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 Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave

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Mabel P. Herrera

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❧ Boucle Temporelle : 20 juin 2016 désormais. Elle vécut un temps en 1941, mais les moteurs des avions ronronnaient trop fort à son oreille.
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MessageSujet: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Ven 6 Jan - 15:38


Un dernier verre avant la guerre

     Le soleil s’était couché, et avec lui tout espoir de légitimer le fait d’être encore éveillé. Si un remède contre l’insomnie existait, autre qu’une pilule que l’on pût prendre pour s’endormir, Mabel l’aurait certainement déjà pris. Mais les années à subir les caprices de son corps l’avaient peu à peu résignée à en réchapper. Elle était tenue au piège de ce qu’elle ne pouvait contrôler. Ces personnalités multiples dont elle eut bien trop conscience pour ne pas en souffrir. Elle aurait été prête à partager son corps avec elles si cela lui avait permis de se réveiller "elle". Elle se serait habituée aux pertes de mémoires, se serait réjouis, lorsqu’il serait à son tour de parler, de n’avoir pas à se souvenir des actes de ses alter ego. On avait préféré lui implanter une gangrène la modifiant elle, et elle eut chaque fois l’impression qu’elle viendrait à disparaître.
     Si son cœur battait si fort ce soir-là, c’est parce qu’il se réveillait d’un sommeil de plusieurs mois. S’il se mettait à résonner dans sa tempe au rythme d’un instrument à percussion, c’est parce qu’il se fichait éperdument qu’elle ne puisse pas trouver le sommeil. Elle avait patienté, des minutes entières, roulant sous les draps jusqu’à ce que l’oxygène vienne à manquer. Ainsi sa respiration se ferait plus lente, soumise à une asphyxie mineure appelant à s'endormir. Mais lorsqu’elle croyait y arriver, ses pensées s’évadant lentement de sa réalité, celle-ci la frappait soudainement, écrasant ses mains dans son dos pour la pousser dans le vide. Elle ouvrait les yeux en sursaut, assommée par ce réveil soudain, alors qu’elle n’eut jamais réellement été endormie, et qu’il s’était seulement écoulé dix minutes depuis qu’elle s’était glissée sous les draps. Sa chute virtuelle l’avait secouée. Il paraissait que ne pas s’en extirper à temps provoquerait un arrêt cardiaque. Tout ce qu’elle sut en se levant, fût que son cœur n’était plus prêt à cesser ses battements. Il n’avait jamais été habitué à perdre une partie, et la mauvaise foi de Mabel quant à sa propre défaite fût une satisfaction de plus pour lui. Elle atteignit sa commode dans l’obscurité, les bras tendus jusqu’à attraper un jean à enfiler. Son T-shirt était devenu une pieuvre prête à l’étrangler. Il s’était tordu sous ses mouvements agacés, le col désagréablement plaqué contre sa jugulaire. Mabel voulut s’en libérer et tira si violemment sur le devant du vêtement qu’il se déchira. Elle l’ôta du mieux qu’elle put sous la colère, nouant ses bras dans un enchevêtrement qu’elle ne connut pas possible jusque-là. Une fois retiré, le vêtement fût envoyé par la fenêtre. Elle effacerait ses regrets sous la satisfaction de s’en être débarrassé. Depuis toujours il remontait sur son ventre lorsqu’elle dormait, formant un étau circulaire qu’elle put comparer à une bouée. Elle se réveillait chaque fois sous la pression de cette étreinte, découvrant à la lumière du jour que sa peau était lacérée de marques rouges. Bon débarras.
     Il lui fallut s’arrêter pour respirer. Ses mains tremblaient. Leurs frissons remontaient le long de ses bras jusqu’à sa nuque. Elle s’assit dans le noir, inspirant profondément à l’intérieur de ses mains. L’air y était chaud et rassurant. Elle ne sût si cela suffirait à atténuer l’appréhension grandissant en elle, mais elle put après ça se saisir d’un débardeur et d’une veste sans que les spasmes de ses doigts ne l’y empêchent. Elle quitta la pièce, ses baskets à peine enfilées. Elle avait oublié de fermer la fenêtre, mais qui aurait pu s’en inquiéter ? Il n’était pas aussi tard qu’elle l’avait imaginé. Des halots de lumières se glissaient encore sous les portes des maisons, des voix murmurant à travers les murs pour se saisir du calme de la nuit. Elle eut l’air, en marchant hâtivement jusqu’à la sortie du village, d’être une enfant fuyant l’autorité. Personne ne se souciait en réalité de ce à quoi elle pouvait s’occuper. Le temps s’était arrêté dans un village sans modernité, et avec lui toute l’excitation de nouveauté. Elle eut été à Londres la veille, et la ville lui manquait presque. Elle n’eut pourtant jamais été élevée comme une citadine, et ne s’y voyait pas même aujourd’hui en devenir une. Le bruit soudain des voitures et les visages étrangers avaient néanmoins été l’objet d’un plaisir oublié. Rien n’avait changé à son retour. Hormis, peut-être, le besoin qu’elle eut de retrouver Gustave comme seule solution à son problème. Il pouvait occuper sa nuit, lui donner l'impression qu'elle ne subissait pas seulement la volonté de son insomnie. Ce, même si ses yeux étaient encore irrités par la lumière.
     Une fois devant sa porte elle se mit à frapper. Le chemin à pieds avait été long, et elle n’aurait pu accepter de le savoir endormi alors qu’elle-même n’y arrivait pas. Il lui fallait frapper assez fort pour qu’il l’entende, par-delà son sommeil si ce fût le cas. Assez naturellement pour que la violence de ses coups ne se fassent pas suppliants. Frapper à une porte était un art, et sentir l’un de ses doigts craquer au quatrième coup lui prouva qu’elle ne le maîtrisait pas. Elle secoua la main, se retenant de ne pas jurer. Lorsqu’il ouvrit la porte elle desserra les dents et lui sourit, paume dirigée vers lui comme pour le saluer.
« Hey, tu es occupé ? »
     Mabel recula d’un pas, déterminée à ne pas entrer. Elle ne voulut se retrouver à nouveau enfermée, alors que sa chambre déjà l’avait confinée.
« On pourrait aller quelque part. »
     Cela faisait un moment qu’elle ne l’avait pas sollicité. Car le plus juste aurait été de lui demander s’il pouvait l’emmener quelque part. Car elle fût un chien d’appartement qui ne pût se promener seul. L’exercice aurait été ennuyant, l’idée complètement déprimante. Elle aurait préféré ne pas avoir à lui demander de sortir sur le palier de sa porte, même si plus les secondes passaient, et plus elle s’en éloignait. Elle n’allait pas fuir, mais se retrouvait peu à peu gênée d’avoir interrompu sa soirée. Elle saurait toujours où le trouver, et se sentait coupable de ne pouvoir le laisser lui échapper. Sous une autre forme, n’importe qui souhaitant le voir aurait d’abord été frapper chez lui.
« Si ce que tu fais peut être remis à demain. »
     Elle put se montrer compréhensive, elle n’avait jamais apprécié qu’on puisse lui dire non.




