. Si seulement elle pouvait être pierre et pierre vraiment. Mais elle est humaine et son cœur palpite de milles faiblesses, tristesses et désirs, comme soupirs sur les facettes de ses pierres.

Paris me manque terriblement.

L’émotion de Lazare l’émeut. Ses grands yeux clairs brillent d’une mélancolie songeuse. Et alors qu’un rayon de lumière glisse sur son visage, la froideur du jour la touche en plein cœur. La distance lui semble soudain si cruelle, elle cherche sa chaleur sans oser le toucher. S’installant aux abords de son lit, au plus près de sa chaise. Elle souffle comme un réconfort.

Il nous faut garder le souvenir de 1914 comme un trésor dans notre cœur.

La main touche son cœur, qui bat d’un rythme lourd. Si elle n’était si fidèle aux Ymbrynes sans doute sa langue froide claquerait dans l’air et elle maudirait leur idée insensée, que les particuliers puissent un jour cohabiter avec les âmes humaines. Mais elle ne saurait dire du mal des oiseaux rois, sa main se ferme en un poing contre sa poitrine. Elle aimerait rendre un sourire sur le visage de son ami, lui rendre un souvenir comme un présent.

Te rappelles-tu de cette fois, quand nous étions allés tout en haut de la tour Eiffel, et qu’on voyait d’en haut toutes les lumières de la ville ?

Elle ne dit pas combien elle était triste avant de monter les marches. Elle ne dit pas que le monstre de fer lui avait rappelé les remparts de barbelés autour des camps. Elle ne dit pas à quel point son visage était froid, glacé par cette rancœur omniprésente qu’elle ressentait alors. Et bien plus rare son rire. Ni combien elle avait hésité à monter toutes ces marches, alors qu’en silence elle suivait Lazare. Elle ne dit rien des ombres de ce souvenir, ces fantômes de son cœur qui ne cessaient de la hanter. Sur son visage se déploient les lumières, toutes les lumières de la ville. Le souvenir comme une joie habille ses yeux soudain si brillants et sur ses lèvres se glissent un sourire. Ce qu’elle avait ressenti alors, tout en haut de la tour. Le vent fouettant son visage d’un air pur et sauvage. Le vide sous leurs pieds. La beauté de la ville, illuminée par les lampadaires et la douce lueur de la lune. Les étoiles dans le ciel. Elle murmure et ses paroles sont de velours.

Je crois que c’est ce jour-là que je suis tombée amoureuse de Paris.
Et quand je pense à elle, c’est le souvenir le plus vif qui me revient à l’esprit.

Le vent passait dans le monstre de fer chantant une symphonie métallique, comme le gout du sang dans la bouche, sans le tourment. Un air minéral, un air de pierre et de sifflements, comme un doigt passant sur le rebord d’un verre de cristal. Une mélodie douce bien qu’inhumaine. Et la froideur de la nuit faisait trembler sa peau fine. Et le vent, courir sa chevelure sur son visage. Il faisait nuit, et elle était fatiguée. Mais le sentiment qui avait ému son cœur alors était si fort, si réel, si puissant. Il lui avait semblé qu’enfin elle n’était plus si seule, et qu’il y ait un endroit au monde. Un endroit enfin, qu’elle puisse appeler Maison. Un ami, aussi. Jamais elle ne cessera d’aimer Paris. Son poing, serré contre sa poitrine, s’allège et retombe entre eux deux. Ses doigts s’ouvrent, comme les pétales des fleurs au matin. Au centre de sa paume, un saphir d’un bleu encre, pur et parfait, brille de mille éclats, reflétant l’un des rares rayons du soleil. Il a la beauté de son amour pour Paris, le bleu de sa tristesse, la profondeur de sa nostalgie, la rareté de ses faiblesses. Il éclaire sa robe du spectre bleuté de sa lumière et habille sa peau de nacre de son précieux. Il est Saphir, souvenir pris au piège du cristal. Amour minéral d’un Paris qui n’existe plus.

Qu’elle lui offre, sans un bruit.
Puisque, lui aussi, jamais ne cessera d’aimer Paris.
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MessageSujet: Re: Heaven (Saphir)   Lun 5 Mar - 23:05

Heaven

We shall find Peace. We shall hear Angels.


Il sembla à Lazare que la noirceur de Saphir et la sienne, une fois expirées, se mêlèrent en une brume légère, comme un trait d'encre aérien. Et quand le nuage volatile se dissipa dans l'ombre, une partie du poids qu'il transportait s'en fût avec lui. Les quelques mots échangés, vecteurs de la douleur enfouie, crevèrent dans les airs avec leur lot de souffrance. Du moins, les maux parurent plus légers à Lazare, plus si graves ni importants – d'autant que Saphir les partageait, et que ça fait toujours du bien de s'arrêter cinq minutes pour panser à ses plaies.

