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 Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]

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Clarence F. Bannerman

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- Garde tout le monde à l'oeil -
❧ Boucle Temporelle : 22 mars 1941, retourné à une Guerre qu'il crut avoir un jour classé dans son passé.
❧ Particularité : Les paumes de ses mains se sont un jour courbées de deux yeux supplémentaires. Deux paupières qu'il condamne depuis à l'obscurité.
❧ Occupations : Curiosité ou intentions cachées, il remplit les pages de ses dossiers aux couvertures criblées des noms des syndrigastis qu'il rencontre.
❧ Miroir :
❧ Missives : 426
❧ Yeux de verre : 91
❧ Crédits : © Mad Hattress | Ananas de mes nuits et de mes jours


MessageSujet: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Jeu 24 Nov - 23:41


ENGRENAGES

     1878 était tout à la fois le passé ne lui appartenant pas, et la source de ses regrets. Une somme de faits contradictoires qui l’amenait à s’y sentir aussi bien que mal à l’aise. Car alors qu’il goûtait à l’insouciance d’un monde sans guerre, il ne pouvait s’empêcher d’imaginer retrouver celle qu’il y avait quittée. Elle qui était partie avec ses secrets les plus sombres, lui arrachant une partie de lui-même au passage. Elle n’était plus qu’une ombre balayée par la fragilité de sa mémoire, et ne restait plus d’elle à Edimbourg que le vague souvenir de l’y avoir vu danser.

     Le passé se révélait empreint à un certain poétisme. Il était une douceur que Clarence n’eut jamais connue auparavant. Une maison de vacances qu’il était heureux de retrouver, même si longtemps délaissée. Il aurait aimé y être plus familier, moins réticent. La neige lui rappelait les noëls en famille et l’odeur des clémentines, les codes vestimentaires, des photos en noir et blanc conservées par son père. Il imaginait Oscar Wilde tapé frénétiquement sur sa machine à écrire, contant les histoires que Clarence lirait au lit une fois adolescent. S’il n’avait pas été irrémédiablement ancré dans les années sombres qu’il avait connues, certainement y serait-il resté plus longtemps. Mais s’il eut chaque fois un pincement au cœur à l’idée de son départ, il lui fallut reconnaître qu’il s’ennuyait de son époque. Celle ne lui demandant pas d’être tiré à quatre épingles, les chaussettes correctement accordées alors qu’il lui était chaque fois difficile de retrouver une paire complète. Celle également, dont les mœurs semblaient plus libres, et la courtoisie moins complexe. S’il eut été un homme élégant à son époque, il fût cet éternel 12 décembre 1878, l’accro d’un pull difficile à arranger.
     Lorsqu’il se décida à retrouver sa boucle d’origine, vestige de ce qui s’apparentait le plus à un « chez lui », il eut au moins une pensée pour celui qui l’avait aidé à se tenir droit. Clarence s’était rendu docile à ses conseils, sinon ses consignes, trouvant dans l’amabilité excessive d’un homme, les réponses qu’il lui manquait. Il lui était difficile de reconnaître la bonté de certaines personnes. Elle irradiait, le questionnant sur la vraie valeur de la sienne. En ça il la condamnait, sans toutefois pouvoir admettre qu’elle n’était pas appréciable. Pour preuve il avait confiance en Thaddeus, se condamnant à regretter sa compagnie, à lui dire au revoir.
     Depuis deux semaines déjà, il rassemblait ses affaires dans son sac de voyage, partagé entre son besoin de rentrer et celui de rester. N’ayant prévenu personne de sa décision finale, il eut l’impression de partir dans l’urgence, tel un voleur ingrat. Il en venait à croire que sa vie ne fût jamais faite que de départs. Son cœur s’était il y a longtemps partagé entre Londres et Manchester, entre une vie d’action, et une vie paisible auprès de sa femme. Pas si paisible que ça après tout. Quitter l’une pour retrouver l’autre était une danse indécise qu’il avait constamment perpétrée. Aujourd’hui libéré de toutes obligations, il lui fallait encore choisir entre deux vies diamétralement opposées. Une vie ne lui avait jamais suffi.

     Il partirait le lendemain. La journée était bien trop avancée, et il voulut se satisfaire une dernière fois de voir la neige tomber. Après des mois passés à la regarder, les doigts accrochés à une tasse de thé brûlante, on aurait pu croire qu’il s’en serait lassé. La vérité fût qu’il se rendit compte qu’il ne verrait plus cette compagne ponctuelle avant un moment, et il se mit alors à l’apprécier comme la toute première fois. Il se para de son manteau et s’aventura dehors en quête d’un dernier contact. Plus honnêtement d’un au revoir qu’il devait à Thaddeus. Sa politesse n’était peut-être pas si atteinte que ça.
     Lorsqu’il atteignit le manoir, les chaussures salies de neige fondue et son chapeau devenu blanc, il se sentit enveloppé par une chaleur réconfortante. Sa peau avait froid, ses mains bandées laissant filtrer ses doigts rouges et brûlants. Car bien sûr, il n’avait plus qu’un seul gant. Il demanda après Thaddeus, se laissant entraîner dans les couloirs jusqu’à une porte désignée du doigt. Sa guide s’immobilisa, attendant de le voir entrer. Clarence lui sourit comme il semblait bon de le faire à une enfant, la remerciant en espérant la voir disparaître. Mais rien ne semblait plus précieux pour elle à cet instant, que de l’observer entrer, non sans avoir frappé bien évidemment.
« Sir Thaddeus Gentilis ? Seriez-vous grés de m’extirper de l’emprise de cette enfant ? »
     L’intéressée disparue aussitôt, fuyant la maladresse de ses mots comme la peste. Telle une souris sentant l’étau d’un piège se refermer. L’enfance était indifférente à Clarence, et il en comprenait à peine les codes. Cette situation le fit sourire.
« Il semblerait qu'elle se soit enfuie. »
     Il avait ramené avec lui l’ingratitude de la neige. Elle se traduisait par la trace de ses pas sur le sol, les perles d’eau s’accrochant à son manteau. Il se sentit à l’image de ces hommes vêtus de noir, dont la visite signifiait qu’il était trop tard. Que l’homme, l’enfant, le frère parti à la guerre, ne reviendrait pas.
« Je ne te dérangerai pas longtemps. Je venais te dire au revoir avant de quitter la boucle, et évidemment te remercier pour ton aide.   »
     En prononçant ces mots, Clarence eut l’impression de fuir. Ses départs avaient malheureusement toujours eus ce goût-là. Ils étaient amers car soudains. Ils étaient des trahisons, des abandons, rien qui ne pût le gracier. Sa culpabilité passagère le rendait plus encore coupable. Mais le pallier franchi et les amis laissés derrière lui, elle disparaissait bien plus vite qu’elle n’était apparue.
« En réalité j’imaginais qu’on pourrait boire un dernier thé. »
     En réalité cette idée lui était venue alors même que sa culpabilité prenait le dessus. Non pas qu’il lui fallut tenir la promesse de rester à ses côtés, mais ces adieux formels eurent, à l’instant même où il les dits, quelque chose d’inachevé.







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Thaddeus Gentilis

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- Autour amnésique -
❧ Boucle Temporelle : 19 décembre 1873
❧ Particularité : Métarmophose en Autour des Palombes (Accipiter Gentilis) - Le rapace qui devient le gardien. Le chasseur qui se fait protecteur.
❧ Occupations : Gardien du refuge, protecteur des ymbrynes et historien à ses heures perdues.
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❧ Crédits : CK


MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Ven 25 Nov - 21:38

Engrenages
Clarence & Thaddeus
Je laisse mes pensées dériver où elles veulent, constatant avec satisfaction le plaisir d'arriver à faire rouler les images et les mots comme sur des colliers de perles. Dans tous les cas ce soir rien peut me toucher, je flotte au dessus du sol, les planètes sont alignées.



Tout est si étrange aujourd'hui. Je contemple la neige ne pas tomber, le vent ne pas faire chuter les feuilles et les enfants ne pas courir au milieu de celles-ci. D'un battement de cils, je tente de chasser les souvenirs qui me reviennent et qui s'installent pour venir ensuite murmurer à mon oreille qu'ici n'est pas ma place. C'est un jour étrange qui se déroule sous mes yeux. Un jour où j'ai l'impression que tout est propice au changement… Comme si d'un coup, tout allait se bousculer et devenir autre chose. Comme si au fond, je craignais que la neige ne fonde et que le ciel ne devienne plus clair. Tourné vers la fenêtre de mon bureau, mes lèvres pressées contre mes phalanges, je délaisse mes occupations du jour pour me perdre dans la contemplation d'un instant, d'un moment que je pense être déjà passé. Mon regard se perd dans le lointain tandis que je rêvasse à ce qu'était ma vie avant et à celui que j'étais dans cette autre boucle. Un frisson dévale mon échine et après un léger soupir, j'admets qu'il est inutile à présent de me laisser envahir par une telle mélancolie. "Est-ce le jour où tu voles ?" m'avait-elle demandé la veille de mon départ, avec dans les yeux une once de désespoir. "Il faut bien, j'ai une promesse à tenir.", avais-je répondu avec un sourire. Une étreinte avait scellé mon départ… Puis plus rien. Juste des regrets tenaces dont l'amertume me laisse parfois avec cette impression d'avoir sur le bout de la langue de la cendre encore brûlante. Mes pupilles s'accrochent à l'un des arbres tandis qu'au loin, se dessine une silhouette que je ne reconnais pas. Mes paupières se ferment, mon souffle se fait plus profond et j'accepte. Aujourd'hui est étrange et le changement que je pense voir en celui-ci me fait doucement regretter mon propre départ. " Les oiseaux ne font pas faits pour les cages." disait-elle. Tout dépend de la taille de celle-ci, en fait.

Je passe mes mains sur mon visage et après un léger soupir, je délaisse la fenêtre pour me tourner à nouveau vers mon bureau largement encombré de notes, de feuilles et de carnets plus ou moins noircit par les écrits de l'insomniaque je suis. Du bout des doigts, je récupère la plume qui offusquée d'avoir été délaissée s'est vengée en faisant goutter sur le papier un peu d'encre. J'attrape un peu de papier buvard, tente de d'absorber le trop plein, pour finalement accepter les taches qui resteront au milieu de mes écrits. Tant pis. Cela ajoutera un peu de charme à ce que je tente de raconter et… Connaissant celui dont je couche la vie sur le papier, il ne m'en voudra pas. Il comprendra peut-être même. La pointe de la plume retrouve le papier grainé et sans un mot de plus, en continuant d'ignorer le thé qui infuse à mes côtés, douce attention qui m'a pourtant été apporté par Ana et Miss Lavinia, je reprends ma tâche, m'effaçant de ne pas penser un instant de plus au passé. Les secondes recommencent à filer et je cesse de les compter. J'oublie, et lentement, je me glisse dans la peau d'un autre au travers de son histoire que j'inscris sur le papier. Au fil des mots, des phrases et des paragraphes, j'ai l'impression de devenir l'autre, d'être celui qui vit, et qui a eu ce passé. J'oublie ce que je suis et deviens être d'encre et de papier. Ce destin m'irait, il me plairait. Je l'envie et le désire. J'aimerais être un jour capable de remplir un carnet avec ce que j'ai été. J'aimerais être en mesure d'écrire ceci. "Je me suis perdu un jour. J'ai oublié. J'ai lutté. Et je me suis retrouvé." Un peu d'encre bave au coin d'une lettre pourtant si bien dessiné, à cause du sursaut provoqué par l'entrée inattendue de Clarence et de l'enfant qui l'accompagne.

Le coeur affolé, je lève vers l'étrange duo mes pupilles d'un bleu si particulier, m'étonnant de trouver autant l'un que l'autre sur le pas de la porte de mon bureau si honteusement mal rangé. La plume quitte à nouveau mes doigts en catastrophe et pour se venger, celle-ci tache le bout de mon index. Je ne m'en offusque pas, esquissant à la place un léger sourire à l'attention de Clarence qui d'une maladresse touchante me demande de le sauver de l'enfant. Il me suffit d'un rire discret pour que celui-ci disparaisse et me laisse avec mon visiteur. Il me rend mon sourire et je trouve que c'est bon signe, contrairement à sa tenue qui indique un voyage à venir. Mon coeur se serre quelque peu alors que je me lève, pas certain d'avoir envie d'entendre ce qu'il a à me dire.

"Elle est timide… Tu as dû l'impressionner, rien de plus."