Cercle Polaire.
I'm the girl who is lost in space, the girl who is disappearing always, forever fading away and receding farther and farther into the background. E.W
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Gustave Barthélemy

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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Lun 9 Jan - 11:24


Un dernier verre avant la guerre

Ma tête dodeline doucement au rythme du vinyle qui tourne sur ma platine, avant que mes jambes, puis mes hanches se mettent à bouger à leur tour, accompagnant la musique. Pétard glissé au coin des lèvres, yeux fermés et doigts qui battent la mesure, glissant sur un manche de guitare imaginaire ou jouant les chefs d'orchestre pour des musiciens qui n'existent pas. Et c'est ça qui est beau. Seul dans la maison qu'on m'a confiée, je savoure une liberté qui m'avait tant manqué, et au bout de dix ans ici, dix années loin de mon époque d'origine, je continue à savourer tout ce que cette boucle m'apporte. Liberté... un mot bien doux à mes oreilles, surtout maintenant que j'en connais la saveur, alors qu'avant, avant ce n'était qu'une illusion. Avant, en 1941, les seules libertés que j'avais étaient de choisir mon poste dans les équipes de sport, si je préférais m'entraîner au violon ou au piano ou à quoi j'allais jouer avec mon frère pendant les pauses qu'on nous autorisait à avoir. Mes seules libertés au pensionnat... il y en avait presque encore moins qu'à la maison, se limitant à filer par la brèche du mur ouest pour aller fumer des cigarettes le long du ruisseau et boire quelques gorgées de l'immonde whisky que Jonas arrivait à chiper chez le palfrenier, qui distillait de façon plus ou moins légale dans sa grange... Mes libertés se résumaient à ça, et pourtant je pensais que j'étais un être libre. Je pensais que je pouvais tout décider, que j'étais maître de mes pensées et mes actions, et c'est seulement en arrivant ici que je me suis rendu compte à quel point là bas, tout, et je dis bien tout avait été tracé et décidé. Mon école, mes professeurs, mes tenues, mes loisirs, mon avenir, et même le fait de m'éloigner de mon Camille... Mon Camille qui me manque tellement... mon Camille que je rêverais d'avoir près de moi pour lui faire découvrir cette époque qui lui plairait tellement, une époque où la liberté veut vraiment dire quelque chose, et où les rigides convenances de notre époques ont été jetées aux orties. Et alors que je commence à danser en écoutant le morceau suivant, je sens une boule dans la gorge en pensant à lui. Dix ans... dix ans que je ne l'ai pas vu, que je n'ai pas le droit de lui parler ou de lui écrire. Dix ans que j'ai dû apprendre à vivre sans une moitié de moi-même. Dix ans que pas un jour ne passe sans que je me dise qu'il aurait aimé telle ou telle chose, que j'aurais aimé lui montrer ou faire des choses avec lui, des choses qui maintenant sont banales pour moi mais qui pour lui seraient tellement une bouffée d'oxygène... Dix ans que la sentence est tombée : "Ce n'est pas sain d'être autant l'un avec l'autre, vous avez besoin de temps séparés". C'était la version officielle. Mais les mots qu'elle a prononcés juste pour moi, alors que Camille avait été envoyé dans sa chambre, résonnent encore à mes oreilles "Tu dois vivre ta vie Gustave, et Camille doit apprendre à être plus docile. Plus de nouvelles, rien du tout. Si je surprends la moindre lettre, si j'apprends que tu as tenté de revenir avant que je ne t'y autorises... je n'hésiterai pas à le confier à une de ces foires de monstres dont le peuple raffole, ou au Royal College of Medicine. Je suis sûre qu'on trouverait grande utilité pour ses talents." Je me suis reculé quand sa main gantée a effleuré mes cheveux, le regard brûlant de colère. "Tu n'aimerais pas qu'il lui arrive ça mon chéri. Alors laisse le grandir et apprendre à être raisonnable...''

Oh mère qu'est-ce que je t'ai haïe à cet instant... et pourtant jusqu'à cette minute, j'ai toujours obéi, j'ai toujours suivi tes ordres et tes conseils, j'ai toujours été sage, bien trop sage, et là... là tu m'as trahie. Tu m'as privée de lui, et avec lui d'une partie de moi... comme respirer avec un seul poumon ou voir d'un seul oeil. Dix ans que je brûle de tout lui raconter et que je me contente de lui écrire des lettres qui s'entassent, soigneusement fermées, dans une boite. Parce que je ne sais pas où les envoyer, et que le fait de les glisser dans une boite aux lettres pourrait signer sa condamnation... Je ne peux pas prendre le risque alors j'attends. J'attends que la sorcière nous laisse enfin nous retrouver et que je puisse l'amener ici. Parce qu'ici...ici... Ici c'est merveilleux. Plus d'étiquette et plus de protocole. On se tutoie, on sort sans chaperon, on peut librement parler à une demoiselle même sans avoir été présentés, et on s'en fout royalement si elle a le même rang que soi, si c'est inconvenant, ou si elle n'est pas d'une ''condition sociale trop basse''. Je me rappelle encore des recommandations de maman, quand elle me recoiffait ou ajustait ma cravate. ''Il faut tenir notre rang Gustave. Nous ne pouvons pas nous compromettre...'' Maintenant je m'en fous. Faire la fête avec un fils d'ouvrier ou de ministre c'est la même chose. C'est encore mieux pour les filles, qui n'ont pas de réputation à respecter, qui peuvent passer du temps seule avec un garçon et tout le monde s'en fout, coucher avec, avec plein d'autres, ne pas arriver vierge au mariage et tout le monde s'en fout! Et j'ai découvert le plaisir des nuits douces ou fiévreuses passées entre les bras de demoiselles charmantes rencontrées dans un bar, ou à une fête, des étreintes plus ou moins rapides, des sourires au lendemain matin et de leur odeur sur mes draps alors que je connaissais même pas leur prénom parfois...sans rien se promettre ni se jurer. Un plaisir égoïste et délicieux, de faire ce que je veux, et quand je veux...de n'avoir de comptes à rendre à personne, à part le temps que je donne à la communauté pour aider au fonctionnement de la boucle, ce qui est normal...

Je sursaute quand je crois entendre toquer à la porte et baisse le volume de la platine. Nouveaux coups. Je vais ouvrir et souris à Mabel qui est plantée sur mon perron, tendant la main vers moi. J'ai envie de rire en me disant qu'elle salue comme un homme, mais au lieu de ça j'attrape sa petite main et la porte à mes lèvres pour un baisemain, habitude  tellement vieillotte mais que j'aime, et encore plus décalée que je suis en jean, tshirt et gros pull bien large, avec une barbe de plusieurs jours.

Hey toi! Non j'écoutais juste un peu de musique. Et toi qu'est-ce que tu fais là?

J'ai un sourire en coin alors qu'elle me propose d'aller quelque part. C'est ça. Exactement ça. Une amie vient, on sort, on ne prévient personne, et tout le monde s'en fiche de l'endroit où on va aller, et de ce qu'on va faire. Pas à se préoccuper des ragots et du qu'en dira-t-on. Pourtant elle continue de reculer, doucement, très doucement, mais reculer quand même. Je penche un peu la tête sur le côté.

Ouais, bien sûr. Et toi ça va? J'ai pas eu de nouvelles, j'espère que tout va bien. Je...Bouge pas, j'attrape mon blouson et on peut y aller.

Je tourne les talons, regardant autour de moi et scrutant le bordel ambiant pour trouver mon portefeuille. Rappel de la journée. Je suis allé acheter à manger. Cuisine sûrement. J'y entre, farfouille dans le sachet qui a abrité mon repas, et sors le bout de cuir,victorieux. Revenant près de la porte j'attrape mon blouson en cuir que je glisse sur mes épaules, et le portefeuille dans ma manche, avant de prendre mes clefs et fermer derrière moi. Par réflexe, sans trop y penser, je passe mon bras autour de ses épaules alors qu'on descend les quelques marches menant de la porte de ma petite maison à la rue, désignant la ville d'un petit geste du menton.

Alors, où est-ce que t'aimerais aller? Je te suis!