L'appel de la bouilloire les tira de leurs sombres réflexions, un instant. Au souvenir d'une soirée impliquant un voisin et un pull, Lazare pinça les lèvres : il était bien fâcheux qu'à chaque fois qu'on lui proposât à boire, il s'agisse invariablement de thé. L'odeur lui était agréable, mais le goût, insipide, fade et amer, lui inspirait une révolte gustative. En quête du thé vert, il fit mine d'y regarder attentivement pour lui-même, à la recherche de quelque perle rare. Et l'excessif Lazare d'agir en le plus parfait connaisseur, sûr des odeurs et textures, des feuilles et origines ; en somme, un simulacre bien mal-habile pour qui ouvrait un peu l’œil, mais il semblait malpoli à Lazare de décliner l'invitation. Il laissa doucement couler l'eau dans la tasse de porcelaine, contemplant pendant cet intervalle paisible le thé gonfler, ses feuilles gorgées de chaleur. Puis il inspira une bouffée de vapeur et s'en retourna près de Saphir deux tasses en main – dont l'une contenait simplement un grand volume d'eau frémissante.

Lazare profita de la chaleur de la porcelaine pour réchauffer ses doigts encore engourdis, en écoutant Saphir évoquer leur chère Ville Lumière. Le souvenir qu'il gardait de Paris était vivant, si vivant... que parfois, il s'éveillait, et se croyait à la capitale. Il entendait toujours, dans ses songes, et même lorsqu'il ne rêvait point, les bruits de la ville, le claquement des chevaux sur le pavé, le clapotis de la Seine sur les berges, ou le roulement du tambour qui précédait aux nouvelles ; les odeurs du marché, des fruits d'automne, des ruelles bordant l'Hôpital de la Salpêtrière, et celle des fleurs tardives du Jardin des Plantes ; tout Paris lui manquait comme un fragment de son âme.
Le seul souvenir de la ville, aussi caché au plus profond de son cœur, et aussi précieux qu'il fut, ne satisfaisait guère Lazare. Il restait un amoureux sur sa faim, privé d'un coup de son étoile, et de sa vie entière. On lui avait arraché la grande dame de ses nuits, on avait assassiné l'innocente, et on exigeait de lui, par dessus le marché, qu'il s’accommode à une boucle qu'il ne désirait ni connaître, ni apprendre à connaître. On l'obligeait à se complaire dans l'infidélité, sous couvert des meilleurs intentions, quand on l'avait enfermé en cage.

Bercé par les paroles de Saphir, Lazare ferma les yeux, et se prit à escalader la Tour au fil des mots. Il jurait y être à nouveau, le vent souffletait ses cheveux, et le firmament les éclairait, eux qui surplombaient Paris. Il était à cet instant devenu le roi du monde, et le monde fait d'or, et Saphir, à ce moment là, oui, c'était à ce jour-là que Lazare en était tombé amoureux. Son visage séraphin s'était défait du voile de la tristesse ; il avait aperçu les étoiles dans ses prunelles, le reflet de la ville, immense, et eux deux, noyés dans le gigantisme scintillant. Et quand Lazare pensait à Saphir, il l'apercevait au sommet de cette nuit merveilleuse pour laquelle il aurait vendu son âme, à Saphir juste tout contre lui, la paume de sa main si proche de la sienne. Paris était laide, devant Saphir, et lui-même n'en tombât amoureux que plus tardivement, une fois que la pierre aimée lui en eût montré les beautés cachées, susurrées à l'oreille, au détour d'un jour de septembre ; quand elle lui transmit son amour à force de patience et au fil de ses découvertes – il avait fini par aimer autant l'une que l'autre, quoique Saphir fut infiniment plus précieuse – et il comprenait maintenant qu'il était trop tard, quelle place avait eu Paris en son cœur.
Heureusement, il lui restait Saphir.
- Oui je me souviens. Et tu étais plus belle que Paris, murmura-t-il en confidence, car Saphir était si proche de lui, à présent, qu'un soupir à peine audible suffisait à s'entendre. La dive chaleur de la jeune femme l'irradiait et le consolait – oh, il aurait tant aimé se loger dans ses bras tendres ! Cajolé par le bruissement des notes de sa voix, le repos qu'il se figurait, enlacé par Saphir, lui semblait un tel délice qu'il s'interdisait d'y penser en sa présence.