C'est un souffle, un murmure qui traverse mes lèvres. Je n'aime pas voir sur son manteau les perles qu'il ramène de l'extérieur, ni même cet air étrange qui flotte sur son visage d'habitude plus sympathique. Inquiet, je n'ose briser à nouveau ce silence, ayant la désagréable impression qu'il est là pour m'annoncer une nouvelle que je ne suis pas prêt à entendre. Il a la prestance des hommes qui apportent la mort dans les foyers des vivants. Un frisson dévale mon échine, mes doigts se referment et un peu d'encre s'étale sur ma paume. Il semble hésiter, ne pas vouloir le dire et j'ai envie de m'approcher, de poser sur ses lèvres une main et le supplier de garder pour demain ce qu'il a à me dire. Mais je ne peux fuir ce qui vient ensuite. Impuissant, je me dois d'affronter les mots qui traversent ses lèvres. Il vient donc me dire au revoir. C'est son départ qu'il vient m'annoncer et mon aide qu'il vient remercier. Je cesse de respirer, comme atteint au plexus par un coup violent qu'il m'aurait assené. L'étrangeté de cette journée est donc-là, sous mes yeux. Le changement que je craignais tant est là. Il s'incarne en la personne de Clarence, de celui que j'ai aidé à se faire à cette boucle, et à cette époque qui n'était pas la sienne. Lui, à qui j'ai appris les manières de notre époque, malgré sa dissidence tantôt agaçante, tantôt rafraichissante. Lui qui au fil des heures que nous avons passés ensemble est devenu comme un vieil ami, avec qui je fumerais avec grand plaisir autour d'un thé chaud et des récits de sa vie si passionnante. Son silence me glace, tout en laissant dans ma bouche un goût amer. Rien ne laissait présager son départ. Il devait y penser depuis si longtemps mais à aucun moment, il n'a laissé le moindre indice indiquant qu'un jour, il devrait s'éloigner. Je peine à trouver mon souffle, à trouver les mots et le courage de lui dire que ce n'est rien. Je reste là, planté derrière mon bureau, à tenter de m'en remettre. Il part. Pourquoi est-ce si grave ? Je papillonne presque des cils quand il reprend, m'arrachant à mes pensées, m'avouant qu'il aimerait partager avec moi un dernier thé. Un autre rire, plus fugace m'échappe cette fois-ci, alors que je contourne mon bureau, lui désignant l'un des fauteuils qui compose la pièce.

"Tu m'as fais peur… Tu aurais dû le dire que c'était pour un thé que tu venais…. Tu sais que j'ai vraiment faillis y croire à ton départ…"

Il vaut mieux faire semblant de ne pas avoir compris, plutôt que de tenter de le retenir en lui demandant de m'expliquer les raisons qui le poussent à s'en retourner dans sa boucle d'origine. C'est ainsi. Il ne pouvait demeurer ici à jamais. Il n'était que de passage. Je passe devant lui dans l'espoir d'aller chercher une autre tasse et m'arrête pourtant face à lui. Je fronce légèrement les sourcils et lève les mains vers lui, n'ayant qu'un simple. "Si tu me permets…." avant de poser mes doigts sur son col que j'ajuste, puis des pans de son veston que je lisse avec une ombre de sourire triste.

"Là. Je sais que c'est trop strict pour toi mais…Ce serait inconvenant autrement, et puis…" Je m'interromps, croisant son regard avec une certaine gêne au bout des lèvres. "Mes excuses, je recommence." Sans un mot de plus, je me recule et retire mes mains de sa personne faisant, après un léger moment de flottement,  deux pas en arrière.

"Je t'en prie, j'ai justement du thé qui infuse… Nous pourrions le partager… Et puis, il me semble que tu as encore bien des péripéties à me raconter…"

C'est un peu triste, la façon dont j'essaye de le retenir. Je remplis les deux tasses que l'on m'a apporté, l'une étant effectivement pour moi tandis que la seconde était surtout prévue au cas où j'aurais à nouveau la présence d'esprit de plonger dans mon breuvage mon stylo plume comme il m'est arrivé si souvent de le faire. Le thé fume encore et une fois la théière en porcelaine de nouveau sur le plateau, je lui tends la petite tasse de faïence ornée de quelques motifs floraux des plus élégants. Puis un silence s'installe. Nous savons tout les deux que mon petit jeu ne prend pas, et pourtant, j'ai cette étrange impression, celle qui me fait dire qu'il a envie d'être retenu, ou du moins, que quelqu'un lui dise que son départ laissera un vide. Presque timidement, je n'ose croiser son regard alors qu'encore incertain de ce qui se passe dans ma tête, j'attrape ma propre tasse de thé, une fois la sienne dans ses mains. Du bout des lèvres, je souffle sur le liquide encore chaud, n'ayant alors qu'un murmure aussi discret qu'une volute de fumée.

"Ainsi donc… Tu nous quittes ?"
Made by Neon Demon


Dernière édition par Thaddeus Gentilis le Ven 10 Mar - 9:59, édité 1 fois
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Clarence F. Bannerman

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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Sam 26 Nov - 2:07


ENGRENAGES

     Clarence avait toujours envié les écrivains. Amateurs ou non, ils alignaient des phrases que lui-même ne pouvait construire, comme un art auquel il n’eut jamais été initié. Il avait été un grand lecteur pourtant, appréciant les mots et les tournures de phrases, se nourrissant sans satiété de l’imagination des autres. Tout ce qu’il savait écrire était des comptes rendus prônant synthétisme et clarté, car personne n’eut voulu un jour s’embarrasser du poétisme inconvenant de son travail. Il en était même venu à envier Annabeth pour le temps qu’elle avait consacré à ses histoires secrètes. Seule à Manchester, elle occupait la machine à écrire de Clarence lorsque le manque la gagnait. Ses textes débridés étaient dissimulés dans ses tiroirs, gardés loin du regard de son mari. Mais comme rien ne put lui être caché éternellement, il s’était retrouvé à les lire en grimaçant. Non pas blessé par les fantasmes qu’elle se créait, mélange de romantisme et d’érotisme, alors qu’il ne lui avait jamais semblé qu’elle soit de ces femmes à croire en l’amour. Dans la mesure où il s'agissait réellement de ça. Il grimaçait plutôt d’en savoir trop sur elle, comme s’il lui fût important de garder une certaine réserve entre eux. Lorsque Annabeth le retrouva en train de briser son intimité, elle lui arracha les pages des mains et les froissa maladroitement contre sa poitrine. La gorge nouée et les joues brûlantes, elle se refusa toujours à en parler, quitte à ne pas lui reprocher de l’avoir ainsi espionnée. Si elle eut continué à écrire après cet incident, il n’en su rien. Certainement avait-elle choisi de les conserver dans un lieu plus sûr.
     Il eut cette même sensation, en entrant dans le bureau de Thaddeus, que celle qu’il avait eue en lisant les perversions de sa femme. Celle de ne pas avoir à être là, d’avoir interrompu le fil d’une escapade. Et il n’y eut rien de plus jouissif à ces deux instants, que de s’approprier ce qui ne lui appartenait pas. Des écrits, un moment. Il avait rompu le fil de ses mots et s’était introduit dans son bureau sans imaginer pouvoir le déranger. Non pas qu’en en prenant conscience il se serait abstenu. Ce qui l’étonnait chaque fois, était l’impression que vous donnait Thaddeus d’être toujours le bienvenu. S’il ne s’agissait que de politesse, il était sans nuls doutes l’homme le plus courtois de ce monde, époques confondues. Tout ce que l’on admirait chez un homme était présent chez lui à l’excès, et cela le mit toujours mal à l’aise. Comme cette liberté qu’il prenait d’arranger ses cols. Un geste porté qu’il n’avait plus accepté de sa mère depuis ses quatorze ans. Un mouvement de recul le démangeait chaque fois, et il s’étonnait au contraire à relever le menton pour lui faciliter la tâche.
« Je sais que c’est difficile, mais il faudra que tu me laisses grandir un jour. »
     Il acceptait son aide par habitude, mais celle de passer derrière lui pour obtenir gain de cause en était également une. Ainsi il ne put s’empêcher de lisser le haut de sa chemise comme pour y effacer ses doigts, tel l’adolescent rebelle qu’il avait brièvement été avec sa mère. Il ne répondit pas à ses excuses, ne sachant quoi lui dire en retour. Son silence en disait déjà long sur la gêne qu’il partageait avec lui, le côté dubitatif en plus.

     Il saisit la tasse de thé en le remerciant, mais la reposa aussitôt devant lui. Il l’aimait tiède, s’obligeant à le boire un peu trop vite, lorsque la chaleur le quittait déjà, et que l’eau n’était pas encore froide. Il était également trop tôt pour que ses mains ne passent du froid extérieur à la chaleur pourtant enivrante de sa tasse.
« J’ai l’impression d’avoir passé bien trop de temps dans cette boucle. Mon époque n’est pas celle-ci. »
     Il ne pouvait en dire plus, par peur d’en arriver à se justifier. Un acte dont il s’était passé jusqu’à présent. S’il avait été plus sentimental, il lui aurait fait miroiter l’idée de se retrouver bientôt. Une promesse courante mais rassurante, qui ne fût jamais que le fruit d’un mensonge. Ses mensonges à lui ne prenaient pas en compte ceux-là. Non pas qu’il n’y croyait pas. Il ne supportait simplement pas de les entendre prononcés. Pour y échapper, Clarence se contenta de changer de sujet.
« Mes histoires auraient dû finir par t’ennuyer. Je ne pourrais pas en raconter plus qu’il n’en existe. »
     Il était las de les raconter, et tout à la fois fier de voir les phrases qu’il ne parvenait pas à écrire devenir des récits une fois prononcées à l’oral. Mais tout ce qu’il lui offrait était des mensonges, trop développés maintenant pour espérer s'en défaire. Lorsque Thaddeus s’était intéressé à sa vie, il avait fallu choisir à Clarence entre le mensonge ou une vérité qu’il n’aimait pas étaler. Il n’en avait pas honte malgré les non-dits. Mais Clarence Fergus Bannerman était né avec, non seulement le don du mensonge, mais le plaisir de s’en servir. Son ardoise effacée, il pouvait facilement manier la vérité.
« Tous ceux qui ont survécus à la guerre reviennent au pays avec les mêmes récits. Ils parleront de leurs amis morts sous leurs yeux, des horreurs qu’ils y ont vues. S’ils en ont la chance ils pourront te montrer leurs cicatrices ou leurs membres disparus. Il y aura les tableaux de chasse sous forme de noms allemands, et les femmes éplorées qu’il leur fallait consoler dans les villages. Un traumatisme collectif source d’auto apitoiement. »
     Il se tût. Il ne tournait plus le dos aux soldats mais à lui-même, se trahissant d’avoir les mains blanches et le corps sans cicatrice. Il y’avait bien celle qu’il s’était faite en faisant du vélo. Rien d’assez impressionnant pour le lui montrer. La personne qu’il était aurait été jugée pour ces mots. Soldat devant Thaddeus, il s’en excusait presque lui-même. Il n’avait rien contre eux. Il ne supportait seulement pas que l’on dénigre son travail parce qu’il ne nécessitait pas de rentrer chez soi la mémoire saturée de cauchemars.
« Je ne devrais pas dire ça. » Et il ne s’en excusa pas. « C’est juste que ces histoires suscitent l’empathie, avant de devenir une source de conflits avec ta femme, tes amis, car personne ne comprendra jamais réellement ta souffrance. Ce n’est pas une chose qui s’imagine. »
     Il put imaginer Annabeth lui crachant au visage, détentrice d'une vérité qui ne verrait jamais le jour.

« Qu'écrivais-tu avant que je n'entre ? »




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Thaddeus Gentilis

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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Lun 28 Nov - 15:35

Engrenages
Clarence & Thaddeus
Je laisse mes pensées dériver où elles veulent, constatant avec satisfaction le plaisir d'arriver à faire rouler les images et les mots comme sur des colliers de perles. Dans tous les cas ce soir rien peut me toucher, je flotte au dessus du sol, les planètes sont alignées.



La tasse de porcelaine est brûlante sur le bout de mes doigts, brûlante au point que s'en échappe des volutes de fumée qui gracieusement, se mêlent, s'entrelacent et dansent sous mon regard indifférent. Perdu au loin, dans mes pensées, j'essaye d'encaisser l'attente, de tuer l'inévitable et de faire taire cette réponse que je connais déjà. Son départ, cette réflexion, c'est un tout, un ensemble délicat qui me laisse perplexe et l'air soucieux. D'entre mes lèvres file un soupir mécanique, un de ceux que l'on a pour les tasses de thé trop chaudes. Je bats des cils presque discrètement, comme si j'avais peur qu'en fermant les yeux trop longtemps, il disparaisse déjà, pour ne me laisser qu'avec un écho de voix, une tasse fumante et un fauteuil vide. J'aimerais me trouver ridicule, me dire que j'exagère et que ceci ne sont pas des adieux mais peut-être de simples au revoir et qu'à mon tour, quand je voyagerais entre les boucles, j'aurais la chance de le recroiser. Certains disent qu'il faut manquer aux personnes pour qu'elles vous aiment. Comme si pour être aimé, il fallait n'être qu'un souvenir, une silhouette fragile dans la mémoire de quelqu'un de seul. À mon tour, je dépose ma tasse sur le bureau pour croiser son regard quand il m'avoue du bout des lèvres qu'il est temps pour lui de quitter cette époque qui n'est pas la sienne. Ses mots me reviennent alors. "Il faudra que tu me laisses grandir un jour." Et c'est celui-ci n'est-ce pas ? Celui où comme le père concerné que je ne devrais pas être, je vais te voir partir. Je fronce les sourcils, me détestant presque pour cette réflexion. Je pince les lèvres, appuie mon dos contre le dossier de ma chaise avant d'arriver à trouver quelques mots pour lui.

"C'est vrai, à ta place, j'aurais peut-être aussi ce sentiment et ce besoin de retourner d'où je viens…."