HRP : J'espère que tout te va et que l'attitude de Gus ne va pas déranger Mabel! ;-)

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Mabel P. Herrera

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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Mar 10 Jan - 15:12


Un dernier verre avant la guerre

     Douce était la victoire de le savoir prendre part à cette soirée avec elle. Elle se mit à sourire, à lui autant qu’à cette perspective. Ses jambes avaient cessé de la ramener en arrière. Comme la marée elles ne purent fuir éternellement. Mais elle sut qu’elle ne pouvait chaque fois revenir en souriant, oubliant qu’elle avait depuis leur dernière visite, laissé passer bien trop de temps. Ce ne fût pas tant le temps écoulé que les raisons pour lesquelles il leur fallait se voir. Pour elle, égoïstement, cherchant en lui tout ce qui put faciliter sa propre vie. Une compagnie qui la ferait avancer avec autant d’élan qu’un cheval dont on eut giflé le flanc, un professeur qui à fortiori, finirait certainement par lui apprendre la musique. Quant à elle, elle ne sut exactement ce qu’elle put avoir à apporter en échange. Une échappatoire à la monotonie, sinon un verre qu’elle put lui offrir symboliquement.
« Ça va bien. »
     Elle haussa les épaules lorsqu’il disparut à l’intérieur. Ce même intérieur que ses pas fuyaient, croyant certainement qu’elle n’y trouverait aucun oxygène. Cela l’intriguait pourtant, cette porte ouverte sur une intimité qui n’était pas la sienne. Elle doutait qu’il puisse avoir à lui cacher plus que ce qu’il exhibait malgré lui. De la nonchalance encore docile, un penchant pour la cigarette et le désordre. Elle ne contrôlait néanmoins pas le balancement de ses jambes, ni la curiosité de son regard jeté dans l’entrée. Tout ce qu’elle put voir fût décevant, manquant cruellement de découvertes compromettantes. Elle ne sut s’il était ennuyeux ou bordélique. Certainement fût-il un mélange des deux. Elle se détourna de lui lorsqu’il la rejoignit, sentant son bras se poser sur elle avec plus de force que de tendresse. Il n’eut certainement pas souhaité se montrer imposant, mais elle ne put malgré elle le ressentir autrement. Il avait l’odeur du cuir et du tabac, d’un Texas sans poussière ni soleil. Elle eut reconnu l’odeur poivrée s’y mêlant, se détachant assez rapidement de son emprise pour lui faire face.
« Hé cow-boy, on selle son cheval avant de le monter. »
     Elle ne répondait pas à sa question, jetant son humour comme s’il fût capable de rendre son rejet moins douloureux. Elle pouvait accepter en silence de se faire embrasser la main, même si cet acte fût un respect interférant au sien. Plus qu’étrange et incorrect, ces bonnes conduites d’autrefois semblaient hautaines. Comme l’aristocratie pouvait l’être pour une pauvre campagnarde arrachée à ses plaines. Si elle apprit à se laisser faire, bien plus que par simple affection, c’est parce qu’elle comprit qu’il n’y eut rien d’arrogant à le faire pour lui. Mais Gustave ne pouvait se contenter d’être le savant mélange entre codes oubliés et libertés accordées. Il était excessivement formel puis bien trop familier. Elle était elle-même un peu de ce dernier, mais avait appris à se protéger de cette proximité masculine, princesse en jean ayant grandi dans un monde de femmes. Tentant d’échapper au malaise qu’elle pût créer en refusant d’avancer bras dessus bras dessous avec lui, elle reprit la conversation là où elle l’avait laissée.
« Le bar de la dernière fois était sympa. Je réécouterais bien la blague de la femme qui trompe son mari avec un russe. »
     Cette blague était déprimante, aussi ringarde qu’un vieux magazine porno de Larry Flynt. Le plaisir de voir les autres en rire la faisait malgré elle sourire. Elle ne sût s’il fût la cause du ridicule des aboiements qui suivaient la chute de cette histoire, ou le fait de savoir qu’ils étaient condamnés à en rire chaque soir.
« Si ça ne ferme pas bientôt, je n’ai pas fait attention à l’heure. »
     Elle reprit sa marche, avançant devant lui cette fois. Elle n’eut pas à regarder l’heure pour savoir que le bar était encore ouvert. Elle savait les clients avachis sur le comptoir, situant chaque visage qui lui restait en mémoire sur une carte. Seul le gérant s’était fait la malle, isolé dehors sans qu’elle ne puisse savoir pourquoi. Pour une cigarette, un rail de coke. Pour retailler sa barbe, alors qu’elle ne pût vraiment devenir autre chose que celle d’un pêcheur repenti.
« HÉ ! »
     Elle se retourna, agrippa une main au pull de Gustave, comme prête à l’étrangler. Dans ses yeux brillait une bonne idée qu’elle n’eut encore partagée, sur ses lèvres les mots qui empêcheraient Gustave de parler.
« Pas besoin de repartir à la fermeture ! On peut attendre que tout le monde s’en aille, enfermer le gérant quelque part et profiter d’avoir le lieu pour nous ! Qui s’en souciera une fois la journée terminée ? Ce n’est pas comme s’il allait s’en souvenir. »
     La fierté s’emparait d’elle vitesse grand V. Elle relâcha le tissu du sweat, levant les paumes au ciel en souriant à l’envers. Son doigt la lançait encore depuis qu’elle l’avait frappé contre la porte. Qu’il fût la raison de son manque de force ou d’une porte trop épaisse, le verdict restait le même - elle se l’était foulé. Le replier pour adopter un comportement moins euphorique la fit grimacer. Mais la douleur bénigne d'un doigt restait un fardeau acceptable.
« Mon idée est un peu trop violente ? »





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Gustave Barthélemy

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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Mer 8 Fév - 18:13


Un dernier verre avant la guerre

Une ville de gens comme moi. Une ville où nous sommes tous des particuliers à des degrés divers. Une ville ou les aberrations de dame nature sont à l'abri des regards effrayés et cruels des humains. Une ville où on nous accepte tel qu'on est, sans condition ni question. Une ville où les gens aux pouvoirs les plus spectaculaires, voire dangereux, étaient accueillis, réconfortés et aimés. Où ils avaient une place, ce qui leur était réservé dans le monde du dehors... J'ai eu la chance de naître avec une particularité qui n'affecte ni mon apparence, ni mes relations avec les autres. Je peux être près d'eux, leur parler, rire et surtout les toucher. Les embrasser, coller ma peau contre la leur, faire l'amour avec eux, sans avoir peur de les tuer. Pas comme Camille. Je me suis toujours demandé pourquoi, de nous deux, c'est lui qui a eu le pouvoir qui le privait de tout contact, de tout baiser, de toute caresse. Pourquoi, dans la loterie du hasard et de la génétique c'est moi qui ai tiré le bon numéro et lui ne mauvais. Moi qui étais normal et lui qui était exilé dans son corps jusqu'à la fin de ses jours, sûrement. Mais bref, cette ville, ma ville maintenant. Mon époque aussi, là où tout était possible tant qu'on ne gênait pas l'autre, tant qu'on ne le blessait pas et qu'on enfreignait pas les règles...

Je lui jette un coup d'oeil alors que je cherche mon portefeuille et lui souris quand je l'ai trouvé avant de la rejoindre. On dirait que mon bordel la gène, mais bon... j'ai passé bien trop de temps dans une maison impeccable, me faisant engueuler pour le moindre truc que je laissais trainer, et entouré d'une armée de bonnes et de domestiques, alors... ma tanière a quelque chose de réconfortant. Mon bordel. Mon espace. Un endroit où je suis mon propre maître, sans ma mère pour venir faire l'inspectrice des travaux finis. Mais bon, je sais bien que ça ne plait pas à tout le monde, et déjà pas à Mabel, on dirait, vu la tête qu'elle fait. Enfin, on s'en fout de toute façon vu que la fête va se passer dehors. Je la rejoins, et dans un geste protecteur,sans aucune arrière pensée je passe mon bras autour de ses épaules, ne pensant pas à mal. Avant de la voir se glisser à un pas de moi comme une anguille, et me lancer gentiment une petite pique qui en dit long quand même.

Oh... je... pardon. Je voulais pas te mettre mal à l'aise, désolé.

Ca me fait bizarre qu'on me reproche maintenant d'être trop familier, alors qu'au début c'était l'inverse. Tout était tellement bizarre, tellement libre, et moi qui était habitué à l'étiquette bien rigide héritée de la reine Victoria... Alors je marche à côté d'elle, tirant un paquet de clopes de mon blouson et lui en proposant une, alors qu'on s'éloigne de ma baraque et qu'on s'approche du centre. Et je souris quand la discussion reprend, comme si de rien n'était, rassuré de voir que ça l'a pas froissé plus que ça.

Ouais bien sûr. Ca m'étonne quand même que tu te lasses toujours pas de cette histoire alors que tu l'as entendue vingt fois... enfin tu me diras je rigole à chaque fois qu'on me sort celle du type qui rentre dans un café, il dit ''c'est moi'' et en fait c'était pas lui. Même niveau mais tout aussi efficace. En fait j'aimerais bien savoir pourquoi ça marche à chaque fois, pas toi? Ce qui fait que t'as beau te dire que c'est nul, t'as beau le savoir, mais il y a quelque chose dans ton crâne que tu contrôles pas et qui te fait rire quand même...