Lazare but une gorgée de l'eau chaude, et accueillit la pierre que Saphir lui tendait, les mains tremblantes d'une émotion si vive qu'elle secouait tout son corps en silence. Une pureté si incroyable illuminait ce saphir, que Lazare doutât que quiconque ait pu en tenir un meilleur dans la main, un jour, sur la terre ; il contempla la pierre, béant d'admiration, puis Saphir, et l'incarnat de ses lèvres, l'azur de ses yeux, et à nouveau, le joyau.
- Merci... Il est magnifique, magnifique, merci !
Lazare rougissait presque de cet inestimable présent. Pour cause, les cadeaux de Saphir se faisaient rares. Oh, sûr qu'il ne s'agissait point d'avarice – et Lazare n'était pas envieux. Il menait sa mission sans arrière-pensée, au point qu'il lui avait un jour dérobé l'un des produits de sa nuit ; rongé par la culpabilité, il l'avait restitué le lendemain même. Alors, quelle valeur inappréciable son présent représentait-il ! Le garçon le chérissait déjà de tout son être, et comme inquiet de perdre le joyau, le serra dans sa paume, qu'il plaça contre son cœur, en parfaite imitation des gestes de la divine, et rangea la pierre dans la poche de sa veste, au plus près de lui.

Il sourit à Saphir, réconforté déjà de toutes ces attentions. Il patienta ainsi, assit sur sa chaise, et d'un coup, agissant sous une parfaite impulsivité, il saisit les mains de Saphir et les serra dans les siennes.
- Tu sais, je déteste parler anglais. Et puis... Puis je déteste la fête foraine, ah, ça, ils peuvent s'amuser, c'est facile quand ils ont vu deux fois les autres boucles et qu'ils en ont rien à fiche que nous on n'ait plus notre maison. Je déteste toute cette boucle et je déteste encore plus l'extérieur. Ils nous comprendront jamais, les autres, et... Lazare soupira. Saphir, je suis vieux.
La vieillesse n'était pas un problème pour les habitants des boucles, naturellement, mais par la force des choses, on ne pouvait décemment passer un siècle à errer une sempiternelle journée sous des traits adolescents sans se poser quelques questions.
- Et je serai jamais vieux. Enfin, je veux dire, je suis coincé à dix-sept ans toute ma vie, c'est bien oui, mais j'aimerais qu'on sache que j'ai pas vraiment dix-sept ans. Que je suis... Vieux. On me regarde comme si j'avais vrai de vrai dix-sept ans, alors que j'ai cent-seize ans, et en plus j'ai jamais d'anniversaire. C'est quitte ou double, soit c'est ton anniversaire tous les jours, soit ça ne l'est plus jamais. Et puis est-ce qu'ils ont pensé à Paris, hein ? Au moins, à Paris, il y avait des trucs à faire la nuit ! Que dans cette foutue campagne... On pourra plus jamais y retourner, plus jamais jamais... C'est fini... On est coincés ici, pas vrai ? demanda-t-il, les yeux suppliants, comme si Saphir eut pu influer sur le cours des événements. Mais au moins Saphir pouvait-elle le rassurer, lui assurer que tout n'était qu'un rêve bientôt fini, ou une mauvaise blague des Ymbrynes, ou qu'elles se penchaient sur une solution qui réglerait à jamais le problème des boucles – et qu'on allait retrouver la belle Paris, même à une autre époque, mais Paris malgré tout.


Dernière édition par Lazare Delauney le Sam 5 Mai - 14:13, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Heaven (Saphir)   Jeu 8 Mar - 12:53


Heaven

We shall find Peace. We shall hear Angels,
We shall see the Sky sparkling with Diamonds. Anton Chekhov.


C’est peut-être parce que c’est l’Aurore, et qu’à l’aube tout semble possible. Parce que la lumière se lève et lave les noirceurs du monde. Parce que le ciel n’est pas si fade encore, et que la lumière a les couleurs froides du matin. Mais il lui semble voir de l’espoir, dans les yeux de Lazare. Il lui semble voir de la paix, une paix fragile, aussi légère que la caresse de ses cheveux sur sa peau. Qu’un infime courant d’air pourrait faire fuir. Paris est si lointaine, si intouchable, mais elle reste, dans le palpitant de leurs cœurs, un souvenir tendre et précieux. Ville lumière, ville céleste, du haut de la tour il lui semblait avoir vu les galaxies lointaines. Une douceur s’empare des lignes tendres de son visage. Et c’est infime, comme un voile léger et délicat, mais son visage change. Il s’illumine. Il brille. Si humain soudain, qu’il semble que les émanations minérales de son corps se sont éteintes. Et que sa froideur s’est évanouie dans l’air. Saphir est presque heureuse, au souvenir de Paris. Saphir est heureuse, si près de son ami, à penser à la capitale de son cœur. Et rien ne pourrait briser ce moment divin.