Qu'il est amer de lui souffler ça. Qu'il est doucereux de penser que lui va pouvoir retrouver son foyer alors que je resterais ici, avec les mêmes doutes et angoisses qui m'empêchent d'avancer. Je vais demeurer ici et continuer de noircir des pages, dans l'espoir d'un jour trouver dans l'encre mon propre passé. Le silence qui s'installe n'est troublé par rien et surtout pas par l'étrange duo que nous formons peut-être pour la dernière fois.  Le silence s'épaissit et ne se dissipe que lorsqu'il desserre les lèvres pour changer de sujet. Je bats des cils, j'ai un faible sourire, et un regard teinté de tristesse, à l'idée qu'il puisse penser que je me serais lassé de ses histoires. D'un hochement de tête je lui fais comprendre que non, n'osant pourtant pas le dissuader de cette lassitude que je ne pourrais jamais ressentir à écouter les autres me parler d'un passé que je n'ai eu, d'époques que je ne verrais jamais et que je ne peux entrevoir qu'entre leurs lèvres et mots. Il ne se rend pas compte que comme tout les autres avant lui, il est précieux par ses histoires. Il est à lui un seul, un livre que je pourrais parcourir encore et encore, à en user les pages pour tenter de me faire mien ce que j'ai perdu et que j'ai l'impression de ne jamais avoir eu. Il est un être complexe et complet, qui m'attire et me fascine. Mais il ne doit pas concevoir ça, il ne doit même pas l'imaginer et lui demander de se mettre à ma place serait égoïste, même si un part de moi aimerait qu'il soit capable de se voir au travers de mes prunelles. Les lèvres pincées, je l'écoute pourtant dénigrer et juger sévèrement ceux qui reviennent de la guerre avec le corps scarifié et l'âme brisée. Sans que je ne comprenne pourquoi, mes doigts se crispent au même titre que mes épaules et ma mâchoire qui se verrouille. Quelque chose en moi en se tend, et s'indigne de ce qu'il raconte. L'autre moi, soupire et entend ce qu'il dit. Les cauchemars ne sont jamais agréables à raconter et encore moins à répéter. Il en a peut-être marre et cette lassitude qu'il pense voir naître en mon coeur et peut-être plutôt celle qui a depuis longtemps germé dans sa tête. J'aurais dû le comprendre, et ne pas le pousser à autant m'en dire. Dans quel état serais-je si on me demandait de raconter les songes qui me tiennent éveillés la nuit, ceux qui me hantent et ont le doux prénom de "Sigmund." ?  Mais je ne dis rien, je ne tente pas de l'interrompre ou de lui faire la leçon… En un sens il a raison, bien qu'il n'ait pas conscience de la valeur que cela a pour moi. Je prends une grande inspiration, dénoue mes muscles et alors qu'il reprend, avouant tout de même qu'il ne devrait pas exprimer ce genre de choses à haute voix, je balaye tout ça d'un vague geste de la main et d'un léger sourire.

"Ce n'est rien, il faut m'excuser pour insister, à mes yeux c'est important de connaître tout ça et d'essayer de comprendre cette souffrance. Ce n'est pas un plaisir malsain ou une envie de prendre en pitié ceux qui sont malheureux pour me sentir heureux. Je veux juste comprendre et même si c'est idiot… J'ai dans l'espoir qu'un jour, quelqu'un me parle de quelque chose dont je pourrais me souvenir."

Le dernier mot est un soupir. Souvenir. C'est le but de tout ce que j'entreprends n'est-ce pas ? Me souvenir, retrouver un fragment de ce que je pouvais être. Je baisse les yeux, observe le carnet dans lequel je notais une histoire précieuse à mon sens. Les volutes qui s'échappent de ma tasse se font plus discrètes et timides, leurs danses s'étiolent et ne deviennent que souvenir. Je bats des cils, j'entrouvre les lèvres et j'hésite.

"Les souvenirs sont précieux et c'est pour ça que j'aime les entendre et les retranscrire… Ce n'est pas par désir purement égoïste mais juste par envie d'aider ceux qui le veulent à ne jamais oublier… Mais si tu es de ceux qui ne veulent plus jamais se rappeler… Je suis désolé de t'avoir forcé à te confier. Je pensais bien faire et non te faire ressasser les souvenirs d'un passé douloureux."

Pour lui j'ai un autre sourire avant d'attraper ma tasse que je porte à mes lèvres, ignorant toujours sa dernière question, qui a été glissé au milieu d'un silence que j'ai conservé. Le thé brûle légèrement ma langue mais je n'ai plus envie d'attendre. Je devrais profiter de cette tasse en sachant qu'elle est la dernière que j'aurais en sa compagnie, mais tant pis. J'en sirote une gorgée, plisse légèrement le nez en avalant avant de la reposer. Du regard je parcours rapidement la dernière phrase que je n'ai pas eu le temps de terminer avant son entrée, ayant un léger sourire.

"Rien qui ne saurait te passionner… Juste l'histoire d'un autre pensionnaire…"

J'effleure le papier du bout des doigts, avant de refermer le carnet avec douceur, décidant que la suite attendrait la fin de nos au revoir. Je lève les yeux vers Clarence, lui souris plus franchement avant de lui avouer avec sincérité le vide qu'il va laisser dans mes écrits.

"Je n'avais pas encore terminé de tout écrire sur toi… Ça va me paraitre étrange de ne plus te voir dans le manoir et surtout de ne plus partager une tasse de thé en ta compagnie." Tu vas devenir une histoire que je n'aurais jamais réellement complété. "Je crois que tu vas me manquer… Je n'aurais plus de col à rajuster ni de chaussettes à prêter… Non vraiment… Ton absence va rendre mes journées presque vides."

Je m'autorise un sourire taquin qui précède un léger rire. La tasse de porcelaine retrouve mes paumes, puis mes lèvres. J'ai une autre gorgée avant de poser à nouveau mes pupilles sur lui.

"Sans compter que nous n'avions pas encore discuté de tes talents de danseur… Quel dommage. Je me demande encore si tu valses bien… Oh, je vais assumer que oui." Je le taquine à nouveau, cherchant à repousser l'instant où le thé sera bu et où les adieux devront se faire. J'aimerais ne pas m'en vouloir, d'ainsi le retenir mais…  J'aimerais qu'il reste, encore un peu, juste le temps que j'accepte le changement.
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Clarence F. Bannerman

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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Mer 30 Nov - 22:25


ENGRENAGES

     Il devint difficile pour Clarence de sourire. Il le fit par bonne mesure, en espérant avoir dissimulé la mauvaise foi avec laquelle il avait répondu à son invitation au jeu. Il avait toujours admis le ridicule de sa situation, exempt de toute susceptibilité. Rire de lui était un exercice qu’il se plaisait à travailler. Mais les mots qui avaient précédés cette légèreté lui restaient péniblement en travers de la gorge. Sans qu’il n’ait été question de reproches envers Thaddeus, il se sentit réticent à l’humour qu’il utilisait comme diversion. Il se contenta d’un sourire réservé, baissant les yeux un instant pour trouver à lui répondre.
« Tu serais surpris d’apprendre que j’ai dû prendre des cours de danse pour mon mariage. On m’a assuré que j’étais loin d’être mauvais. Mais je ne manquerai pas de te montrer l’étendue de mes talents de danseurs, à l'occasion. Tu y trouveras certainement à redire. »
     Il sourit presque sincèrement à ses souvenirs. Il ne se rappelait plus s’il lui avait déjà mentionné son mariage. Certainement l’avait-il fait. On aurait pu croire qu’il s’en cachait, mais s’il vint à ne pas en parler plus que nécessaire, ce ne fût jamais que par égards pour Annabeth. Avec tout l’amour qu’il pouvait lui porter, il savait par avance que les mots qu’il emploierait pour la décrire ne joueraient pas en sa faveur. Ils dresseraient un tableau d’elle qu’il se sentirait honteux d’avoir peint, et qui ne pourrait décemment pas rendre compte de la profonde complexité qui les unissait. La haine avait malheureusement une fâcheuse tendance à prendre le dessus sur le reste.
     Qui plus est, elle ne faisait en cet instant pas partie de ce qui l’ennuyait. Clarence sentait l’étau de son amitié avec Thaddeus se refermer dangereusement sur lui. Elle aussi était plus complexe qu’il ne se l’était imaginé. Il s’en voulait, sincèrement, de l’avoir amené à se justifier, se rendant compte de l’agressivité qu’avaient pu avoir ses mots. Les excuses de Thaddeus, au même titre que sa volonté à légitimer ses actes, furent autant de causes l’amenant à l’exaspération. Si ce n’est contre la sympathie constante que lui inspirait son ami, contre l’incapacité qu’il avait à exprimer la réalité de ses pensées. Que ce ne fût pas son indiscrétion qui l’empêcha de parler, ou le soupçon de blessures n’étant pas guéries, mais bel et bien son besoin de ne pas entacher ces derniers instants par des mensonges. Etrangement, guidé par l’orgueil du soldat qu’il voulait être dans ses histoires, il s’était senti piqué au vif lorsqu’il avait été mentionné qu’il ne souhaitait certainement pas s’en rappeler. Il ne se répéterait jamais assez combien il aimait le lui raconter. Combien cela l’excitait.

« Si je peux me permettre d’en revenir à ce dont on parlait précédemment, il n’y a rien que tu m’aies forcé à faire. »
     Sur l’ensemble des paroles qu’avaient pu prononcer Thaddeus, il lui avait fallu s’attarder sur celles-là.
« Je prendrai plaisir à t’en raconter plus s’il nous reste le temps. »
     Il lui fallait trouver le moyen de se rattraper de ce qu’il avait pu dire. Après coup ses paroles lui semblaient déplacées. Loin d’asseoir le manque d’originalité que serait la suite de son histoire, elles révélaient un peu trop sévèrement ce qu’il pouvait penser de ces soldats dont il s’inspirait. Il s’était lui-même déçu à ne plus voir au fil du temps que les complaintes souffrantes qui ne savaient jamais se taire.
« Saches que tu vas également me manquer Thaddeus. Seulement, ne rend pas notre séparation douloureuse. Ne plus nous voir nous donnera de nouvelles choses à raconter lorsque nous nous recroiserons.»
     Clarence lui sourit. Ses mots étaient maladroits lorsqu’il s’agissait de sentiments difficiles à exprimer. Par pudeur plus que par fierté. Sans le vouloir ils sonnaient faux, alors qu’il n’avait seulement jamais su comment valoriser leur sincérité.

« Tu sais, j’admire ta volonté de vouloir aider les autres. Comme je peux comprendre l’envie que tu as de récupérer tes souvenirs. »
     En même temps qu’il continuait, il tendit la main vers sa tasse délaissée et la saisit.
« Tu n’as pas peur que les souvenirs que tu as perdu appartiennent à un homme que tu ne souhaites pas être ? Peut-être as-tu commis des crimes. Peut-être as-tu assassiné quelqu’un. »
     Ce secret lui appartenait déjà. Il pouvait se sentir contraint de vivre avec, il parvenait aisément à boire son thé, sans même s’inquiéter d’avoir mentionné une hypothèse proche de sa propre vérité. Épris d’une autre pensée après seulement deux gorgées, il s’interrompit et coupa court à une réponse, vif de la chaleur et des notes florales de sa liqueur.
« En réalité, la question serait plutôt "Qui aimerais-tu être" ? Dans l'hypothèse où tu puisses choisir. »
     Sa dernière remarque trahissait le ridicule de sa question. Ils étaient les hommes qu’on leur avait demandé de devenir. Les fruits d’une éducation, d’une société, d’une époque. Ils eurent fait des choix, mais à ces choix se posait la question du libre arbitre. Tout ce qu’avait fait Clarence était d’allier ses envies aux nécessités entraînées par sa vie. Ses choix se pliaient aux conséquences de faits tels que sa différence physique. Il lui était difficile d’imaginer sa vie autrement. Trop pied à terre, il ne pouvait s’imaginer une vie radicalement opposée à celle qu’il avait vécue. Il aurait souhaité une place plus importante au sein de la MI6. Il aurait souhaité avoir un enfant. Se savoir père plutôt que l’être, car il ne se sentait pas la fibre paternelle. Des espérances fades, ancrées trop profondément à sa réalité. Il se sentit fade lui-même, lorsqu’en essayant de faire abstraction de sa vie, en essayant de se mettre à la place d’un homme sans souvenirs, il n’eut aucune réponse à sa propre question.




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Thaddeus Gentilis

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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Ven 2 Déc - 13:48

Engrenages
Clarence & Thaddeus
Je laisse mes pensées dériver où elles veulent, constatant avec satisfaction le plaisir d'arriver à faire rouler les images et les mots comme sur des colliers de perles. Dans tous les cas ce soir rien peut me toucher, je flotte au dessus du sol, les planètes sont alignées.



La tasse peine à rester entre mes doigts, tant je ne sais que faire de mes mains en cet instant. Il est désagréable de lui faire face ainsi, alors que nous avons peut-être notre dernière conversation avant un long moment. La porcelaine semble brûlante bien que le thé ait eu le temps de refroidir depuis le début de notre échange. Plus aucune volute ne s'échappe, même timidement, et pourtant, je me répugne à avaler une gorgée de plus de cette infusion aux arômes délicats, comme si je craignais que comme dans un conte de fée, la dernière goutte avalée ne signe le départ de cet ami et la fin de cette amitié qui fut construite autour de récits de guerre. Du regard, je délaisse autant la tasse que mon compagnon, préférant battre des cils dans le vide, dans l'espoir de chasser au loin autant les regrets que l'amertume qui entachent le sourire que je lui offre quand sans grande conviction, il entre à son tour dans cette danse taquine.