J'attrape mon portable quand elle parle de l'heure et hausse une épaule.

Il est à peine dix heures, on a de la marge...

Et je souris toujours, clope coincée au coin des lèvres alors qu'elle file devant moi. Princesse pressée, princesse sauvage. C'est ce qui m'avait surpris quand j'ai appris à la connaître, le fait qu'elle soit tellement indépendante, et là je me demande même si elle avait vraiment envie de me voir ou si elle avait pas tout simplement envie de pas aller boire seule. Je saurai jamais je pense... mais c'est pas grave. J'inspire quelques bouffées de tabac et d'un coup, avant que d'un coup la furie ne m'agrippe par le pull, manquant de me faire lâcher ma cigarette. Wow j'ai fait quoi cette fois? Puis je ris en l'entendant. Pas de reproche, pas de colère non, juste une foutue lubie comme il lui en passe dix par jour dans sa petite tête.

On peut, si tu arrives à faire ça bien, je suis pour avoir le bar juste à nous pour toute la nuit!

Contente de ma réponse, elle reprend sa marche, m'attendant cette fois alors qu'on arrive devant le bar et hausse un sourcil quand je la vois grimacer alors qu'elle a à peine touché le bois.

Eh... il se passe quelque chose? Tu t'es fait mal? Et non, si personne n'est blessé je trouve pas ça violent hein!

J'écrase mon mégot dans un pot de fleurs rempli de sable et laisse échapper la dernière bouffée de cigarette alors que je me dis que Camille aussi aurait aimé ça. Camille aussi aurait adoré faire le con ici et avoir un bar à lui toute la nuit...

HRP : Encore absolument désolée!

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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Sam 11 Fév - 16:29


Un dernier verre avant la guerre

     Elle aurait pu lui dire que son bras était trop lourd. Tel fût le cas. Un poids qu’elle n’eut jamais à porter et qu’il était soudain difficile de supporter sur ses épaules. Mais elle n’eut aucun mot pour l’expliquer. Aucun qu’il ne comprendrait, ou qui l’empêcherait de dévoiler les failles de la femme qu’elle était. Elle se contenta de lui laisser croire qu’elle fût mal à l’aise par ce qu’il put suggérer, accepter ses excuses comme si elle en eut attendu. Alors qu’en entendant « désolé », elle eut seulement l’impression d’être celle devant s’excuser. Peu importait. La nuit balayait les maladresses et avec elles leurs gestes. Croyance spirituelle loin des sermons du dimanche.
     Elle n’accepta pas sa cigarette et le fît sans bonne conscience. Le tabac, avant d’avoir eu l’envie d’y goûter, n’avait jamais été qu’un parfum d’ambiance traîné par sa tante. Mabel était enfant et regardait avec admiration la fumée s’échappant d’entre ses lèvres. Elle s’échappait parfois de ses narines, lui donnant l’air d’un animal respirant la brume au matin, et parce qu’elle était petite, cela la fit rire. Mais l’odeur chaude du tabac devenait froide et écœurante. Elle s’accrochait à ses propres cheveux, aromatisant sa peau comme le cuir du canapé. Sa mère la sentait sur elle lorsqu’elle lui rendait visite, et la prévenait de ne jamais fumer. « Ne suis surtout pas l’exemple de ta tante. Regarde la, maigre comme un squelette séché dans le désert. Lorsqu’on va chez elle on a l’impression d’arriver dans un fumoir. » Elle crut bon de croire sa sœur maigre car ses formes creusées furent la seule chose qu’elle ne lui enviait pas. Car elle n’eut d’autres arguments pour contester la beauté qu’elle n’avait jamais su égaler. Juliet eut peut-être manqué de hanches, eut été longiligne comme un ‘i’, il n’en fût pas moins certain qu’elle fût celle que l’on regardait en première. « Ton père n’aimait pas la cigarette. Ne le déçois pas. » Ne pas décevoir un mort. Cela semblait facile. Comprendre où était chez elle si la maison de sa tante ne fût pas la sienne dans les mots de sa mère, moins. Elle avait fumé. Fumait les fins de cigarette des autres parce qu’elle se satisfaisait des restes. Elle s’en contentait, égalant ce plaisir à celui de récupérer d’un doigt la pâte d’un gâteau au fond d’un saladier. Mais Gustave ne lui laisserait pas le temps d’en profiter. Dans un sens, elle ne lui avait rien demandé.

     Elle ne put s’empêcher de rire lorsqu’il lui servit son discours sur l’humour.
« Soit t’as soulevé une question existentielle, soit nos cerveaux ont grillé à force d’être ensembles et on a rejoint le côté obscur de l’humour. » Once de lucidité ? Il était vrai qu’ils furent piégés dans cet univers barré qu’il lui laissait créer. « Mais ce qui est marrant, ce n’est pas seulement la blague. L’accent russe. Le fait que sur les cinq qui en rient, t’en as un qui n’a pas compris et qui se force pour ne pas se sentir con, et un autre qui se demande si sa femme le trompe vraiment. Peut-être qu’un jour je n’en rirais plus… Et ça me rend triste. »
     Elle voulut ne jamais se lasser de ces blagues, de ces anglais dont elle détestait l’accent. Elle planifiait ses espérances comme si son voyage serait long, alors qu’elle était décidée depuis son arrivée à ne pas s’absenter plus de quatre ans. Quatre années qui n’en furent plus qu’une. Son sursis prenait fin et elle était partagée entre son besoin de rentrer et celui de rester. L’idée de vieillir lui plaisait. Moins l’idée d’une famille que celle d’être vieille. Les cheveux blancs ou grisonnants, elle passerait ses journées à peindre ou à regarder les dernières vaches de son exploitation hanter les terres qui furent siennes. Rêve rustique et idyllique dans ses aspirations. Elle craignait, en restant, de devenir comme Gustave, comme son oncle. Prisonnière du temps, la vie à jamais suspendue. Elle put être souriante et heureuse, aimer cette vie bien plus qu’elle ne l’aurait dû, rester bloquée l’effrayait. Ce voyage comme elle aimait l’appeler, la baignait dans une utopie qu’elle dû considérer comme telle. Ne pas s’en éprendre, rester capable de s’en défaire. Que Danny Boyle lui vienne en aide, si Dieu ne pouvait le faire.

     22h00 seulement.
          Elle s’était couchée plus tôt qu’elle ne l’avait cru.
               Elle l’avait entendu pourtant, ce grondement dans sa tête.
                    Celui lui laissant croire qu’elle commençait à perdre.

     Le deuil du mégot arriva. Son regard suivit tristement la main de Gustave. Une seconde seulement, avant qu’elle ne le regarde dans les yeux.
« Non…, assura-t-elle. »
     Répondre ‘oui’ n’aurait rien changé à son mal. Elle s’imagina que la porte d’entrée de Gustave put elle aussi avoir sacrément souffert du choc.
« Viens. »
     L’intérieur du bar était un centre chaud contre lequel se pressait la nuit. Chaud… étouffant plutôt. L’on s’y réfugiait pour échapper à la brise marine, à son humidité glaçant les os les plus fragiles, et l’on se retrouvait à se battre le peu d’oxygène qui restait dans la pièce. L’alcool aidait. Remède miracle à trop de conscience, donneur de pouvoir inconscient. Les boyaux brûlaient et les foies jaunissaient, et ils n’eurent jamais été plus heureux qu’en sentant cet incendie s’emparer d’eux. Ils en riaient, l’œil brillant et la main tremblante. Un tableau qui manquait de raffinement.
     Toujours les mêmes places de libre. Deux au comptoir, quatre en salle. Elle envoya Gustave chercher à boire. Qu’il fût d’accord ou non, cela lui semblait égal. Sa seule excuse pour ne pas y aller à sa place – outre le fait qu’elle n’eut rien pour régler sur elle :
« Il faut que je réfléchisse à comment m’y prendre pour qu’on est le bar à nous. » Elle marquait une pause, regard accusateur en sa direction. « Vu qu’à t’entendre je dois me débrouiller seule. »
     L’idée de séquestrer quelqu’un commençait à lui faire peur. Elle put émettre l’idée avec tout le naturel dont elle était capable, elle n’avait jamais été assez dérangée pour réellement s’attaquer à quelqu’un.
« Je t’attends là-bas dans l’coin. » Coin d’ombre oublié ouvert à l’élaboration de leurs méfaits. Assez près néanmoins, du comptoir où se déroulerait bientôt le spectacle tant attendu de la blague du russe. « Prend ce que tu veux. Tu m’invites, – volontairement ou non – tu choisis. Et si on, pardon… Je trouve le moyen d’avoir notre accès au bar, je te ferai boire une boisson que j'ai inventée. »
     Elle allait s’éloigner et le laisser partir, non sans oublier de lui chuchoter un dernier « Merci ! ».