Le souffle à son oreille, le souffle doux, le souffle tendre. Elle aimerait s’y glisser, car les paroles sont de velours. Caresse délicieuse qui fait briller son sourire. Et elle se sent belle Saphir, sous les paroles de Lazare et son regard tendre, elle se sent belle et forte. Les fragilités disparaissent, au secret de sa chambre. Et ils chassent ensemble ces mauvaises herbes qui tenteraient de s’insinuer dans leur écrin secret. Ils se connaissent depuis si longtemps, qu’il lui semble parfois que Lazare puisse lire dans son âme. Et que le silence soit autant précieux que les mots. Qu’il n’y ait rien besoin d’expliquer. Qu’ils se comprennent comme de vieilles personnes qui vieillirent ensemble. Et dans ces infimes moments, éclats fugaces, étoiles filantes, il semble que nul orage ne puisse jamais les séparer. Et que même 1941 n’y parviendra pas.

Les lèvres de Saphir sont muettes. La jeune femme est mutique mais heureuse. Il aime sa pierre. Et c’est rare, si rare, qu’elle offre une vraie pierre précieuse. Des émanations de cœur naissent beaucoup d’imparfaites, perles pleines d’inclusions jolies mais sans véritable valeur. Et celles-là, la jeune femme les offre facilement. Parce qu’elles ont des jolis couleurs, et qu’elles ne valent rien. Parce qu’elle n’a pas d’impression d’acheter un sourire ou d’attiser la cupidité dans un œil qui fut pur. Mais Lazare est bien trop précieux à son cœur pour qu’elle lui offre une imperfection, une faiblesse, ou une vague émotion. Ce saphir est un véritable joyau, au bleu intense et profond comme l’étendue de ses sentiments pour Paris. Il brillerait même dans la nuit, au reflet des étoiles dans le ciel. De tout son petit cœur de pierre, Saphir espère qu’il lui apportera l’espoir et le réconfort chaque fois qu’il songera à cette ville qui leur fut ôté.

Ses lèvres passent sur la surface du thé, hésitent un instant, de peur de se blesser. L’eau est chaude, sa bouche l’effleure à peine, pour y gouter avant que Saphir ne pose la tasse sur sa table de nuit. Il ne sert à rien de se presser. Et puis, l’instant est trop précieux pour qu’une brulure, même infime, ne la distrait. Lazare se saisit de ses mains, et il lui semble plus proche encore. Sa chaleur contre les siennes, est d’une grande douceur. Ses mots dévalent sur les épines de son cœur. Et les doigts de Saphir se serrent autour des siens. Elle aimerait le rassurer, le réconforter. Mais il parle de tant de vérités, de toutes ces blessures que lui infligent 1941, et qui la blessent aussi.

Elle souffle dans un soupir.
Je me sens vieille aussi.

Et l’écoute encore. Parce qu’il parle de ses peines, et des siennes. Parce que c’est presque rassurant de ressentir qu’elle n’est pas la seule à détester cette nouvelle boucle. Davantage que la nostalgie de Paris, ce sont les cauchemars d’ici qui l’empêchent de dormir. Toutes ces nouvelles personnes, cette nouvelle chambre, et puis aussi ces réminiscences d’hier, abrasives et cruelles. 1941 ne peut être éternelle, ils ne peuvent pas être pris au piège ici pour toujours.

Cela semble impossible qu’on reste pour toujours en temps de guerre.
On ne restera pas ici, et maintenant, pour l’Eternité.

Et Saphir ne le dit pas, mais le saphir qu’il a dans sa poche est le Talisman des Voyageurs. Qu’il est immortel et sacré. Pierre de vérité et de fidélité. Qu’il fut un morceau du ciel volé par des géants. Nostalgique et triste dans son cœur, mais protecteur de ce que le monde a de terrible ailleurs. Saphir ne le dit pas, parce qu’elle n’est pas très superstitieuse. Et que c’est un morceau de son âme qu’elle offre à Lazare. Saphir ne le dit pas, car si elle pense qu’ils ne resteront pas à Tenderden, elle ne pense pas qu’ils retrouveront un jour leur maison. Et qu’elle ne veut pas être oiseau de mauvais augure. Pour que l’espoir persiste dans les yeux de Lazare, elle serait prête à mentir pour lui. Mais c’est la vérité, dans ce qu’elle a de las et d’amer, qui passe le satin de ses lèvres.

Les nouveaux Syndragis, ils s’agitent et tempêtent. Un rien les fascine, un rien les agace. Ils font beaucoup de bruit.  C’est comme s’ils vivaient plus vite. Ou qu’ils ne savaient pas attendre. Ils veulent tout et ils le veulent tout de suite.

Comme cela l’agace, la vitesse à laquelle ils sautent sur des conclusions.

Et puis, ils nous regardent et ils croient qu’on a le même âge. Ils ne voient que ce que leurs yeux leur montrent. La dernière fois, il y en a un qui s’est cru mon protecteur. Un gamin, à peine quelques décennies et persuadé déjà de m’expliquer le monde. Et encore plus 1941. Alors qu’il n’a jamais connu cette époque que dans les livres et ces films plein de couleurs. Tout ça parce qu’il a quelques cheveux blancs et des rides dans le coin de ses yeux.