"J'en doute, je ne suis moi-même pas excellent danseur... Si un jour j'ai su valser... Aujourd'hui il n'en reste pas grand chose."

Le bout de mes doigts tapote quelque peu le bord de mon bureau tandis que je griffonne dans un coin de mon esprit qu'il me faudra  rajouter à son histoire une note de bas de page à propos de son mariage et des cours qu'il a dû prendre pour ne pas marcher malencontreusement sur la robe de sa tendre aimée. L'envie d'en savoir plus me brûle les lèvres, mais comme pour respecter son intimité, je me retiens de toute question supplémentaire, acceptant simplement ce qu'il me livre sans insister, de peur de le faire fuir. Un ange passe entre nous, témoin de la gêne ou de l'envie de retenir l'autre qui impose cette non-conversation que nous avons. Du coin de l'oeil, je l'observe, parfaitement conscient néanmoins qu'à un moment, nous arriverons à la fin de ces adieux et qu'il me faudra le voir passer la porte de mon bureau pour la dernière fois peut-être. Je prends une grande inspiration et ne me rends pas compte que je pousse un long soupir. Puis enfin, il brise le silence, revenant sur les paroles que je n'aurais peut-être pas dû avoir en sa présence, à l'entendre. Calmement, il repousse mes excuses et me rassure, disant que jamais il n'a parlé sous la contrainte et que si le temps ne jouait pas contre nous, il passerait quelques heures en ma compagnie pour son plus grand plaisir. Un sourire plus authentique se glisse sur mes lèvres alors que nos regards se croisent à nouveau, et que ses lèvres laissent enfin échapper ce que je craignais être le seul à penser. Plus serein, peut-être déjà réconforté de cette séparation à venir, je penche légèrement la tête sur le côté pour acquiescer, trouvant dans ses réflexions une sagesse que je ne pense pas encore mériter.

"Tu as raison... J'ai toujours eu du mal avec les adieux."

Je devrais penser à tout ce qu'il aura à me raconter, à ses gens qu'il aura rencontrer et dont il me dressera des portraits qui me séduiront. Je devrais me réjouir de tout ce qu'il aura à me dire à nos retrouvailles et cette promesse qu'il me fait à demi-mots. Sans vouloir l'admettre trop brutalement, il tente de me faire comprendre qu'il reprendrait nos habitudes avec plaisir et qu'il ne se contenterait pas de devenir un souvenir de plus que je pourrais oublier. Clarence est de ce genre. Précieux à sa façon. Délicat comme seul lui sait le faire, tout en restant un être qu'il est parfait difficile de cerner correctement. Il est comme une vague qu'il est impossible de saisir entre ses doigts, vouloir le comprendre, c'est comme accepter que l'écume puisse effleurer vos mains mais que jamais ne reste dans vos paumes. Le connaître, c'est un peu comme converser avec l'océan lui-même. Tantôt généreux, tantôt distant, souvent imprévisible. J'aimerais que nos adieux soient simples et sans regrets mais je ne peux empêcher mon coeur de se serrer et mon esprit de trouver ça bien amer que tout prenne fin de la sorte. Je lui rends pourtant le sourire qu'il m'offre et commence lentement à accepter ce qui devait arriver un jour. Moi-même je quitterais cette boucle, pour en découvrir une autre et espérer trouver dans la foule de gens que je rencontrerais quelqu'un qui saura m'attraper par la main et me dire qu'il me cherche depuis des années, voir des siècles. Un jour, je devrais aussi quitter tout ceux que je connais et laisser derrière-moi autant les enfants sur qui je veille que les amis que je me suis fait. Et ainsi, je m'embourbe dans mes pensées, perdant le fil de cet instant jusqu'au moment où Clarence, dans sa grande bonté me tire d'obscures pensées pour me ramener à lui. Une fois de plus, c'est sur lui que se pose mon regard alors qu'il vient soulever une autre facette de notre relation, celle qui implique le respect qu'il porte au devoir que j'ai estimé être mien. Et bien qu'un sourire timide, empreint d'une certaine pudeur, se glisse sur mes lèvres quand il aborde mon altruisme, celui-ci se fane bien rapidement quand il soulève la possibilité que mes souvenirs ne soient pas ceux que j'aimerais me remémorer. En un battement de coeur je me referme sur moi-même et ne lui offre que mon regard dur et mes dents serrées, qui forcent ma mâchoire si carrée à se contracter. Mon souffle lui-même se bloque et les sourcils froncés, je l'observe, bien tenté de lui dire sèchement de se taire, mais par politesse et par envie de ne pas me fâcher avec lui en cette dernière entrevue, je reste silencieux, le laissant cracher questions et vérité, qui m'agacent par leur justesse.

Le feu dans l'âtre crépite et est le seul à briser le lourd silence qui s'est abattu entre nous, devenant de ce fait le juste reflet de l'agacement qui file dans mes veines et gonfle mon coeur d'une colère que je ne connais que trop bien. Plus d'une fois, je suis tenté de desserrer les lèvres et de lui hurler ce qui le soir, lors de longs moments d'angoisse, me tient éveillé et m'empêche de trouver le repos, mais m'abstiens à chaque fois, parfaitement conscient qu'il ne mérite pas de se faire cracher au visage ce qui perturbe et ronge si efficacement l'autour amnésique que je suis. Ce n'est pas contre lui que je suis en colère, mais contre cet autre que je ne connais pas, ce Sigmund qui a eu une enfance, une adolescence et une vie qui m'effraie tant. Lui qui a récolté les quelques cicatrices, plus ou moins légères qui parsèment mon corps et racontent des histoires que je ne comprends pas. Lui qui a peut-être tué, aimé, été marié... Que sais-je ? Peut-être est-il père d'enfants qui attendent son retour... ? L'idée même me donne le vertige. Je porte une main à ma tempe gauche et commence à la masser dans l'espoir de faire taire le début de migraine qui me saisit. Du bout des lèvres, je lui réponds en un soupir, essayant de lui faire comprendre plus ou moins gentiment que ce n'est pas un sujet que j'aime aborder avec qui que ce soit.

"Si tu admires et comprends, alors je te prie de ne pas tenter de saisir ce qui peut bien se passer dans mon esprit. Ce que je veux être ne regarde que moi, et je sais ce que je suis. Quant à ce que j'ai été... Je ne suis plus lui."

Je m'en veux d'être aussi sec, mais je me connais, si la discussion glisse dans ce sens-là, je vais fuir. Soit je me fermerais complètement et refuserais de lui décrocher le moindre mot, soit bien trop apeuré qu'il puisse saisir mes angoisses et mes doutes, je changerais de forme et irais me percher en haut d'une étagère pour lui faire comprendre d'un battement d'aile que la conversation est terminée. Sans croiser son regard, je saisis la tasse que je porte à mes lèvres et après une longue gorgée, je me force à lui offrir un sourire plus éteint.

"Après tout, ne suis-je pas juste Thaddeus ? Le coeur valeureux qui souhaite simplement aider les autres et faire de son mieux.... ? N'est-ce pas ça qui est important, et non ce que j'ai pu être ?"

Sûrement. Mais j'ai choisis. A une époque, et aux côtés de cette Ymbryne qui a refait de moi l'être civilisé que je suis, j'ai décidé d'être quelqu'un et non quelque chose. J'ai arrêté d'être le rapace pour redevenir un tout, pour être, ce coeur valeureux. Je suis devenu Thaddeus... Et tout allait bien, avant qu'un souvenir ne revienne et détruise tout ce que j'ai mis des années à construire. Il a fallu d'un murmure dans mon esprit pour que j'en vienne à me demander si je suis réellement un être à part entière.

"Je sais ce que je suis. Et je ne doute de rien."

Menteur, me murmure une petite voix au creux de mon oreille, alors qu'à mes lèvres je porte ma tasse de thé.
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Dernière édition par Thaddeus Gentilis le Mer 7 Déc - 10:34, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Mar 6 Déc - 15:57


ENGRENAGES

     Se savoir potentiellement meilleur danseur que Thaddeus l’avait amusé. Il se plaisait à croire qu’il pourrait à son tour lui enseigner un savoir. Ses pas de danse n’avaient jamais été aussi élégants que ceux de son frère aîné. Contrairement à lui il s’était dispensé des bals et autres soirées incombant de danser. Il n’avait jamais eu l’audace de s’y présenter seul, préférant des amis avec qui il partageait sa passion du travail, à ceux qui chercheraient à s’immiscer dans sa vie privée. N’y avoir jamais été, sinon à de rares occasions pour accompagner son frère, et se voir forcé d’inviter une de ses amies à danser, ne l’avait en rien affecté. Il regrettait certainement de ne pouvoir raconter les mêmes histoires que son aîné. Des ragots que ses parents et amis adoraient entendre, alors que lui-même n’avait que très peu d’histoires dignes d’intérêt. Une situation des plus étranges alors qu’il se voyait, des années plus tard, obtenir une attention de la part de Thaddeus pour ses récits, qu’il n’avait jamais eue avec sa famille. Les années passées à écouter son frère parler l’avaient peut-être finalement initié au lyrisme de ce dernier. Quant à ses talents inférieurs en danse, si par chance Thaddeus était aussi mauvais danseur qu’il laissait le croire, il n’aurait que très peu de mal à les lui cacher.
     Thaddeus dont les mots s’étaient très vite rendus rudes à l’évocation des souvenirs qu’il était condamné à ne pas avoir. Il ne pouvait être la victime d’un frère dont l’excellence était reconnue, ni aucun autre fantôme de leur monde disparu. S'il eut fallu à Clarence s'en sentir peiné, il se vit malgré lui emprunt à un tout autre sentiment.

     Il y’eut une lueur nouvelle dans son regard. Du dédain. Fruit d’un orgueil qu’il lui était parfois difficile de faire taire, il devenait la seule réponse à son insatisfaction. Il y’eut avec, un tic nerveux remontant la commissure de ses lèvres. De ceux qui réfrénaient ses pulsions de colère. Les sourcils remontés par ce que l’on aurait pu croire être de la surprise, il se contenta de river ses yeux sur Thaddeus dans l’attente que sa tirade ne se termine. Il essaya de se montrer compréhensif, d’entendre ses mots autrement que comme des consignes. Il s’étonna de sa réaction, se demandant où il avait fauté. L’expérience lui avait appris que les réponses qu’il chercherait toujours à obtenir, seraient celles qu’il ne pourrait ouvertement demandées. Plus loin qu’une perception souvent erronée, il était question de la confiance qu’il pouvait accorder aux histoires autobiographiques lui étant contées. Avec ou sans enjeux, elles étaient bien trop souvent tournées à l’avantage de celui la racontant. Ainsi il accordait très peu d’importance à ce qui pouvait lui être dit sous les traits d’une sincérité mal placée. Lui-même étant la preuve qu’il fallait s’en méfier.
     Ce fût certainement son amitié avec Thaddeus, qui lui fit croire qu’il avait le droit à plus de légèreté. Car ses amitiés étaient peu communes, et que sa spontanéité prenait à leur contact le mauvais goût d’un homme en attendant trop. Il aurait pu regretter ses questions, mais certainement lui fallait-il un jour se heurter aux limites de sa générosité. Celle de Thaddeus, dont les gestes rappelaient ceux d’un homme ne sachant où ranger ses sentiments indésirables. Clarence les remarquait, les appréciait pour leur aspect, et se rendit néanmoins compte qu’il lui fallait réfréner l’envie de les voir s’emparer de son ami. Comme l’homme s’attendant à voir le feu dévorer sa maison, il devait se résoudre à éteindre l’allumette qu’il tenait entre ses doigts. Il lui fut difficile de s’en défaire, mais s’affrontait en lui son amour pour la discorde et la colère rythmant ses frustrations. Celles de ne pas obtenir ses réponses. Elles étaient une douleur lui prenant à la gorge et redescendant au creux de son estomac. Force de constater qu’il ne pourrait les faire taire, il inspira profondément et se détourna un instant de Thaddeus. Assez de temps pour apercevoir une ombre fendant le ciel, sans qu’il n’en oublie qu’il se devait d’être encore là avec lui.
« Bien. »

     Il lui avait souri, tournant la page d’un chapitre lui étant interdit. Il n’avait ni l’envie de s’excuser, ni celle d’abonder en son sens. Il lui était bien trop difficile de se mettre à sa place, et d’imaginer ses mots comme étant les bons à employer. Tout comme il lui était difficile d’accepter de se sentir lésé.
« Je trouverais regrettable de nous quitter sur une mauvaise note. »
     Ses doigts restaient en suspension au-dessus de sa tasse, laquelle était devenue le début d’un monde froid. Ils jouaient un rythme sans son, restes d’une mélodie qu’il se souvenait avoir entendu au piano. Il crut se perdre à s’en rappeler chaque note, avant que ses doigts ne se rétractent et qu’il ne les pose sur la surface du bureau. Là où le bois restait vierge de tous récits griffonnés.
« J’espère que cette partie de notre conversation ne suffira pas à gâcher ma visite. »
     Il espérait, surtout, qu’il n’avait pas altéré ce qui permettait à leur amitié de fonctionner. A croire que celle-ci ne se résumait qu’à ça. Une machine aux mécanismes parfois défectueux. Un accord, un contrat dont il avait sans le vouloir failli rompre les termes.
« Tu souhaitais donc une dernière histoire ? »




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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Jeu 8 Déc - 10:58

Engrenages
Clarence & Thaddeus
Je laisse mes pensées dériver où elles veulent, constatant avec satisfaction le plaisir d'arriver à faire rouler les images et les mots comme sur des colliers de perles. Dans tous les cas ce soir rien peut me toucher, je flotte au dessus du sol, les planètes sont alignées.