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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Lun 20 Fév - 21:13


Un dernier verre avant la guerre

Le calme... c'est que j'ai aimé ici, avec la liberté et l'indépendance. Le calme des rues, et de ce petit village, même si au final, j'avais plus l'impression de faire partie de ce monde-là, de ce petit patelin que de cette immense ville qui s'étendait comme une pieuvre, mais dont je ne profitais pas, au final, quand j'y réfléchis. Mon quotidien était rythmé par la foutue étiquette londonienne, et les principes de ma mère. On ne pouvait aller que dans certains restaurants ou certaines boutiques. Il y avait des loisirs qui nous étaient interdits, car nous, l'aristocratie, on devait préserver notre nom et notre rang, et donc ne nous montrer qu'au théâtre, à l'opéra, dans les réceptions données par les gens de notre rang...et voilà tout. Ici je peux échouer dans le moindre tripot, aller où je veux et quand je veux... Et puis il y a la mer. Cette mer que je n'ai connue que de rares fois tout gosse, presque comme une transhumance religieuse, avec ma mère, nous deux, une montagne de malles et une farandole de bonnes qui nous suivait à Brighton. Mais malheureusement on y restait pas assez longtemps, deux ou trois semaines tout au plus, avant de rentrer, nous laissant à peine le temps de vraiment en profiter, de nous rouler dans le sable, faire voler un cerf-volant ou jouer au criquet sur la pelouse. Des souvenirs précieux mais trop rapides, alors que là... là je n'ai qu'à ouvrir les fenêtre pour sentir les embruns et le sel qui me pique les narines. Avoir l'immensité quand je lève les yeux de ce que je fais, et que mon regard ne se pose sur rien, absolument rien à part une étendue bleue et des nuages de temps en temps. Et pour ça aussi, j'échangerais ma place pour rien au monde, et il se passe pas une heure sans que je me dise que j'aimerais que Camille soit là...

J'opte pour le numéro deux. Entre toi et les autres, ça fait plus fonctionner mon cerveau correctement! Et si, les blagues pourries, si on rit une fois, on rit tout le temps!

Enfin, en attendant voilà que je suis à moitié trainé et à moitié poussé par Mabel, qui m'a tiré de chez moi pour aller en ville. Et sur le chemin, après l'avoir rassurée sur le fait que tout va bien et que ouais, on est pas trop près de l'heure de fermeture, voire carrément loin, la voilà qui m'agrippe par le pull, et j'hésite entre deux interprétations de son geste. Soit elle veut me rouler une pelle version viking. Soit elle va me foutre un coup de boule, ce que j'apprécierais le moins des deux options. Mais non. Non, voilà une idée et c'est tout. Une idée qui la fait se bloquer là dessus et sur rien d'autre. Et pour un peu, quand je la vois, je pense à ces dessins animés que j'ai découverts, où le personnage a une petite ampoule qui s'allume au-dessus de sa tête quand il pense à un truc. Là, c'est presque pareil... et heureusement, je suis un peu rassuré quand j'en sais un peu plus et que je me rends compte que c'est pas un plan foireux. Même quelque chose qui pourrait être sympa, s'il se réalisait. Barman pendant un soir. Un bar juste pour nous deux, à choisir la musique et danser sur les tables. Intéressant...vraiment. Et je verrais la sauvageonne qui se lâche un peu, ce qui va me faire rire, parce que j'aime la voir gentiment déchaînée, lâcher prise sans être totalement bourrée ou quoi que ce soit. Juste la belle ivresse qui fait les belles soirées!

Pourtant l'espace d'une seconde, comme un nuage dans un ciel d'été, elle a l'air d'avoir mal, de souffrir, quelque chose qui passe sur son visage avant d'être balayé par sa main et quelques mots vagues. J'abandonne mon mégot et voilà déjà que je la suis, autant inquiet que curieux et impatient maintenant... J'entre à sa suite et plisse le nez en sentant une vague de chaleur et de whisky me frapper, et j'enlève immédiatement mon blouson, que je suspends au porte-manteau, comme à la maison. Parce que oui, ici j'ai découvert que le pub n'est pas un endroit où on boit simplement de l'alcool, mais c'est un salon qu'on partage avec tout le village...et c'est quelque chose qui me plait. Ici personne ne nous juge si on boit, et encore moins si on boit trop. On va se moquer gentiment, et on va nous tenir les cheveux si on vomit, et ça s'arrête là. Pas de ragots, ni de critiques... mais juste un moyen de faire connaissance. Je la suis ensuite près du comptoir, souriant quand je l'entends me dire du ton le plus sérieux du monde qu'en gros... elle est déjà en train d'échafauder un plan pour mettre son plan à exécution, avant de presque m'accuser de la laisser tomber.

Eh, attends! J'ai jamais dit que je te donnerais pas de coup de main!

Je ris doucement, surtout qu'à sa mine j'ai connu un crime de lèse-majesté. Et en bon chef de régiment, elle décide de l'emplacement des troupes, et des mouvements d'artillerie. A savoir la table du fond en campement, expliquant que j'allais l'inviter, avant de rappeler encore une fois que je la laisse seule aux commandes. Ou pire, qu'elle s'est nommée elle-même chef. Je hoche ensuite la tête.

Promis, je serai ton cobaye. Allez... que le spectacle commence!

Je lui fais un salut militaire et la regarde s'éloigner vers la table en question allant jusqu'au bar pour commander deux bières. Je paie, évidemment, et slalome entre les tables pour la rejoindre, faisant gaffe à ne rien renverser. Je pose les deux pintes sur le bois usé et me laisse retomber sur la chaise en face d'elle.

Alors Churchill, tu as trouvé une idée?


EXORDIUM.
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Mabel P. Herrera

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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Sam 11 Mar - 15:06


Un dernier verre avant la guerre

     Il n’y eut rien de plus innocent que la criminalité de ses pensées ; le besoin d’enfreindre les règles pour se savoir être en vie. Elle connut toute la futilité de ses gestes dans ce monde, la futilité de ces hommes répétant cette journée depuis des mois. Certains regards s’attardèrent sur elle, bout de terre arraché ayant dérivé sur l’atlantique jusqu’à eux. Elle évitait les chaises, les tables, les corps, de peur de déranger ce qui eut été millimétré. Fascinée de cet ordre instauré, trouvant en chaque bière renversée, la pertinence d’une tâche à perpétrer. Elle avançait solennellement et son épaule vint soudainement, volontairement, se heurter à celle d’un homme riant à gorge déployée. Par plaisir d’entendre son rire se changer en toux, son regard s’assombrir l’espace d’un instant sur elle. Elle eut disparu bien avant qu’il ne s’adresse à elle, contraint par les mains qu’elle déploya devant sa poitrine, d’accepter ses excuses. Et Mabel sourit, ivre de cet instant qu’elle put avoir modifié, l’échine tendrement secouée par l’idée d’avoir fauté.
     Elle adora à nouveau se sentir appartenir à cette soirée, étouffée entre le bruit des conversations et la chaleur des corps tenus entre eux. Elle adora tenir ses mains à plat sur la table, sentir chaque rainure du bois comme une blessure, la griffure d’ongles et de verres brisés. Elle adora regarder Gustave se frayer un passage dans la foule, souriant alors qu’il put se noyer sous les remous de cette vague de chairs.
« Churchill hein ? »
     Les doigts posés sur les rebords du verre, elle fit glisser la chope jusqu’à la sienne, s’enivrant du bruit de cette rencontre, l’humidité crépitante de la bière remontant contre sa paume.
« Peut-être ! Mais elle ne va pas te plaire. »
La chope racla le bois en sens inverse. Mabel la porta à ses lèvres, sifflant un quart de sa bière. Elle eut à peine sentit le houblon s’accrocher à son palais que son estomac cria à la noyade.
« Je vais pisser ! »
     Elle laissa tomber sa veste derrière elle et disparut au fond dans la mêlée. A son retour elle souriait, s’esclaffait presque d’un secret auquel Gustave n’eut pas le droit. Et l’idée même de lui interdire l’excita. Elle tendit la main vers lui, l’index seul levé en l’air, pour simplement pouvoir retarder ses mots.
« La blague du Russe. »
     Le silence s’abattit telle une sentence. Il y’eut cet homme, achetant l’attention de tous d’une simple bière levée vers le ciel. Car il eut pour ce soir-là réservé l’une de ses meilleures blagues, offrant à cette bourgade délaissée, l’aperçu d’un one man show américain, quoi qu’un peu plus rustique et européen. Et elle ne put s’empêcher de rire, retenant ses spasmes avant que la chute n’ait lieu, pour apprécier au mieux ce qui fût l’un de ses plus grands plaisirs ici. Après la bière.