C’est étrange, cette sensation qu’elle a parfois devant le miroir. Ce besoin de se découvrir des rides qui jamais n’apparaissent. Et pourtant, Saphir est une pierre, elle ne s’attends pas vraiment à vieillir. Mais elle aimerait bien que naissent des mèches blanches et que la peau de ses mains soient moins lisses. Après 8 décennies sans prendre un jour, elle a le curieux désir de subir la lente métamorphose des heures. De se sentir vieillir. Que l’érosion envahisse ses chairs et que ses pierres changent, évoluent. Que les affres de l’âge l’enlacent et la meurtrissent avec douceur. Et Lazare, elle l’espère, serait toujours là. Ils seraient comme ces petits vieux qu’on croise parfois, au détour d’une rue. Marchant avec lenteur, les mains pleines d’arthrose, qui se tiennent encore. Et qui jamais, jamais ne se lâcheront.

Mais ils ont des visages lisses, si lisses encore. Lentement celui de Saphir glisse dans l’air. Et se dépose sur le front de son ami. Ainsi, se tenant les mains, connectés dans leurs pensées d’hier et de demain. Il lui semble qu’ils sont immortels, immortels vraiment. Protégés du monde et de ses astres moqueurs, et même du temps qui leur refuse de grandir. Elle n’a pas besoin de parler avec force, et ses lèvres soufflent ses pensées légères et douces.

Je ne te verrais jamais comme un enfant Lazare.
Et je sais qu’on ne vieillit pas comme il le faut.
Mais tant qu’on vieillit ensemble, moi ça me va.

C’est ce qui importe. C’est tout ce qui importe. Les autres dehors, ils peuvent penser ce qu’ils veulent. Ils peuvent croire ce qu’on leur dit ou ce que leurs yeux voient. Et les Ymbrynes les transporter d’ailleurs en ailleurs, de leur faire traverser les âges dans leurs lubies naïves de les faire rejoindre un jour la réalité linéaire. Tant qu’ils gardent la vérité précieuse au secret de leurs cœurs. Tant qu’ils se rappellent de Paris, des jours et des heures. Tant qu’ils gardent la mémoire et la vie. Ils ne sont pas seuls. Et le temps moqueur ne transforme pas leurs cœurs.
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MessageSujet: Re: Heaven (Saphir)   Sam 5 Mai - 19:06

Heaven

We shall find Peace. We shall hear Angels.


Le partage des peines les rend plus légères à porter. Un coup d’œil entendu, une main sur une épaule, une esquisse de sourire, de si petits gestes qu'ils semblent, sont autant d'armes face à la solitude des douleurs. Lazare pensait qu'on pouvait aisément soulever des montagnes pour un cœur ami ; qu'une infime marque d'amitié ouvrait la voie aux prouesses ; et, que dans les mélancolies de l'existence, la compassion soulageait bien des maux terribles. Il affirmait que charrier la langueur de la vie sur la barque de l'amour permettait d'y voir plus loin, et plus longtemps, plus allègrement, et, pour ainsi dire, merveilleusement, au travers des tempêtes, et des typhons, et des maelstroms, dans le cyclone des jours éternels.
L’Éternité.
Les sonorités de l'infini tintaient comme du cristal à ses oreilles. En d'autres temps, il aurait donné un fragment de son âme pour toucher l’Éternel du bout du doigt. A présent, il n'était plus sûr de vouloir y goûter davantage. Le même panorama se déroulait sans cesse devant les yeux aveugles ; la nuit même s'y lassait, perdue dans les prairies ondoyantes où tout s'en trouvait comme mort, puisque la surprise tirait sa révérence dans les boucles. Les étoiles figées s'ennuyaient au ciel : la Lune même, bâillait d'impatience ; et le frisson délicieux s'oubliait, aux confins du manoir-prison. Le même crachin enveloppait des landes toujours vertes, aux touches mauves de regret. A trop se couler dans les ans, Lazare se perdait : et, à mi-mot, il souffla à Saphir qu'il était heureux qu'elle s'y soit perdue avec lui.

Le garçon ne crut guère à la promesse d'une aube meilleure. La guerre était le seul visage qu'avait revêtu le monde pour lui, au point qu'il associait les hommes à l'horreur ; et même quand les non-hommes, comme lui, ne guerroyaient pas, ils se terraient comme des lâches, à l'abri du monde, mais surtout, à l'abri de la vie. Qui ne meurt pas, n'est pas vivant.