Nos regards se fuient et nos lèvres restent désespérément pincées. Lui observe le ciel par la fenêtre et moi le feu qui lèche la dernière bûche qu'il n'a pas encore complètement consumé. Les braises rougeoient sous mes pupilles ternes alors que blessé, je tente de ravaler la déception qui fait naître en mon coeur une pointe de rancoeur que je ne voulais pas un jour éprouver en sa présence. Froissé pour une raison que je ne connais que trop bien et qui m'agace, j'écoute son silence, presque aussi riche et fascinant que ses récits. D'un battement de cils, je chasse poussière et pensées, tout en portant à mes lèvres ma tasse et un peu de thé que je bois en une fine gorgée, dans l'espoir vain, sûrement, de noyer les cendres qui assèchent ma langue. Les secondes filent sans nous, et pourtant, j'écoute. J'entends sa colère, et peut-être son chagrin de voir que je me referme ainsi à lui et l'empêche de poser ses yeux sur les rouages abimés et sûrement tordus de mon esprit. J'entends, au milieu de cette absence de conversation que nous avons, qu'il est déçu de se heurter pour la première fois à un refus de ma personne. L'envie de m'excuser me fait vaguement entrouvrir les lèvres, prendre même une légère inspiration, mais rien. Pas un soupir, ni même un murmure ne m'échappe. Je reste silencieux, à contempler le feu de cheminée, en compagnie de cet homme dont je ne pensais pas un jour mériter l'amitié. Clarence, qui au fil de mes battements de coeur, semble s'éloigner lui aussi, en me faisant comprendre au rythme de la minute qui passe qu'il est temps pour lui de partir. Du bout des doigts, et en un geste nerveux, j'ajuste les manches de ma chemise, cherchant sans que je ne comprenne pourquoi, à les faire plus justement et peut-être plus gracieusement tomber sur mes poignets encore exempts de taches d'encre. Un soupire m'échappe, et ne sachant plus quoi faire, j'angoisse, craignant que ce soit sur cette note que nous nous quittions.

Un mot, simple et pourtant si sec, s'échappe enfin d'entre ses lèvres, me laissant avec la désagréable impression que tout prend fin. "Bien." Je serre les dents, me referme un peu plus et m'attend à ce qu'il se lève pour me quitter sans plus tarder. Et je lui en veux. Agacé que ce soit ainsi que nous nous disions au revoir, je sens l'affection que j'éprouvais se teinter d'une colère froide qui ne me ressemble pas. Sur lui je pose mes prunelles, et en un silence parfait, je l'assaille de ces questions que j'aimerais pourtant lui hurler. Pourquoi fuir ? Pourquoi ainsi ? Pourquoi me faire ça ? Pourquoi ? Puis les réponses viennent. Enfin, une vérité que je partage avec lui traverse plutôt ses lèvres et adoucit ce qui pourrissait déjà au sein de mon être. Un bien faible sourire se glisse sur mes lèvres, alors que très légèrement amusé par la danse de ses doigts au-dessus de sa tasse désormais tiède, je m'autorise un murmure, preuve que derrière-nous je laisse ce moment peu agréable que nous avons eu le déplaisir d'échanger.

"Je serais aussi profondément peiné que nous nous quittions ainsi."

Pire, j'aurais l'air maussade pour le reste de la semaine et seul, je resterais prostré dans mes pensées, à ruminer mes décisions et regretter ma façon de traiter ceux qui me sont proches quand ils ont le malheur de tenter d'effleurer du bout des doigts les fêlures de mon être. La tasse n'est finalement pas saisie et quand il ajoute qu'il espère que rien n'est entaché entre nous, je relève enfin dignement la tête pour lui offrir un regard étrangement perplexe face à cette réflexion que je n'osais pas encore me faire. L'air vaguement perdu, je laisse nos prunelles se rencontrer avant de souffler plus une inquiétude qu'une réponse.

"Non, rassure-toi... Je n'arrive de toute façon pas à imaginer une de tes visites qui me soit désagréable... J'ai juste été... Maladroit dans ma réponse et peut-être un peu brusque dans mon comportement. Ne m'en veux pas... "

Ce sont les restes de l'homme perdu qui un jour s'est éveillé dans ce corps qu'il craignait et voyait comme une cage. Tout ça, ce sont les réactions et les peurs de l'être conscient mais déboussolé dont je n'arrive pas à me débarrasser... Comme des chaînes qui me maintiendraient encore aux côtés de la créature presque sauvage que j'ai été à mon retour dans cette enveloppe charnelle. Je baisse à nouveau les yeux, ajuste une dernière fois les boutons de manchettes à mes poignets et esquisse un sourire reconnaissant quand il me tend la main d'une bien belle façon.

"Juste une... Histoire d'avoir une excuse pour te retenir encore un peu, mon ami."

Car c'est un peu le but de ta visite, non ? J'aime à penser que oui. Je me rassure en me disant qu'il n'est là que parce qu'il désire au fond que quelqu'un l'attrape par la main et lui dise qu'il est encore un peu le bienvenu parmi nous, mais que si il doit vraiment partir... Il sera regretté par le plus grand nombre. Alors même si je ne suis pas grand chose ici, et peut-être pour lui juste un bon compagnon et une oreille attentive, je le regretterais et me consolerais dans ce dernier écrit qu'il pourrait me laisser. Cette dernière histoire que j'aimerais savoir douce et plaisante, afin que le coeur plus léger, il soit moins dur de nous quitter. Du bout des doigts, je pousse le carnet dans lequel j'étais en train d'écrire, pour pouvoir sortir de l'un de mes tiroirs celui qui est à son nom et encore en construction. Sous ses yeux je l'ouvre, prenant le temps de parcourir les feuilles de notes que j'ai sur lui, finissant par murmurer avec douceur ce que j'aimerais consigner dans ce recueil, là où le bout de mes doigts désigne le dernier mot qu'il avait eu pour moi. "Souvenir."

"Pourquoi ne pas me parler de ce fameux mariage et de cette femme que tu m'as si habilement caché ?"

J'ai un sourire en levant vers lui les yeux alors que je défais mes manches pour être plus à même de les retrousser.

"Ainsi tu pourrais aussi me parler de tes cours de danse et me prouver ô combien tu es devenu talentueux pour cette femme qui tenait entre ses mains ton coeur amoureux"

Une fois les poignets libres, j'attrape mon stylo plume que je remplis d'encre avant de poser sur lui un regard espiègle et pourtant teinté d'une tendresse que je ne saurais feindre en sa compagnie.
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❧ Occupations : Curiosité ou intentions cachées, il remplit les pages de ses dossiers aux couvertures criblées des noms des syndrigastis qu'il rencontre.
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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Lun 12 Déc - 17:21


ENGRENAGES

     Ses pensées étaient des lettres qu’il n’enverrait jamais. Du papier et de l’encre gâchés dans la futilité. Elles étaient une ode à la vérité, rien qu’il ne put partager. Plus encore avec un ami. Car s’il lui était encore possible de choisir ses mots, il était malgré lui soumis à l’obscurité de ce qu’il ne contrôlait pas. La faire taire était une tâche difficile. Elle impliquait de tuer l’homme qu’il était dans ses pensées. Il parvenait pourtant à le faire oublier derrière des paroles qu’il savait pour la plupart travailler. Ses gestes trahissaient parfois sa présence, son regard en gardant l’ombre. Personne ne s’attachait à la voir, bien trop petite au fond d’un océan de noir. Il était ainsi celui qu’il voulait être. L’homme que l’on pût normaliser par quelques bandages. Le même qui s’attachait à croire qu’il pourrait innocemment apprécier Thaddeus, lui pardonner de ne pouvoir répondre à toutes ses attentes. L’amitié n’était jamais faite que de compris silencieux.
« Je ne t’en veux pas. Vraiment. »
     Il ne sut s’il eut réellement dit ces mots. Ils furent bien trop empreints de compassion, d’affection. Là où leur place n’était pas. Il avait cherché à les noyer sous une gorgée de thé. Celui oublié au centre d’un échange qu’ils n’avaient pas été prêts à avoir. Il était devenu bien trop froid. La chaleur l’en avait quitté, laissant derrière elle l’amertume à laquelle il avait été contraint de goûter. Il voulut s’en débarrasser comme les réponses qu’il avait amenées. D’une gorgée il l’avala, et avec lui le poids de mots appartenant au passé.

« Mon aparté sur la guerre t’a-t-il fait peur de là à vouloir parler d’elle ? »
     Ses mots furent aussi irrespectueux pour Annabeth qu’ils n’étaient pas destinés à l’être. Il en prit conscience en la mentionnant. Elle qui ne fût dès lors plus qu’un pronom personnel prononcé sèchement. Il culpabilisa de l’avoir représentée ainsi, alors qu’il s’évertuait depuis toujours à entretenir aux yeux de tous la plus belle image qu’il avait d’elle.
« D’Annabeth. »
     Il lui accorda cette correction empreinte de respect. A sa mémoire. A sa propre conscience. Annabeth était un vaste sujet présent en lui comme un passé ne pouvant exister comme tel. Elle était une parcelle de vie qu’il n’aurait plus, et qu’il croyait encore accessible lorsqu’il s’y sentirait près. L’importance qu’elle avait pu avoir dans sa vie subsistait alors même qu’elle n’en faisait plus partie. Au cœur des raisons qui le poussait à refuser de voyager dans une boucle future, persistait celle de ne pas reconnaître le temps passé loin d’elle comme celui qu’elle avait passé sans lui. Son égoïsme avait nourrit une culpabilité qu’il se refusait à accepter, et personne n’était assez concerné pour le lui faire remarquer.
« Je n’ai pas cherché à te la cacher. J’imagine qu’elle a échappé au fil de nos conversations. » Il lui sourit, conscient qu’il était responsable de cette omission. « Je l’ai connue à 27 ou 28 ans. A Londres. Elle était jeune mais déjà bien trop assurée pour être influençable. »
     Il eut l’impression de répondre à un questionnaire inexistant. La vérité se révélait bien plus difficile à raconter que le mensonge, et sa mémoire bien trop victime du temps pour lui rappeler des détails qu’il avait chéri si longtemps. Il se sentit triste à cet oubli. Ses lèvres n’auraient su prononcer les premiers mots qu’ils avaient échangés. Clarence se rappelait le goût âcre et sucré de sa peau lorsqu’il embrassait l’intérieur de ses cuisses. Il gardait en mémoire l’odeur du café dans ses cheveux, celle du tabac sur ses vêtements. Il croyait voir des fils d’or dans ses yeux et se souvenait de la constante colère déformant les traits de son visage. Sa mémoire était aussi facile qu’elle était indomptable. Si bien qu’il lui fût difficile de choisir ce qu'il lui fallait retenir.
     Il aurait pu mentir une nouvelle fois, faire valoir l’homme qu’il était au front. Le héros réparant son char sous les bombes. Une bravoure entendue qui ne lui appartenait pas, et qui noircissait les pages d’un carnet portant son nom. Il aimait l’héroïsme que reconnaissaient ces pages, et les lignes de son mariage ne contribueraient qu’à faire de lui un homme normal. Peut-être était-il temps de se satisfaire d’une vérité. Sinon de son entièreté, d’une partie. Ne serait-ce que pour remercier Thaddeus de cette invitation à rester. Pour profiter légitimement du temps passé en sa compagnie.

« J’ai peut-être appris à danser pour elle mais c’est elle qui n’a jamais su danser. Il est difficile de lui faire comprendre qu’elle a tort, et alors même qu’elle me marchait sur le pied en dansant, elle a assuré que j’en étais responsable. » Clarence se mit à rire. La seule réaction qu’il eut à ses reproches ce jour-là. Il ne la détestait pas encore assez pour s’agacer à ses mots. « Elle n’était pas faite pour le mariage. Elle persistait à vouloir être indépendante et à prendre des décisions ne la concernant pas en tant que femme. Elle était réellement invivable ! »
     Ils ne s’accordaient pas aussi bien qu’ils l’auraient souhaité. Les causes d’un secret difficile à comprendre, autant que de vérités qu’ils se refusaient à accepter. Ils eurent néanmoins été heureux, l’amour pardonnant la différence. Le sexe aussi.
« J'imagine que notre mariage était proche de la perfection. Sans incident digne d’intérêt. Elle a souri chaque seconde de cette journée, même lorsqu’elle se mit à reprocher l’efficacité de mes cours de danse. Elle était magnifique ce jour-là, mais chaque homme s’accorderait à dire ça de sa femme, s'il fût un tant soit peu amoureux d'elle le jour de son mariage. »
     Peu importait l'amour ou le désir qu'ils leur porteraient ensuite.
« Cela est-il vraiment utile à ton histoire ? »




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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Ven 23 Déc - 17:35

Engrenages
Clarence & Thaddeus
Je laisse mes pensées dériver où elles veulent, constatant avec satisfaction le plaisir d'arriver à faire rouler les images et les mots comme sur des colliers de perles. Dans tous les cas ce soir rien peut me toucher, je flotte au dessus du sol, les planètes sont alignées.