     Lorsque le bar ferma ses portes à coups d’annonces criardes destinées à déloger les buveurs les plus récalcitrants, les derniers hommes debout rejoignirent la rue en chancelant. Les rires s’éteignaient à mesure que l’obscurité s’éprenait d’eux, laissant pour seul écho, celui des pieds trainant au sol. Ceux que l’on eut contraint à affronter le froid ; retrouver leurs lits de mauvaises compagnies. Mabel sentit le vent du large traverser ses vêtements, laisser l’amertume de l’océan se déposer froidement sur sa peau. Elle avait croisé ses bras sur sa poitrine, aussi désemparée dans ce froid que les hommes qui purent y être jetés. Son front était chaud, ses joues rosies par l’alcool qu’ils eurent déjà sciemment bus. Elle se mit à sautiller, oubliant presque que Gustave dû la suivre.
« Il fait froid et tellement chaud ! »
     Elle tourna le dos au reste du monde pour regarder Gustave, se rire malgré elle de lui. Elle aimait le perdre, se jouer de sa nonchalance et se réserver les secrets de ses idées. Elle lui avait refusé ses plans, consciente que la surprise serait plus amusante. Et elle se sentit fière de l’importance qu’il n’eut pas pour elle. De savoir qu’elle put s’accrocher à lui pour ne pas dériver, et s’en détacher aussi facilement.
     Le bar fût plongé dans l’obscurité à son tour, laissant pour seuls halos de lumières le chemin emprunté des lampadaires. Il n’eut plus le même attrait une fois déserté, et l’envie d’y retourner fût la promesse d’y retrouver un monde inchangé dont ils seraient les seuls maîtres.
« Par là ! »
     Elle avait couru jusqu’à la façade du bar, croyant certainement que personne n’aurait eu le temps de la voir. Les murs étaient hauts, et son esprit perdu dans une brume naissante. Elle longea les murs, traînant sa main contre leur surface jusqu’à atteindre une fenêtre bien trop haute.
« J’ai ouvert la fenêtre des toilettes quand j’y suis allée. J’ai été obligée d’escalader le réservoir pour l’atteindre. Il faudra certainement forcer un peu en l’ouvrant, mais normalement c’est bon ! »
     La réussite de toute une vie dans ses mots. Elle n'eut par bonne conscience ou manque de courage, pas eu la force de s'en prendre à quelqu'un. Elle sourit à Gustave, lia ses doigts en une invitation.
« Je te fais la courte échelle ? »
     Noué et broyé entre les autres, celui qu’elle eut blessé se mit une nouvelle fois à la lancer. Elle coinça sa lèvre inférieure entre ses dents, s’approcha de Gustave avec une nouvelle idée.
« J’ai mieux ! »
     Elle s’accroupit et se saisit de l’une de ses jambes, le bras droit enroulé autour d’elle alors qu’elle essayait de la soulever. Elle tint à peine son équilibre tandis qu'elle s'accrochait à lui. Ivre.
« Pose ton pied sur ma main gauche ! Je vais te faire prendre de l'élan. »




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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Ven 24 Mar - 15:03


Un dernier verre avant la guerre

Miss catastrophe, miss tête brûlée ou miss imprévu… Laquelle des trois étiquettes collerait le mieux ? Je n’en sais rien, tout lui va. Même si je sais qu’il y a autre chose, caché bien soigneusement, une partie d’elle qu’elle ne montre pas aux autres, enfin tout du moins pas à moi. Mais qu’importe. Je serais ravi qu’elle m’en parle un jour si ça l’aide à aller mieux, ou si elle a besoin de parler, tout simplement, et en attendant je me contente d’être celui qu’elle entraîne dans ses virées coup-de-tête et avec qui elle aime s’amuser. Rien que de savoir qu’elle passe du bon temps en ma compagnie me suffit, parce que de toute façon je me contente de peu… Ma viking qui change d’idée aussi vite que tourne le vent ou que se transforme la couleur du ciel au-dessus des vagues…

Et voilà qu’on se prépare à livrer un nouveau combat, nous deux contre le pub d’une petite ville de pêcheurs, avec comme armes son esprit débridé et deux pintes de bière. Enfin… j’ai connu des batailles dont l’issue était plus défavorable que ça. Ayant pris les armes justement, je tangue et slalome entre les tables et les groupes de gens debout, échangeant un sourire avec l’un, quelques mots avec un autre, et évitant de justesse de tout renverser quand un ancien me salue avec une tape dans le dos à coller un poney au sol. J’aime cette simplicité, ne pas avoir à penser qu’on utilise le bon titre pour s’adresser à quelqu’un, de ne pas risquer de scandale diplomatique parce que j’ai utilisé « Comte » au lieu de « Votre Grâce » ou ce genre de conneries. Ici c’est John, Tobey, Kate et les autres… c’est tout. Et moi je suis Gus, et pas Gustave Barthélemy avec un titre ronflant derrière.

Ben ouais Churchill. C’est la classe non ? Celui qui a sauvé la Grande Bretagne de la Guerre, un des sauveteurs du monde libre !

Ouais, Churchill… Père nous en parlait avec des étoiles dans la voix, même s’il n’était pas encore au sommet de sa gloire quand je suis parti, laissant la guerre se terminer sans moi, pendant que je gagnais une boucle où tous les évènements que j’avais vécus étaient déjà consignés dans les livres d’histoire et dans des documentaires qui passaient à la télé. Je l’ai croisé d’ailleurs, une fois ou deux, à certaines de ces réceptions tellement ennuyeuses comme les fêtes données à Buckingham, mais ça, je le garde secret…  On trinque et je laisse couler dans ma gorge un peu de bière bien fraîche, ôtant la mousse de mes lèvres d’un coup de langue, et étouffant un rire quand je vois que c’est un quart de sa chope qui a déjà disparu, et pas par magie hein…

Ah ouais ? Je t’ai toujours suivie jusqu’ici alors ça m’étonnerait que celle-là change la donne. Et j’ai envie de m’amuser un peu de toute façon !