Il songea aux nouveaux Syndrigastis. Lazare partageait à peu près les idées de Saphir sur la question. Il les percevait, sans doute, moins turbulents qu'elle ; dans le feu éternel de ses dix-sept ans, le nyctalope se sentait parfois tout à son aise avec eux ; que le temps ne les éloignait pas tant, ni la distance, ni les expériences, qu'il suffisait de peu pour briser la glace ; qu'à bien des égards, les nouveaux étaient ses parfaits alter-ego aux mœurs légèrement différentes. Et encore, il était heureux, pour les Syndrigastis aussi vieux qu'eux, que la nouvelle boucle se loge trente ans après leur époque originelle – ils auraient frôlé la catastrophe, si d'aventure, la boucle s'était sauvée au vingt-et-unième siècle.

Difficile, pour autant, d'imputer aux nouveaux d'ignorer l'âge véritable des anciens. Lazare lui-même ne soupçonnait guère qu'il fût déjà si âgé, s'il ne gardait pas la comptabilité exacte des siècles – plus à des fins, d'ailleurs, administratives, que comme une réelle preuve de son existence. Il regrettait aussi, souvent, de n'avoir pas même passé le cap des vingt ans. Il perdait, avec un visage si juvénile, toute crédibilité auprès des hommes dont le visage affichait, en plis, comme du vieux cuir, le poids du temps ; et il craignait, que, faute d'avoir pu s'affiner suffisamment longtemps, son cerveau ne puisse, un jour, gagner une maturité de véritable adulte ; comme un bourgeon que l'on cryogénise, et qui, jamais, ne s'épanouira. Son corps trop frais ne reflétait point la réalité de sa condition ; il se désespérait, d'ailleurs, de voir un jour le moindre poil de barbe s'étirer sur son menton – mais il se garda bien d'en laisser paraître quoi que ce soit à Saphir.

Pour autant, les paroles qu'elle prononça furent, sans doute, les plus belles qu'il ait été donné d'entendre à Lazare – et son front, contre le sien, ses mains dans les siennes, ce contact, oh ! si salvateur !
Ce délicat haïku, ce plaidoyer de l’espérance et du temps, vibra dans tout l'être de Lazare. Les larmes lui montèrent aux yeux, du bonheur d'être compris, et aimé, et soutenu ; que Saphir l'épaule dans l'embarcadère de sa vie l'emplissait d'une joie si indicible, si vivante, que tous les maux lui parurent dérisoires. Et pourtant, une larme coula le long de la joue, éternellement jeune, et lisse, du garçon. Qu'il aurait aimé vieillir, si Paris lui était confisquée à jamais ! Que la mort aurait semblé un repos bien tentant, après une vie si longue, qu'il avait plus de souvenirs que s'il avait mille ans...

- Moi je t'aime, Saphir, murmura-t-il.
Le genre d'amour contenu dans ses mots importait peu. Qu'il s'agisse d'un amour maternel, fraternel, ou d'une flamme plus ardente encore, cet amour était essentiel à Lazare, et pur, pur comme la pierre que Saphir lui avait offerte, et plus encore, si cela était possible. Cet amour le portait, tous les matins, à l'aube des jours, dans la chambrée encore endormie, et rendait doux au garçon le crépuscule de ses nuits ; un rayon de soleil avant la fin des temps.
- Je t'aime, avoua-t-il une dernière fois, essuyant d'un revers la larme qui épousait sa joue.
La vie avait enseigné à Lazare une chose essentielle : le meilleur moyen de braver l'existence était d'aimer, d'aimer à n'en plus finir, et incommensurablement, sans répit, aimer les autres plus que soi-même, aimer et rayonner de cet amour. Qu'on lui ôte sa famille, ses amis, qu'on lui ôte Paris et jusqu'à sa vie ; Lazare s'était juré d'aimer le monde en entier. Et il aimait tellement qu'on ne le comprenait qu'à peine – mais Saphir, elle, comprendrait.
La vie lui avait également appris que les chagrins ne se départissent guère des rires ; qu'au contraire, ils sont liés davantage qu'on pourrait le supposer au premier abord ; et que chaque peine trouve sa joie. Fallait-il qu'on l'emprisonne, la joie d'y être avec Saphir diluerait l'amertume.