J'ai de nouveau un sourire pour lui alors qu'il tente de me rassurer, laissant ses lèvres former les mots que je désirais simplement entendre. Sur le bout de mes doigts, le papier semble être parchemin et enfin apaisé, je chasse au loin les difficiles pensées que j'avais jusque là. D'un battement de cils, je fais fuir tout ce qui me poussait à me renfermer et à redevenir la créature farouche qui montrait les dents, pour être de nouveau l'homme charmant qui a réussi à faire de Clarence un ami qu'il ne veut pas voir partir. Délicatement, je passe ma langue sur mes lèvres et tente de ne pas penser à cet au revoir que nous devrons avoir à un moment, préférant me délecter de ce qu'il a à me dire, plutôt que de me navrer du silence qu'il va me laisser… De ce compagnon invisible, qui sera pourtant toujours là derrière-moi, à effleurer ma nuque du bout des doigts et à murmurer que personne ne viendra le chasser et que désormais, pour le reste de l'éternité, nous ne serons que tout les deux, à former un vieux couple que personne n'osera déranger… Le temps d'une seconde, d'un battement de coeur éphémère, je laisse une pointe de tristesse devenir la pointe de sel qui me fait froncer les sourcils et perdre le fil de ses mots, pour ne revenir à moi que lorsqu'il arrive enfin à donner un prénom à celle qu'il avait jusqu'ici gardé prisonnière de son esprit.

"Annabeth…" Je souris et inscris son prénom sur le coin de la page tout en le murmurant. Ainsi donc, là voilà ta douce épouse, cette femme qui a connu une version bien plus jeune et plus lumineuse peut-être de l'homme qui me fait désormais face et à qui je porte une affection toute particulière. Elle qui a dû surement le connaître quand il était encore candide et dénué de la moindre amertume ou de cynisme qu'on acquiert au fil des siècles. Mais si curieux je suis, silencieux je reste, préférant laisser le bruit de ma plume qui gratte le papier parler pour moi et lui poser les questions évidentes qu'il n'a pas vraiment besoin d'entendre pour poursuivre. Un haussement de sourcil m'échappe tout de même, puis un autre sourire qui s'accompagne d'un ronronnement chaud.

"Pourtant, tu me l'as caché, comme si tu craignais que je puisse m'enticher d'elle. Serais-tu anxieux d'être trop bon orateur ?"

L'idée m'amuse et en même temps, me fait doucement frissonner. Il sait parler, il sait raconter et si il l'aime, il est certain qu'à la fin de ses phrases, autour d'un souvenir ou entre deux syllabes, je finisse par me prendre d'affection pour celle qui ne sera jamais plus qu'un personnage fait d'encre et de papier, une silhouette que mon esprit à l'imagination plus ou moins fertile en fonction des jours, imaginera en fonction de mes goûts plutôt que des siens, et rapidement, au fil de mes pensées, elle finira de tout façon par ne plus être Annabeth mais juste une pure création, une oeuvre de fiction qui ne quittera jamais le carnet dans lequel je vais lui donner vie grâce aux récits de Clarence. Et sur le bout de ses lèvres, je commence ainsi à recueillir ce qui fait d'elle l'Annabeth de mon ami, cette femme de moins de trente ans qu'il dit avoir rencontré à une époque où elle avait encore la fierté qu'on les demoiselles qui se savent charmantes et qui sont dotés d'une vivacité d'esprit qui les préserve d'être des oies dont de bien peu scrupuleux hommes pourraient tenter de profiter. Ma plume gratte le papier et déverse une peu d'encre qui devient des mots, puis des phrases, alors que lui poursuit, m'avouant que si lui a dû prendre des cours, elle, n'était visiblement pas faite pour danser. J'ai un sourire, en l'imaginant le houspiller et lui dire en une moue boudeuse qu'il devrait faire attention. Je les vois, au loin, valser et se murmurer des choses que le spectateur curieux que je suis ne peut apprécier. Puis il se dessine alors l'image de cette femme qui bague au doigt, réclame une indépendance qu'il ne pouvait plus réellement lui offrir, étant désormais son compagnon. Un sourire accompagne ses derniers mots et amusé, je commence doucement et lentement à saisir le genre de couple qu'ils devaient être. Le genre à s'aimer, mais à se chamailler, à ne pas vouloir se contenter de ce qui est simple… Mais l'amour l'est-il ? Je ne saurais dire. De ce que j'en vois, non et pourtant, tout le monde cherche à faire croire aux autres qu'ils savent quel est le secret d'un mariage heureux et d'un couple sain, quand dans les faits, tout le monde se retrouve à devoir vivre avec les envies de l'autre et ses besoins. Et si jusque-là, la romance pouvait paraitre être tel un long fleuve tranquille… On trouve bien rapidement sur son chemin des accrocs. Mais comme tout homme, Clarence chercher à rattraper tout ça et tente de me convaincre que le mariage était parfait et que comme tout ceux qui sont un jour amoureux, il n'a pas pu voir autrement que comme magnifique et parfaite celle avec qui il allait passer le reste de son existence. Je continue d'écrire quelques secondes avant de lui souffler avec un sourire, les yeux pourtant encore rivés sur le papier.

"Je ne pourrais te dire, si j'ai un jour aimé, j'ai oublié celle qui m'a fait perdre la tête, alors, je ne peux qu'imaginer que oui… On ne peut que trouver la femme qui a notre coeur entre ses mains magnifique…"

Je repose ma plume et soupire délicatement, ayant une amorce de rire quand il insiste et me demande si tout ceci était vraiment nécessaire.

"Bien sûr… Tu ne peux pas être qu'un simple héros de guerre Clarence. Que dirais-tu d'un personnage de papier monolithique, à part qu'il est inintéressant ?" Je marque une très légère pause, le temps de me resservir un peu de thé et de lui en proposer au passage. "C'est parce que tu es vivant et riche de tant d'expériences que tu es intéressant. Et Annabeth, c'est une part de toi, un fragment de ta personne qui a aidé à forger celui que tu es aujourd'hui… Alors oui, c'était nécessaire."

Je remplis à nouveau ma tasse et la porte ensuite à mes lèvres, m'autorisant de ce fait une légère gorgée avant de reprendre.

"J'ai l'impression que c'est un sujet que tu n'aimes pas aborder… Comme si tu préférais rester à mes yeux non pas un homme marié, mais un homme que je pourrais admirer ou envier."

Je fronce les sourcils, étrangement intrigué par ma propre réflexion, me faisant alors taire d'une autre gorgée de thé.
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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Mer 28 Déc - 1:26


ENGRENAGES

     La réalité de ce qu’il lui offrait était une chose qu’il eut du mal à affronter. Il reconnut, en portant son regard sur les mouvements de sa plume, certains mots qu’il eut prononcés. Il y’eut les lignes d’un A majuscule, suivi de fines vagues se déchaînant sur la fin d’un prénom qu’il eut aimé. Cette mer déchainée était à l’image de sa femme, et il venait à partager son souvenir avec difficultés. Il redoutait les mots qu’il emploierait, plus qu’il ne pouvait redouter l’affection que Thaddeus pourrait avoir pour elle. Plus rien en Annabeth ne lui appartenait. Mais rien en elle n’appartiendrait jamais à Thaddeus. Alors sa remarque, tristement, le fit sourire. Elle fût jeune lorsqu’il la laissa derrière lui, s’imaginant pouvoir profiter d’une dernière escapade avant de la retrouver au creux de l’espoir qu’avait laissé derrière elle la Guerre. Il lui était difficile d’imaginer la vie qu’elle avait eue après ça, parlant encore d’elle comme s’il eut s’agit d’un présent. Lui avait retiré son alliance, se sentant hypocrite à l’idée de pouvoir la porter. Il la conservait néanmoins, pour le jour où il serait amené à rentrer. Lors d’un voyage retour n’était plus possible. Il imaginait Annabeth avec la sienne au doigt, et se refusait à croire qu’il ait été possible qu’elle eut à en porter une autre. Dans le monde idéal qu’il s’était créé, elle dû égoïstement attendre qu’il ne rentre.
« J’essaierais selon toi d’obtenir ton admiration ? »
     Clarence fit mine de réfléchir, plutôt amusé par sa remarque. Ce, même si celle-ci fût empreinte de vérité.
« Cela semble prétentieux de ma part. »
     Il imaginait que ça ne l’était pas, dans la mesure où tout n’avait jamais été qu’une farce. Il reconnut s’être laissé emporter par ses histoires et leurs faux semblants. Il voyait dans les yeux de Thaddeus le début d’une excitation, et enjolivait malgré lui ce qui n’appartenait pas à sa réalité, pour le plaisir de la voir se muer en émerveillement. Comme il eut le rôle de protéger ce secret, il redevint l’homme à l’origine de ses histoires. Celui mentant au besoin. Il fût le seul à pouvoir trouver l’explication qui suffirait à le pardonner. Non sans partager une once de vérité méritée.
« Ce n’est pas que je n’aime pas aborder ce sujet. Seulement cette histoire est en suspens, et j’aimerai pouvoir la boucler par moi-même. »
     Il inspira lentement, expira bruyamment, appréciant d’une main la chaleur nouvelle s’étant éprise de la tasse de thé qu’on lui avait resservi.
« Je ne l’ai plus supportée. Je continuais d’avoir de l’affection pour elle, mais vient un jour où cela ne suffit plus. J’eus à la retrouver une fois la guerre terminée, et vivre à nouveau à ses côtés était devenu si insupportable que j’ai disparu en prétextant un voyage. Je suis en réalité arrivé dans la boucle de 1941. L’ennui c’est que même si cent années ont passées, que je n’ai jamais pensé à rentrer, je continue de l’aimer et de la désirer. De m’inquiéter alors qu’elle est certainement décédée. »
     Cette ironie le fit rire. Un comportement qui fût par égards inapproprié.
« Le voilà, mon problème. Ainsi je ne serai pas aussi parfait que je cherche à l’être. »
     Il ne mentionna pas la douleur qu’était l’impression de la savoir encore là à l’attendre. L’imaginer avoir comme lui été épargnée par le temps, condamnée à attendre que son mari ne rentre. Il n’avait pourtant jamais douté en sa capacité à se débrouiller seule. Car Annabeth s’était toujours promis d’être la seule capable de diriger sa vie. Clarence l’avait éloignée de lui, de sa famille. Il lui manquait, mais elle parvint au-delà des interdictions matrimoniales l’obligeant à une vie captive, à devenir la femme indépendante qu’elle avait toujours voulu être. Une illusion en laquelle elle voulut croire. Elle vivait sur les revenus de son mari, dans la maison de celui-ci, mais ses journées, chacune de ses minutes sans lui, n’appartenaient qu’à elle. Quant à l’argent qu’elle disposait comme un luxe, elle fit son possible pour ne pas avoir à s’en servir, travaillant en secret comme vendeuse à l’épicerie. Lorsque l'Allemagne leva les armes, elle participa à l’effort de Guerre, écrivant des lettres à des soldats qu’elle ne connaîtrait jamais. Cette vie lui plaisait. Cette vie l’avait, sans le savoir, préparée à ce qui viendrait.

« Je te taquine mais si je parle de ma vie au front, loin de moi l’idée de vouloir m’ériger en héros de Guerre, c’est pour garder l’impression que j’ai eu fait des choses dignes. On est fiers lorsqu’il est question de servir notre pays, mais lorsque tu te retrouves là-bas, tu en oublies parfois ce pour quoi tu te bats. Comme s’il t’eut fallu perdre un bras pour obtenir quelque chose, tu espères que cette chose en vaut réellement la peine. »
     Pan reprenait ses droits. Joueur de flûte invétéré, ses fabulations se mélangeaient subtilement aux vérités qu’il eut partagées. Elles furent plus faciles à avaler. Il s’en persuada, une nouvelle fois déçu de devoir briser l’honnêteté qu’il lui avait offerte.
     Il ne voulut se trahir plus qu’il ne l’avait fait. Il pensa à l’amour que s’était imaginé Thaddeus, y trouvant une échappatoire. Cette évocation fût également la source d’un étonnement qu’il lui fallut feindre. Celui d’entendre ses introspections sans qu’il n’ait à les provoquer. Par peur de le brusquer, et par souci de lever le voile sur des accusations se portant sur lui, il avait préféré taire ses questions en faveur de mots le concernant. Les mots qu’il avait entendus lui restaient néanmoins en mémoire, amenant avec eux un relent de tristesse qu’il ne put ignorer plus longtemps.
« Ne pas parler de la Guerre m’a finalement arrangé. Je n’avais pas la tête à me replonger dans un de ces souvenirs. » Le temps offrit une seconde d’arrêt à sa phrase, l’invitant à aborder le sujet qu’il convoitait. « Ceci étant, je trouverai triste de n’avoir à aimer qu’une seule femme. Mon romantisme est certainement erroné par ce que je reconnais comme la réalité, mais l’amour a bien trop de formes pour que l’on puisse se résigner à l’offrir à une seule personne. Raison pour laquelle je pense qu’il est triste de croire que l’on a qu’une chance, et je parle pour toi. »
     Ses convictions n'avaient pas à être partagées. Elles n'étaient que la preuve qu'il croyait en son bonheur, comme un ami s'en soucierait. Sur ces questions il avait, à défaut d'avoir toujours raison, la conscience tranquille pour n'avoir jamais trahi sa façon de voir la vie.