Je ris encore plus franchement quand d’un ton neutre elle me balance qu’elle va pisser, en me disant que ma mère l’aurait crucifiée vive à l’époque pour s’être abaissée à parler de quelque chose d’aussi trivial que ses « besoins » et j’entends encore sonner à mes oreilles ses discours pompeux et moralisateurs « Une jeune fille bien élevée ne doit pas… bla bla bla » Elle aurait détesté cette époque, et moi je comprends à quel point dans la mienne, les filles étaient coincées dans un carcan tellement étroit qu’elles ont fait exploser au prix d’une lutte de tous les instants…

Quelques minutes passent pendant lesquelles je me lève pour aller discuter avec l’un ou l’autre, avant de la rejoindre quand elle lance comme un ordre d’attaque le début des hostilités. Un bon vieux plan…qu’on connaît trop bien. Alors j’attrape juste ma bière, me lève et m’adosse à une poutre, un sourire de gosse aux lèvres pendant que je la laisse se produire, parce que c’est ça le terme, se produire dans le pub. Les applaudissements et les rires fusent, pendant que les mains pleines, je me contente de siffler bruyamment « Cesse dont Gustave, ce sont des manières de mineurs et de hooligans ! » Mais oui maman…à l’époque…

Le temps file ensuite, entre autres blagues racontée par les uns et les autres, comme un feu d’une poudre que Mabel a allumé, et on rit, on commente, on applaudit. Petit à petit le pub se vide, et on se retrouve dehors elle et moi, après plusieurs pintes vidées. Je la vois un peu faite, et ôte ma veste que je lui tends.

J’habite pas loin… Enfile ça et tu me le rendras la prochaine fois. Faudrait pas que tu chopes la mort hein !

Ses joues sont bien rouges et ses yeux ont la petite lueur alcoolique qu’on reconnaît facilement. Je salue les derniers irréductibles alors que tout le monde s’éloigne plus ou moins lentement dans un concert de discussions et de rire qui va decrescendo et je commence à partir moi aussi, restant près d’elle, quand je comprends brusquement à son sourire que la soirée est pas terminée. J’avais complètement oublié ce qu’elle avait derrière la tête et maintenant… maintenant je me dis que la sale gosse a attendu pile ce moment pour mettre son plan à exécution… Et sans même comprendre quoi que ce soit elle me traîne jusqu’à une fenêtre du bar. Je la suis, chancelant un peu sur mes jambes et ja vois s’approcher des fenêtres. Sauf qu’elle est bien trop petite. Elle pourra jamais y entrer… Et là… du Mabel tout craché, elle m’explique qu’elle a conçu un plan diabolique pour qu’on puisse avoir le bar pour nous tous seuls, comme elle l’avait prévu… J’ai un rire plus lourd, tanguant à moitié et repousse sa proposition d’un geste de la main.


Attends attends, c’est moi qui te fais la courte échelle demoiselle ! On est un gentleman ou on ne l’est pas !

Tu parles, rien que ça ça aurait été inconvenant, vu que les demoiselles ne portaient que des jupes…

Je me penche et croise mes doigts, pouces vers le ciel pour qu’elle y pose son pied et la soulever, mais c’est une autre idée brillante qui lui traverse la tête, une autre ampoule qui s’allume dans son crâne.

Mieux ? Co…

Merde, avant de comprendre quoi que ce soit voilà que c’est elle qui se penche et attrape mon jean, s’enroulant autour de ma jambe alors que la perte d’équilibre additionné à l’alcool me fait tanguer.

Arrête ! Arrête je vais tomber ! Et ça… ça marchera jamais ! Attends je…Mabel, Mabel non ! Mabel fais g…

Les mots meurent dans ma gorge alors que sous sa poussée je tombe en arrière, me vautrant lourdement le dos sur le chemin de graviers, et que je la sens retomber sur moi, tentant de mon mieux d’amortir le choc et qu’elle se fasse pas mal. Je me mets à rire en croisant son regard, toujours allongé par terre.

T’as de ces putain d’idées parfois toi… Et t’as pas toujours l’esprit logique demoiselle… Ca va ? Tu t’es fait mal ?


EXORDIUM.


HRP : J'espère que ça te va!
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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Dim 26 Mar - 18:02


Un dernier verre avant la guerre

     Elle lui avait arraché la veste des mains, trop impatiente de sortir, sachant à peine si elle avait réellement envie de la porter. Le vêtement était une couche de trop couvrant sa peau, une chaleur l’étouffant un peu plus. Elle était confinée dans cette veste qu’elle ne savait plus comment ôter, et aucun vent ne suffirait à éteindre la brûlure de l’alcool sur ses joues. Cette chaleur l’enivrait plus qu’elle ne faisait mal, et elle se sentit pourtant chavirer douloureusement. Ses bras lâchèrent la jambe de Gustave, son corps vacillant comme entraîné par le sien. Elle ferma les yeux, le visage froncé par peur de tomber. Elle se voyait déjà embrasser le sol par sa faute, aiguisant ses reproches comme les seuls filets capables de la retenir. La chute fût plus douce, bien moins peut être pour lui, et elle ne considéra pas une seule seconde qu’il puisse en souffrir. A son rire elle ouvrit les yeux, regard sombre et mâchoire crispée.
« Gus ! T’as jamais fait de courte échelle ou quoi ? T’avais juste à prendre un peu d’élan sur ma main et t’accrocher à la fenêtre ! »
     Elle frappa son épaule du poing, son corps détaché du sien pour lui imposer sa colère ; sa mauvaise foi.
« Faut que t’arrêtes avec ta galanterie, c’est pour les vieux gâteux. Tu vois bien que j’ai plus de force que toi ! Comment tu aurais fait pour me porter avec tes petits bras ? »
     Tout tournait autour d’eux. La chaleur, le vent, le vide. Mabel voulut reprendre son équilibre sur ses genoux et dû s’y prendre à deux fois. Elle agrippa le cuir dans son dos, l’arrachant de son corps abruptement. Le blouson, relevé sur sa tête, engloutit un instant son visage, entortillant lâchement ses cheveux sur son front. Les bras libérés, elle roula le vêtement en boule, l’appuyant d’une main contre la poitrine de Gustave.
« Reprend ta veste. C’est toi qui est pas logique. »
     Elle voulut croire en ses mots. Y parvint, car il fût facile d’y croire. Facile de contredire Gustave, lui hurler dessus sans conséquences. Car une partie d’elle ne lui donnait aucun autre choix que d’y croire. Elle détesta soudain le visage de Gustave, grimaçant à l’image des sourires fendant ses lèvres sans aucune saveur. Elle détesta ses cheveux mal coiffés, la lenteur de ses pas et de ses gestes. Elle détesta ses références à Churchill, lui rappelant la vieillesse sommeillant en lui. L’Europe aussi.
« Je déteste Churchill. Et la Grande-Bretagne aussi. J’ai ni envie de la sauver, ni envie d’y rester. »
     Un index accusateur se pointa sur lui, ses autres doigts fragilement repliés à l’intérieur de sa main.
« Je veux entrer dans ce foutu bar et boire un verre. »
     Elle allait se redresser et s’échapper, vidée de cette instance de colère. Mais ses genoux retombèrent sur le pavé accompagnés de ses mots oubliés.
« Et tu tiens vraiment mal l’alcool. Vraiment. T’es peut être pas prêt pour mon cocktail spécial. »

     Une ombre se dessina à l’orée d’un chemin éclairé, frôlant la lumière en fendant l’obscurité. Le bruit du gravier crissa contre celui du vent, des vagues encore loin. Mabel s’aplatît contre la route, tentant de disparaître en étreignant le sol. Les yeux fermés, car ainsi personne ne pourrait la voir. Le visage enfoui entre ses bras liés pour se protéger. Elle cherchait le gérant du bar dans la carte de son esprit, n’y voyant qu’un brouillard dense hanté par quelques silhouettes fantomatiques. L’ombre au loin se mit à courir, aboyer comme un simple chien. Elle se releva, silencieuse et la moue boudeuse, se sentant un instant ridicule. Quelques tapes sur ses vêtements pour en retirer la poussière et finalement un regard pour Gustave.
« J’ai cru qu’il y’avait quelqu’un. »
     Elle tendit le bras gauche vers lui, la paume imprimée du relief du gravier. Ses doigts s’ouvrirent pour demander les siens. Elle gardait ses sourcils froncés, différemment à présent que les battements de son cœur s’étaient calmés. Elle eut besoin de pincer les lèvres pour tuer les mots qu’elle avait prononcés. S’excuser, car il fût si simple de se faire pardonner.
« Excuse-moi, j’aurais dû te le dire sans m’énerver. »
     Car elle cru encore à son honnêteté.
     Elle le fixa, attendant la rédemption de son mal. D’une phrase ou d’un geste, l’un ou l’autre suffirait.
« Tu t’es fait mal toi ? »
     Son ton redevint enjoué, adoucissant l’amertume de ses états.
« C’est marrant que tu dises Amen à tout. Tu te laisses un peu trop porté. C’est comme cette histoire de nouvelles, rien ne t’empêche d’en donner. Tu sais quoi ? Tu devrais vivre avec nous dans le village et pas seul ici. T’es pas insociable si ? »
     Elle pencha la tête sur le côté, sentant l’euphorie tanguer dans sa tête avec la gravité.
« On boirait des verres plus souvent. »