- Peut-être bien qu'on reverra plus jamais Paris. J'ai l'impression que c'était une autre vie. Alors on peut dire... On peut dire qu'on est en train de renaître.
Il se tut un instant, sourit pour entretenir l'espoir, et serra plus fort les mains, si délicates et belles, de Saphir.
- Je savais pas vraiment qu'en entrant dans une boucle, je signerais un pacte avec l'éternité. Ou plutôt, j'en avais pas conscience. Je sais pas si je recommencerais, si j'avais le choix. J'aurais peut-être dû rester à Chartres. Je crois que ma vie avait un sens là-bas, c'était plus simple. C'est pas mon époque, ici, ni mon pays, ni chez moi. Je veux vieillir. J'aimerais bien avoir des enfants, aussi, et une maison. Je veux retrouver les blés... Et c'est tout trop tard. Même si je retournais en Beauce, ce serait plus rien pareil. Je déteste les voitures, et toute la technologie des hommes. Je m'y fais pas. T'imagines... Y'a cent ans, je parcourais toute la campagne, et je vendais des journaux. Même mon métier n'existe plus.
Une seconde larme s'échappa elle aussi de la paupière close. Lazare sentait, mentalement, tous les bienfaits de sa terre natale, il y retournait en pensées, douces et amères, teintées du parfum de l'orge et des vignes, de la terre battue et des animaux...
- On était bien sous le soleil, tous. Je crois que... La vie n'avait pas la même importance. On n'avait rien. On mourait, et ça allait comme ça. On avait froid en hiver, et c'était comme ça. Notre vie... avait un sens... parce que tout était plus dur. On acceptait les choses de la vie, et de la nature, et de la mort. Tout était plus... essentiel. Je veux dire... C'était simple ! Y'avait qu'à vivre, et mourir, et prier entre les deux, même si on n'y croyait pas trop, juste pour que ça se passe bien... Je crois que... Les fruits avaient plus de goût, et le monde plus de couleurs.
Lazare se sentit comme une outre crevée, en train de se dévider dans les bras chaleureux de Saphir. Un flot de larmes enserra ses prunelles, et d'un coup, il se prit la tête dans les mains.
- Oh, Saphir, on est plein ici, des différents, oui, mais tu parles, je crois que je suis plus seul que jamais. Que personne vive la nuit, d'accord, mais... Je suis à des kilomètres des autres.
Le garçon, devenu vieillard, renifla. Et sans mot dire, il s'élança dans les bras de son amie pour y chercher tout le réconfort qu'elle ne demandait qu'à lui donner. Il s'assit à ses côtés, sur le lit, sans prendre plus garde à ne rien salir, et hissa sa tête sur l'épaule blanche et soyeuse. Puis, comme si Saphir eût été sa mère, il noua ses bras autour de sa taille et serra, fort.
- Je veux juste dormir, je crois.
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MessageSujet: Re: Heaven (Saphir)   Dim 27 Mai - 21:30


Heaven

We shall find Peace. We shall hear Angels,
We shall see the Sky sparkling with Diamonds. Anton Chekhov.



Saphir a de l’amour cette crainte centenaire. Le sentiment est trop pur, trop beau, si inaltérable et si fort. Il peut faire traverser des montagnes, faire pleurer les mères de joie, étreindre les cœurs insolents et apaiser les plus incisives des blessures. Moi je t’aime Saphir. Il fait naitre sur sa peau des infimes petites pierres, paillettes qui couvrent ses doigts, son visage, qui l’illuminent et le dissimulent sous le contraste. Ce sont des pierres sans couleur, des pierres sans cœur, des diamants. Celles dont l’éclosion est la plus rare et aussi, celles dont la pâleur et la brillance l’effraient. Des diamants n’est jamais né rien de bon. Ce sont des pierres de malheur parce qu’elles apportent la peine et la blessure. Un frisson caresse son échine, ses mains se serrent plus forts. Elle cherche sa chaleur comme elle la craint. Ses yeux se ferment, ses paupières se plissent. Elle sent, le salé de ses joues qui caressent les siennes. Les larmes passantes, comme des secrets, qui effleurent sa peau. Saphir ne pleure pas, pas comme les autres. Dans les larmes de Lazare, elle se réfugie. Dans les larmes sans pierres, elle découvre une tristesse sans douleur, le gris du ciel qui allège les cœurs.

Il y a dans la voix de Lazare comme un écho, une remembrance. Saphir ne laisse personne l’aimer. Ou personne ne le lui dire. Son amour fut ravagé, meurtri, blessé. A l’écueil des jours, ses sentiments furent travestis, manipulés par l’adroit et cruel bourreau qui fut sien. Hans jouait d’elle comme d’une poupée. Mariage forcé, ambigu et ambivalent. Il fit pleurer les saphirs, naitre les fureurs, et éclore les diamants. De ses lèvres froides, des feulements de chat hérissaient son échine. Sa langue claquait d’ordres narquois. Et parfois aussi, il la serrait contre lui, mêlant son odeur à la sienne, et lui murmurait des mots d’amour comme des confidences. S’il y avait quelque chose de bon en Saphir, un ersatz d’innocence et de pureté, il l’utilisa contre elle, et le plus pur des sentiments fut violé par son empreinte. Influence nocive, Hans est un fantôme qui se presse chaque fois que Saphir se délaisse à des sentiments plus doux. Elle l’entend à son oreille qui lui susurre. Il n’y a que moi qui puisse t’aimer Saphir, je sais ce que tu as fait, je sais qui tu es vraiment. Et ses mains se crispent. Et son cœur se serre. Et c’est comme de la peur. Mais Lazare répète, et les mots sont plus doux, plus tendres. Et son échine se détends, comme s’il avait posé ses doigts sur sa peau, et que ses doigts étaient passés sur sa colonne vertébrale, une vertèbre à la fois, dépoussiérer tous les os qui rongent, ces pierres narquoises coincées dans son échine, si douloureuses sitôt qu’elle bouge. Ses mains se détendent, et ses yeux s’ouvrent. Un murmure passe le velours de ses lèvres.