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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Mar 3 Jan - 22:53

Engrenages
Clarence & Thaddeus
Je laisse mes pensées dériver où elles veulent, constatant avec satisfaction le plaisir d'arriver à faire rouler les images et les mots comme sur des colliers de perles. Dans tous les cas ce soir rien peut me toucher, je flotte au dessus du sol, les planètes sont alignées.



Le thé semble devenir amer sur ma langue, ou du moins, si je cesse d'exagérer, doucereux. Il perd de son arôme délicat et délicieux pour devenir un semblant d'eau chaude que j'avale mécaniquement pour avoir l'excuse d'une réflexion qui me fait froncer les sourcils. Une allégation qui soulève bien des questions au sein de mon esprit, et qui est si abrupte dans la conversation qu'elle devient même une interrogation que formule Clarence. Mes lèvres laissent filer la tasse qui reste en suspend entre mes doigts tachés d'encre. J'aurais pu apprendre à écrire proprement, mais il parait que mon empressement me fait être tel un écolier impatient. Je laisse l'homme face à moi réfléchir et quand vient enfin la conclusion de la dissertation silencieuse qu'il vient d'avoir avec lui-même, j'ai un sourire, faible et fade tandis que j'abandonne la tasse sur mon bureau, appuyant au passage mon dos contre le dossier de mon fauteuil.

"C'est dans la nature humaine que de vouloir être aimé des autres. Venant de ta part, je ne trouverais pas ça prétentieux… Juste… Étrange."

Étrange parce que je peine à comprendre ce qu'il pourrait y gagner à obtenir l'admiration et la jalousie d'un homme tel que moi. Je ne lui suis en rien supérieur et au moment où nous nous parlons, il n'y a rien que je ne ferais pas pour lui. Sur mes lèvres, et en un geste aussi délicat qu'éphémère, je passe ma langue, détournant rapidement le regard pour fixer la tranche des livres qui entassés sur mon bureau, attendent que je trouve éventuellement un jour le temps de reprendre leur lecture, laissant ainsi flotter un léger silence, non pas pour lui signifier que j'ai peut-être mal pris ce qu'il me disait mais plus que si c'est le cas, je comprends. Mieux, je lui pardonne. De lui, je pourrais tout accepter et si certains trouveraient ça peut-être anormal, je me fais avec cette idée. Mes doigts font mines de chercher la tasse mais jamais ne se ferment dessus et si je donne l'impression de ne plus écouter, c'est pourtant sur lui que mon regard se porte quand il reprend, m'avouant quelque chose qui éveille en moi une légère sensation d'inconfort. Mes lèvres s'entrouvrent et laissent échapper un "oh" silencieux quand je comprends mon erreur. C'était évident et pourtant j'ai insisté. J'ai voulu connaître cette femme et lui demander de l'inclure à notre discussion, sans jamais penser qu'il aurait souhaité être capable de mettre un terme à cette histoire avant de me la raconter. Gêné, je baisse les yeux et me fait silencieux, l'écoutant avec le respect dont j'aurais dû faire preuve jusque-là, ne relevant la tête que pour le rire amer qu'il s'autorise. Intrigué et perplexe, je fronce les sourcils avant de comprendre. Clarence est aussi imparfait que moi, mais...

"Tu l'es à ta manière."

Cela m'échappe sous la forme d'un murmure, peut-être inaudible mais il existe, ou du moins il a existé avant de se perdre dans le silence qui entre nous s'installe. D'un battement de cils, je me retiens de poursuivre ou de me répéter, préférant laisser un silence confortable se glisser entre nous et devenir ce compagnon étrange dont accepte parfois trop naturellement la présence, comprenant qu'il n'est pas heure à le brusquer ou à tenter de faire la conversation à sa place… Non, il doit venir, parler et avouer à son rythme. Nous sommes dans l'instant des adieux à venir et des confessions que l'on fait à un ami qu'on va quitter. Il parlera. De quoi, je ne sais, mais d'ici, je peux sentir une plaie étrange, une blessure encore fraîche, qui si m'était inconnue jusque-là, commence doucement à prendre forme sous mes yeux. La guerre n'était pas là pour m'impressionner mais juste pour la cacher, elle. Annabeth est sa plaie, sa blessure qui ne parvient pas à cicatriser et qui avec les années est devenue une balafre qu'il dissimule pudiquement derrière ses sourires de gentlemen, ses cols défaits et ce regard si particulier qu'il peut avoir. J'attends donc, comme le chasseur patient que je suis quand je revêts de mon plumage, qu'il reprenne et qu'il ose enfin parler de ce qui tracasse autant son être. Et voilà qu'il reprend sur la guerre, son passé, ses exploits et la noirceur de cette vie qu'il aurait aimé ne jamais connaître. Je baisse les yeux, presque déçu. Je connais la musique, j'ai des pages entières à propos de sa vie dans les tranchées, à se demander si l'humanité mérite d'être sauvé ou d'être abandonné à son sort, à théoriser sur les bienfaits d'une auto-destruction et d'un cercle vicieux fait de violence, de boue et de sang. Une période sombre qui étrangement, fait écho à une partie de moi qui frissonne à chaque fois qu'il en parle. Un fragment de mon être, un reste sûrement de celui que j'étais, qui me susurre une énigme que je ne sais résoudre. "Le Paradis n'existe que si tu es dans les cendres avec moi." Je serre les dents, chasse ces mots issus de mes rêves et revient à Clarence quand il m'avoue avoir apprécier parler d'autre chose pour changer. Je lui offre un sourire discret, puis un léger rire là où lui parle de cet amour que j'aurais le droit de connaître à nouveau. Je rougis comme un enfant et détourne le regard vers la fenêtre, observant la neige un instant avant de lui répondre.

"Ne parlons pas de mes affaires de coeur, ce serait comme tenter de trouver de l'or dans la poussière."

Qu'il est amer de dire ça, surtout quand je me souviens d'elle. Je fronce les sourcils. Ce n'est pas l'instant pour lui accorder toute mon attention. "Je n'aurais pas le temps de te manquer…" osais-je dire à l'époque.

"Je croyais que tu souhaitais mettre un terme à cette histoire… Tu peux certes en aimer une autre… Mais l'aimerais-tu autant qu'elle ? Seras-tu capable de cesser de penser à elle.. ? Pourras-tu en regarder une autre sans la comparer à Annabeth ?"

Je n'attends pas vraiment de réponses et c'est peut-être pour ça que je ne tarde pas à reprendre, non sans attraper ma tasse que je recommence à siroter du bout des lèvres.


"Je voulais simplement que nous parlions de quelque chose de plus léger… Tes péripéties à la guerre sont passionnantes mais parfois… Parfois j'aimerais te voir autrement qu'ainsi. Tu es un héros, un homme que l'on respecte et admire… Et je ne sais pas, j'ai envie de trouver une humanité plus chaleureuse et me dire que j'ai le droit d'être ton ami… Que je le mérite presque."
Je passe ma langue sur mes lèvres, reposant la tasse avec délicatesse sur mon bureau. "Je crois que je commence à me perdre dans tout ça… L'amour est étrange et je ne suis plus sûr de vouloir l'éprouver un jour. Aimer les autres est compliqué quand on peine à ne pas douter de ce qu'on est… Tu comprends ?" Sûrement pas, mais ça ne m'empêche pas de continuer, sans avoir esquissé un léger sourire au préalable."Je… Je suis juste si confus quant à ma propre existence que je ne suis pas prêt à penser à ça et qu'il est plus simple de me projeter et de vivre, d'exister au travers des autres… De leurs histoires… Comme si eux, avaient les clés que je suis le seul à posséder…" Mon regard se perd dans le vide et c'est terminé. Je m'enferme, me referme et verrouille la porte. Je serre les dents, inspire et je regrette mes mots. "Je suis désolé… Je ne voulais pas m'étendre ainsi… Ce ne sont pas d'agréables choses à dire. Pardonne-moi."
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Clarence F. Bannerman

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❧ Occupations : Curiosité ou intentions cachées, il remplit les pages de ses dossiers aux couvertures criblées des noms des syndrigastis qu'il rencontre.
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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Dim 8 Jan - 13:43


ENGRENAGES

     "Comme trouver de l’or dans la poussière". Le terme le fit sourire, même si le rendit à la fois triste. Un des affres de la poésie. Qu’elle fût vers ou proses irrégulières, elle eut toujours su se rendre mélancolique. La joie elle-même se dénaturait sous le poids des rimes. A moins que personne n’eut été capable de les prononcer en charades. Les mots de Thaddeus avaient parfois cette poésie naturelle, qui le fit sourire car il ne put croire que la vérité des affaires de son cœur puisse se résumer à une quête qu’il ne pourrait mener. Quant à Annabeth, si elle fût une histoire à terminer, il ne sut encore comment y arriver. Il y’eut des mots précis à prononcer, des vérités à accepter. Rien qu’il ne fût prêt à faire. Il ne cesserait jamais de penser à elle, même si le livre fût un jour refermé. Elle avait au moins gagné cette place dans son cœur, à défaut de n’avoir sa place dans sa vie. Il écoutait les questions de Thaddeus, n’ayant de réponse à lui apporter. Qu’il puisse aimer une femme plus ou moins qu’elle, ou que son visage persiste à lui rester en mémoire alors qu’il en embrasserait une autre, peu lui importait. Il avait tristement su la quitter pour une personne qu’il eut moins aimé qu’elle, et il le fit car il n’eut plus besoin d’elle. Ce fût cela, un besoin de ne plus la voir, plus qu’un besoin de cesser de l’aimer. Aucun choix n’avait son sens, et que quiconque en trouve un puisse prétendre avoir compris la logique de la pensée humaine.
     Lui-même, n’eut rien à répondre à ça.
     Il ne sût finalement s'il fût le vrai sujet de ses questions.
     Lorsque le mouvement d’un bras lui fit échapper à ses propres questions, il se sentit soudain devoir rester immobile. Car ce ne fût plus à lui de parler, qu’il fût absous de tout pêcher en ayant mentionné un de ses secrets. S’il put en être un par le simple fait de n’avoir jamais été partagé. La vérité étant qu’il ne supporterait pas d’en être blâmé avant d’avoir décidé par lui-même s’il lui fallait l’être.

     Il ne fût pas l’homme que décrivit Thaddeus. Il fût comme lui respecté, admiré intimement pour un travail dont il ne pût jamais parler. Ses secrets alimentaient les fantasmes, son compte en banque et sa maison engendrant les théories les plus folles sur la façon dont il gagnait sa vie. Il se cachait derrière l’argent de ses parents, même si l’idée le froissait. Il s’était inventé un emploi à la défense, rien d’assez impressionnant pour susciter l’intérêt. Mais quand bien même il put parler de ses activités, il n’aurait jamais été le héros d’une guerre. Soldat ou général, les histoires d’espionnage n’auraient leur gloire que des années plus tard. Dans les livres, les histoires. Il était un imposteur et seul Thaddeus ne le comprit pas. L’idée d’avoir à mériter son amitié lui fût étrange. Plus encore de sa part. Clarence n’était pas aussi conscient de son arrogance qu’il le laissait penser, et imaginait au contraire être celui qui dû mériter un ami. Il eut une dette envers lui qu’il ne soupçonnait pas, et qui changerait radicalement l’image qu’il put avoir. Plus qu’une dette, elle fût une excuse, pour avoir abusé de son temps, de sa crédulité. Plus les années passaient et plus il sentait l’étau se refermer. Ainsi lorsqu’il viendrait finalement à en être condamné, il espérait avoir trouvé une excuse capable de le laver de tous ces mensonges.
« Pour l’amour du ciel, je ne veux plus t’entendre t’excuser. Plus encore par doublon. »
     Il lui sourit, même si ce fût là une requête on ne peut plus sérieuse. Qu’il fût le temps pour lui de s’affirmer, au lieu de continuellement espérer effacer ce qui tendait à faire de lui ce qu’il était derrière des excuses. Il fût question de lui, mais des autres aussi. Clarence voyait les excuses comme des regrets. Il ne leur eut pas échappé, connaissant la sensation de leurs griffes au creux de son estomac, mais il ne leur avait accordé que très peu de place. Assez pour que ces douleurs abdominales n’empoisonnent pas sa vie.
« Je ne veux pas non plus que tu aies à penser ça de moi. Tu accordes trop d’importance au passé. Je suis comme toi, j’ai changé. Pour des raisons bien différentes, mais le résultat est le même. Une amitié ne se mérite pas. Si c’est le cas, c’est qu’il ne s’agit pas de ça. »
     Son visage semblait contrarié. Il l’était en réalité. Pour cet aspect de cette conversation comme pour bien d’autres. Il aurait aimé ne pas avoir à le contredire, mais le réconfort qu’il voulut lui apporter en eut l’air. Si les pensées de Thaddeus n’avaient pas été aussi sombres, il se serait certainement plié à les croire. Mais le voir ainsi le gênait, bien trop pour qu’il ne se plie aux exigences nécessitant d’abonder en son sens, de comprendre.
« Même avec des morceaux manquants, tu peux avoir une existence tout aussi riche que celles de tes histoires. J’ai peur qu’en te condamnant à écrire celles des autres, tu ne puisses jamais écrire la tienne. »
     Il prit conscience de combien sa vie put être ennuyante. Lui qui désignait la sienne comme telle, parce qu’elle fût le regret de ce qu’il avait eu. Il n’avait jamais vu Thaddeus ailleurs qu’ici. Il arpentait le manoir comme un fantôme ne pouvant errer trop loin sans se perdre. Il voulut à son tour lui dire tellement de choses. Des mots qui risqueraient à nouveau de le faire fuir. Certainement avaient-ils le temps pour ça.
« Je devrais rentrer, je suis las d’avoir à vous faire entendre raison. »
     Il eut besoin de dire ces mots à la rigolade, rendre plus légers ses propres mots. Il parlait de lui, mais aussi de Maxine. Elle qui obtiendrait apparemment toujours le dernier mot. Son entêtement surpassait le sien de bien des façons. Y repenser le fit malgré lui froncer les sourcils.
« Plus sérieusement, je n'ai pas envie d'avoir à nouveau à te contrarier. »
     Il ne s'était jamais imposé, pas même lorsqu'il voulut le faire. Il ne pouvait taire certaines de ses phrases, mais savait à défaut se taire lorsqu'il le fallait.
     Il se saisit de sa tasse, buvant jusqu'à la dernière goutte. Gâcher un thé n'était pas dans ses manières.
« Si je fuis assez vite, tu n'auras pas le temps de te formaliser sur mes opinions. Je sais combien ils peuvent te nuire. »




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Thaddeus Gentilis

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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Jeu 16 Fév - 11:25

Engrenages
Clarence & Thaddeus
Je laisse mes pensées dériver où elles veulent, constatant avec satisfaction le plaisir d'arriver à faire rouler les images et les mots comme sur des colliers de perles. Dans tous les cas ce soir rien peut me toucher, je flotte au dessus du sol, les planètes sont alignées.