Moi aussi …

Mais ses mots meurent avant qu’elle ne les prononce. Saphir n’est pas capable de parler de sentiments, furent-ils doux. Lazare est comme son frère, le protecteur de ses pierres, le porteur de ses rêves quand vient le jour et que ne se meurt la nuit. Mais cette froideur dans le fond de son cœur, cet éclat de cristal tranchant et dur, instinct de survie le plus étrange. Lazare parle, ses paupières se referment. Elle revoit ce qu’il lui souffle. Ils étaient de la même époque, ils ont presque le même âge. Sous les yeux de Lazare, le monde dehors devait être beau. Saphir découvre un monde qu’elle n’a jamais connu, de paix et de plaisir, où le temps laisse les hommes vieillir sans les consteller de cicatrices. Un temps qu’elle aurait aimé vivre. Mais ses souvenirs à elle sont plein de fractures, de fêlures. De cristal qui se brise sur le sol. D’or qui couvre les cages. De paillettes, de spectacles, de la main froide d’Hans et celle si dure d’Hitler. Il y a tant d’inclusions, d’imperfections. Des vagues de séismes qui ont brisées les pierres. Ou son cœur, juste, organe trop doux, trop tendre, et si peu précieux. Ce fut un radeau à la dérive subissant l’inconstance des hommes. Ce fut une pierre ballotée de main en main, sous les yeux moqueurs des avares. Ce fut une chute dans l’escalier, sans espoir et sans fin. Si loin des paroles de Lazare, peut-être ne se souvient-il pas, peut-être ne garde-t-il en mémoire que les plaisirs. Mais il n'est pas l'heure de le lui dire.

Ses bras se serrent autour de son ami, étreinte douce pour celui qui la recherche. Il est si rare que Lazare se perde dans ses bras. Avec douceur, comme si elle fut mère, la jeune femme le berce, oscillant lentement au rythme des battements de son cœur. Une vibration grave passe ses lèvres, roulement de pierre au petit matin. Sa bouche est muette, tuée par les histoires d’un autrefois qui la brisa. Les paillettes de diamant glissent de sa peau, illuminent Lazare et le lit pale et blanc. Les lumières du matin sont plus vives, le jour cependant lui semble plus sombre. Elle aussi, peut-être, a envie de dormir. Saphir reste silencieuse, quelques minutes, comme si les vibrations sourdes de sa voix avaient plus de valeurs que tout ce qu’elle pourrait lui dire. Et puis enfin, elle murmure.

Tu sais, le monde dehors, je n’y retournerais pour rien au monde. Il m’a pris tout ce que j’aimais. Il m’a pris tout ce en quoi je croyais. Il m’a pris mes pierres.

Sa main se lève, se dépose le long de la joue de Lazare, sur le sel de ses larmes sèches, vagues océanes qui déposèrent de la paix dans son cœur, murmure grondant d’un sable qui fut pierre, érosion de l’âme. Saphir relève son visage, cherche son regard, si proche, si intime. Il y a de la fatigue dans ses yeux, une fatigue qui n’est pas celle d’une journée, ou de deux, une fatigue plus profonde, plus lointaine.  Elle aussi a cette usure de l’âme, des décennies qui passent à travers sa peau sans ride. Du temps qui les noie dans l’absolu de leurs conditions, leur ôtant son décompte et son emprise. Elle aussi ressent cette fatigue que nulle nuit de sommeil n’allège.


Je préfère être ici, avec toi.

Et alors, de cette autorité douce qui est parfois la sienne, qui n’est pas tant de mot que de corps, Saphir l’entraine avec elle dans le lit. Elle ouvre les draps, qu’elle repose sur eux. Dans son dos la jeune femme se glisse, se serre, cherchant le contact de ses jambes, des siennes, l’encerclant de ses bras comme elle l’eut fait d’un amant. Saphir aimerait consoler son chagrin et sa peine. Lui rappeler qu’il n’est pas seul et qu’il ne le serra jamais. Mais elle ne sait pas dire ce genre de chose. Alors dans la lumière tamisée de sa chambre, elle pose son front sur son dos et l’habille de sa chaleur. Le moment est tendre. Saphir se laisse étreindre par sa douceur. Ses paupières toujours closes s’allègent, son corps se réchauffe. Une torpeur l’enlace et la noie dans une paisible somnolence. Auprès de lui et pour quelques heures, elle oubliera la lumière du jour et, de ses rêves, caressera les ailes des siens.
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Heaven (Saphir)
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