Je sens que les choses se délitent autour et entre nous au fil de mes excuses, menant alors cette conversation à son point le plus désagréable, à celui où, avec un sourire qu'il doit forcer pour ne pas dévoiler son agacement, me demande de ne plus proférer de telles excuses et de surtout éviter de me répéter, sûrement pour ne pas lui faire perdre un temps précieux que nous pourrons dépenser à discuter de choses plus légères pour retarder nos adieux qui semblent se rapprocher. Presque honteux, j'en viens à détourner le regard, les lèvres pincées et d'autres excuses sur le bout de la langue, restant finalement silencieux alors que je me repens de cette maladresse qui me pousse à sans cesse chercher chez les autres un pardon que je ne devrais pas même demander ou qui, comme il me le fait remarquer ensuite, me fait idéaliser mon prochain et ainsi penser que j'ai à mériter autant leur attention que leur amitié. Du coin de l'oeil, je ne peux ignorer la contrariété qu'il ne tente pas de me cacher, me sentant désormais non plus honteux mais coupable d'avoir osé laisser mes angoisses et craintes se faire des invités que j'ai introduis à Clarence et surtout imposé dans la discussion qui jusque-là était plus qu'agréable. Nerveusement, et plus histoire d'occuper mes doigts, j'attrape ma tasse et la porte à mes lèvres, buvant plus une gorgée de thé par besoin d'avoir une excuse pour ne rien dire que par réelle envie d'étancher une quelconque soif. La porcelaine reste entre mes doigts et quand Clarence reprend, ayant une dernière réflexion qui fait glisser le long de mon échine un étrange frisson, qui si il est discret au début, devient désagréable au fil des secondes, et me laisse perplexe quand à ce qu'il me faut répondre. Devrais-je m'agacer qu'ainsi il fasse de tels jugements sur ma personne ou devrais-je réaliser qu'il a peut-être raison et qu'il est temps pour moi de cesser de fuir ce passé que je dis pourtant vouloir retrouver ? Je ne sais, et en cet instant, je reste indécis, n'étant toujours pas prêt à prendre cette décision que je pense être pourtant vitale, je me morfonds dans un silence qui ne prend fin qu'au moment où à l'aide d'un léger rire, il tente de reprendre plus trivial et inoffensif son départ qui pourtant se précise. Vers lui, je lève les yeux et dans ses prunelles j'ancre mon regard, le souffle au bord des lèvres et une certaine pointe de déception dans le coeur. Alors est-ce ça ? La fin de cet instant qui se devait heureux ? C'est ainsi que nous nous quittons ? Sur une réflexion qui au lieu de m'arracher un sourire, me donne plus envie de me draper dans un ressentiment que je ne pensais pas éprouver un jour en croisant ton regard ? Est-ce donc ainsi que nous devons nous dire adieu ? Je commence à craindre que oui. Ne sachant plus que dire, je fronce simplement les sourcils, le laissant terminer sa tasse avant d'enfin desserrer les lèvres, laissant alors les mots qui glissent d'entre celles-ci se faire plus secs et peut-être plus cassants qu'ils ne devraient l'être.

"Te voir fuir me ferait justement avoir quelques envies de me formaliser sur ce que tu as exprimé et surtout sur ta façon de quitter ceux que tu dis aimer, ou du moins apprécier."

Je me retiens de justesse d'ajouter que j'espère qu'il n'a point joué la même chose à Annabeth quand il a dû partir en guerre, me disant que ceci m'attirait sûrement les foudres de celui qui me fait encore face pour l'instant. À mon tour, je délaisse la tasse qui retrouve sa place sur mon bureau aux côtés de mon carnet, poussant un léger soupir, puis esquissant un timide sourire, les nerfs encore légèrement froissés par l'opinion que je trouve être assez basse de ma personne.

"J'aimerais que tu partes parce que tu estimes qu'il est temps pour nous que nous apprenions à nous manquer… Et non parce que tu vois en moi quelqu'un qui commence à s'agacer que tu lui donnes sans cesse ton avis et lui fasse entendre que tu as raison."

Mon ton se fait peut-être plus doux alors que je m'apaise, comprenant que moi-même je n'ai pas envie que nous nous quittions en mauvais termes, et que si j'étais celui qui pouvait décider de la suite, je ferais en sorte que nous n'ayons pas à nous quitter du tout, ou alors, pas avant que nous n'ayons réellement plus rien à nous dire.

"Mais si tu estimes qu'il vaut mieux que nous en restions là… Alors soit. De toute manière, je suis convaincu qu'un jour nous nous recroiserons et que tu auras tant à me raconter qu'il nous faudra bien des jours pour nous lasser à nouveau de tout ça."


Il est beau d'y croire, encore plus de s'en convaincre. D'un battement de cils, je chasse poussière et pensées avant d'expirer, estimant qu'il est sûrement temps de se faire à l'évidence. Nous allons nous quitter et chacun poursuivre notre route. Devrais-je m'attrister de ça ? Non. Plutôt me rassurer et me dire que quoi qu'il puisse arriver, les choses se font, les destins se croisent, se mêlent, se séparent lui se retrouvent quand l'heure est venue pour eux de le faire. Rien n'est réellement pré-déterminé et si en cet instant, je m'attriste de savoir que je vais perdre la compagnie d'un ami qui m'est cher, je me rassure en me disant que je le retrouverais sûrement au détour d'un voyage ou d'une visite impromptue de sa part. Après m'être rapidement raclé la gorge puis relevé, j'esquisse un sourire, une main posée sur le bois vernis et sombre de mon bureau.

"Laisse-moi donc te raccompagner alors… La vérité est que tu vas me manquer et, si je ne peux m'assurer que tu sois en sécurité ailleurs qu'ici, j'aimerais au moins te souhaiter un bon voyage et espérer que tu rentres bien parmi les tiens." dis-je d'une voix douce et teintée de toute l'affection sincère que je lui porte.

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Clarence F. Bannerman

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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   Mar 7 Mar - 11:26


ENGRENAGES

     Il s’était un instant senti fier de cet au revoir qu’il lui offrait. Une touche de légèreté trop rarement accordée ; un humour qu’il crut capable de panser les affres infligés par ce départ. Il y’eut cette mélancolie entre eux. Celle qu’ils partageaient ensemble, à la lumière de l’amitié qui se devait être l’un des poids de la distance. Celles qui, dans l’ombre, s’accordaient à les ramener vers le passé qu’ils aimaient se raconter, s’inventer. Chacune d’elles était un bras remontant l’estomac de Clarence, nouant ses entrailles en un nœud qu’il ne pourrait défaire. Elle s’appuyait contre sa cage thoracique avec le plaisir de l’entendre se fendre, plantait ses longues griffes dans les valves de son cœur, les phalanges déboitées pour s’y agripper et espérer l’y arracher. Il pensait la faire lâcher prise en se défaisant du poids de leur conversation, gangrenée par la nouvelle qu’il avait cru bon d’annoncer.
« Je pensais seulement qu’un peu d’humour ne ferait pas de mal à cette conversation. »
     Il eut l’air de s’excuser, et ne fît jamais que s’extirper de toute culpabilité. Il était égoïste de sa part de croire qu’offrir l’une de ses vérités à un ami lui avait assuré de le quitter le cœur léger. Thaddeus se complaisait dans un mélodrame lui rappelant ceux de sa femme. A croire que Clarence fût de ceux arrachant leur bonheur aux autres, en ne leur offrant que l’insuffisance de son attachement pour eux. Il voulut se vexer de ses premiers mots, lui exprimer toute l’ironie qu’insufflait ses paroles à la conversation qu’ils eurent eues. Il lui reprochait la forme de ses départs alors qu’il lui eut confié l’un de ceux hantant encore ses pensées ; alors qu’il aurait pu s’en aller sans prendre la peine de lui accorder un dernier thé. Ses mots purent être beaux, à l’image de ces textes qu’il écrivait, Thaddeus ne manquait pas de les utiliser avec maladresse lorsqu’ils eurent nécessité le contraire. Clarence fût pourtant celui dont les mots avaient sonnés le glas d'un jugement.
« Je ne te juge pas autant que mes mots le laissent penser. Oublie ma remarque. Elle ne s'appliquait en réalité pas à toi. Mais je te parlerais de ça une autre fois. » La promesse d'une histoire, qu'il ne sût encore comment conter. « Nous savons déjà nous manquer, sinon je ne serais pas ici à justifier par avance mon absence. A te dire au revoir, alors que je sais m’y prendre mal. Vois-tu, je n’estime pas qu’il est temps pour nous que nous en restions là. Je souhaite pouvoir suspendre cette conversation pour que sa fin ait un sens plus tard, et pour qu’elle ne devienne pas une fin enjoignant mon départ. »
     Qu’il eut s’agit d’une vérité enjolivée ou partagée telle quelle, il gardât pour lui-même la sincérité de ses mots. Il lui sourit, lui assurant d’un regard béat que rien n’eut été aussi grave qu’il put l’imaginer. Il se flattait narcissiquement de pouvoir lui manquer. Car il fût le seul, parmi ceux qu’il eut quittés, dont le regard se teinta autrement que de rancœur. La tristesse du sien fût douce, facile à accepter dans l’affection à laquelle elle s’associait. Mais venait alors, entre la légèreté d’avoir su lui dire au revoir, et le plaisir qu’il eut à emporter une dernière image de lui, la sensation désagréable de laisser quelque chose derrière lui. Un ami ; sous le joug de ses vices ; mais tout autant un ami.
« Ce monde est d’une sécurité étouffante, inutile de t’inquiéter. »
     Ses jambes devinrent fébriles lorsqu’il se leva à son tour. Elles redoutaient à l’avance le long voyage qui les attendait. La solitude des pas qu’elles feraient seules. Elles appréhendaient leur retour, comme chaque retour pouvait se réveler surfait. Il crut chaque fois retrouver le confort de son Londres, et n’eut qu’à découvrir après des mois, une pièce froide qui fut restée aussi vide qu’elle l’avait été.
« Rien ne t’empêche de venir vérifier par toi-même que la boucle de 1941 n’est pas aussi dangereuse qu’on le raconte. »
     Une invitation, ou la promesse de se revoir un jour. Maxine refusait une nouvelle fois de venir avec lui, et il crût devoir y inviter un autre ami. Pour plus tard, lorsqu’il serait prêt, s’il le serait un jour.
« Peu importe. Je finis toujours par revenir ici. »
     Il s’approcha de lui et lui sourit.
« Merci pour tout. Tu vas me manquer aussi, sois en sûr. »
     Pour la première fois il ne chercha pas à le rassurer. Il devint lui aussi plus triste, malgré la décision qu’il fût seul à prendre. Il voulut qu’il le lise plus loin que ses mots. Dans les traits de son visage semblant parfois sculptés dans le marbre ; au détour de ce regard qu’il crut pouvoir pleurer à sa place. Ce n’était pas "les siens" qu’il s’en allait retrouver. Il n’y eut de personnes plus précieuses que celles qui furent rencontrées ou quittées dans cette époque à laquelle il jugeait ne pas appartenir. Il aurait pu lui dire, et briser le charme de la tendresse qu’il lui offrait brièvement en déposant sa main sur son épaule. Mais rien ne put alors justifier qu’il préféra s’en aller retrouver celui qu’il préférait être là-bas, plutôt que l’étranger qu’il se sentait toujours devenir sous la neige d’Edimbourg.




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MessageSujet: Re: Engrenages ◭ Thaddeus [Flashback]   

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