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Dernière édition par Mabel P. Herrera le Lun 17 Avr - 19:03, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Sam 8 Avr - 20:17


Un dernier verre avant la guerre

Il y a des certitudes qu'on a directement dès qu'on rencontre une personne, comme le fait de sentir que j'allais m'entendre avec Morgan, que j'allais en aimer certains et en détester d'autres. La seule certitude que j'ai eue avec Mabel c'était...de n'être sûr de rien justement. De sentir qu'aussi longtemps que je la connaitrai, je resterai toujours dans une sorte d'indécision quant à ce qu'elle veut, quant à ce qui se passe derrière cette tignasse blonde et ce sourire qui veut à fois tout et rien dire, comme un équilibriste qui marche sur un fil avec la peur de tomber. D'ailleurs tomber c'est ce qu'on fait, et magistralement même, alors qu'elle m'entraîne dans un tango alcoolisé avec la délicatesse d'un joueur de rugby, nous faisant lourdement tomber sur le sol. Et par réflexe je l'ai tenue contre moi pour qu'elle ne se fasse pas mal elle non plus. C'est ça l'avantage quand on est un peu, voire un peu beaucoup bourré... c'est qu'on se fait pas mal quand on tombe ou quand on se cogne. On est trop imbibé pour que les muscles se contractent et du coup on s'étale royalement, mais sans douleur. Du coup, à part l'arrière de mon crâne qui a heurté un peu durement le sol, pour le reste, ça va. Bien sûr je ris, je ris même beaucoup, mais on dirait que ce n'est pas au goût de ma viking qui commence à s'énerver contre moi, telle une valkyrie sur le champ de bataille mais la cuirasse et le casque à ailes en moins. Le pire c'est que plus elle s'énerve plus ça me fait rire, et je me calme à peine quand elle me frappe l'épaule avant de se relever.

Il me faut une seconde pour réaliser que je ne sens plus son poids sur moi alors que je la suis du regard, fronçant les sourcils en l'entendant.

Eh doucement jeune fille. Je te rappelle que je suis plus grand, plus carré et plus costaud que toi. Et je me tape un bon kilomètre à la nage tous les jours, voire plus alors chut!

Je m'assieds lentement, les fesses sur le chemin, secouant un peu la tête pour faire tomber les cailloux qui s'y sont réfugiés comme autant de petits parasites désagréables, tout en la regardant galérer beaucoup plus que moi à se remettre sur pieds. Et comme un idiot qui a trop bu je la regarde avec ce sourire satisfait et un peu béat de celui qui n'a rien à penser, juste à regarder les choses se faire sous ses yeux et rire. Rire beaucoup. Rire d'elle qui tangue, et qui lutte avec mon blouson comme si c'était une bête sauvage qui lui avait sauté sur le dos et qui commençait à l'attaquer. Je me remets à rire, de plus en plus fort à mesure que la bagarre s'intensifie, et elle y met une telle rage qu'on dirait que c'est une question de vie ou de mort. J'en profite pour me relever, les bras croisés sur ma poitrine et le rire qui éclate jusqu'aux étoiles, avant de sursauter quand on me donne un coup à la poitrine. Elle qui me rend violemment mon cuir, et je le laisse presque tomber, le rattrapant de justesse tellement mes réflexes sont émoussés et mes doigts engourdis.

Pas logique pourquoi? Je comprends pas...

D'un coup je me retrouve comme un con alors qu'elle commence à me hurler dessus, se lançant dans une litanie de trucs sans aucun sens, critiquant Churchill et la Grande Bretagne alors que je comprends même pas pourquoi elle parle de ça maintenant, et encore moins pourquoi elle en parle tout court. Qu'est-ce que Churchill vient faire là? Face à son index menaçant et à son ton je recule d'un pas, comme un gamin qu'on gronde pour une connerie qu'il a pas faite, perdu et blessé.

Ok ok, j'ai bien compris ça...

Blessé de ce coup de gueule que j'ai pas mérité, j'enfile mon blouson qui mérite mieux que ses épaules à elle et commence à tourner les talons, lui jetant un dernier regard quand je l'entends retomber sur le sol avant de répondre sur un ton un peu acide.

Ouais ben de nous deux c'est toi qui tiens pas sur tes pieds... et non si je suis pas prêt, je préfère rentrer...

Fâché et blessé je termine d'enfiler mon blouson, lui gueulant un peu dessus pour lui faire comprendre qui est le patron, et qu'il doit être plus coopératif. C'est là que j'entends du bruit derrière moi et quand je me retourne, je la vois complètement allongée par terre, le visage enfoui dans ses bras croisés et sa tignasse en bataille. Mais qu'est-ce qu'elle fout? Il lui arrive quoi? Si j'étais pas fâché j'aurais ri, je me serais gentiment moqué d'elle mais là le coeur n'y est plus. Là j'ai juste envie de rentrer. Je hausse une épaule à son explication un peu foireuse et me tourne pour reprendre ma marche quand je surprends son geste vers moi, sa main sale tendue et son regard où toute trace de colère s'était barrée, aussi vite que les nuages poussés par le vent. Je la retrouvais de nouveau, la valkyrie avait reposé les armes...

Ouais... j'avoue que j'ai pas compris pourquoi tu as commencé à hurler sur moi...

J'attrape sa petite main après en avoir gentiment délogé les cailloux et je l'aide à se remettre sur pieds. En cet instant elle me fait penser à Camille, lui qui pouvait laisser exploser des colères mémorables avant de se calmer tout aussi rapidement, comme un de ses orages d'été qui laisse échapper des trombes d'eau, dont le tonnerre fait trembler le sol l'espace de quelques minutes à peine avant de disparaître, ne laissant qu'une nature trempée, des feuilles arrachées des branches et une odeur d'herbe... Là c'est moi qui en ai pris un coup au moral, rien de grave, mais juste assez pour que ça me travaille. Pourtant après avoir hésité une seconde je soupire et tapote mes poches pour trouver mon paquet de clopes.

C'est rien... mais...réfléchis juste deux secondes la prochaine fois d'accord?

J'en glisse une entre mes lèvres et l'allume, avant de la regarder, souriant enfin à nouveau en entendant sa question.

Nan...ça va t'en fais pas. J'ai rien...

Et voilà. L'averse est passée, les nuages noirs s'écartent pour laisser la place au chaud soleil qui se remet à briller. Je secoue la tête en l'entendant, laissant échapper des volutes de fumée du coin des lèvres.

Je dis pas Amen à tout Mabel... J'aime juste trouver toutes les occasions de m'amuser, voire de faire le con... C'était pas vraiment drôle pour moi avant alors... maintenant je me laisse juste porter.

Eh oui ma jolie... si tu savais le chemin que j'ai fait depuis mon arrivée. Si tu savais à quel point Morgan m'a aidé à apprendre à vivre seul, à me connaître, à suivre mon rythme après des années à voir mon existence rythmée au son de la cloche des sonneries du collège et de la fac, du gong des repas, des sonnettes des servantes et autres. Une vie minutée où tout était décidé à ma place. Tu n'as pas idée, toi, du temps et de l'énergie que ça a pris d'oublier tout ça, de ne pas culpabiliser à l'idée de plus faire comme avant et de plus suivre les règles. Tu ne sais pas... tu ne sauras peut-être jamais...qui sait. Nouvelle bouffée de tabac alors que je regarde le ciel étoilé.

Je t'en donne des nouvelles! Et puis je vis pas seul ici, je vois pas mal de monde tu sais! C'est juste que comme je travaille en ville, à l'hôpital... c'est plus simple d'être de l'autre côté. Et pour boire des verres c'est déjà fait et... ça va continuer!

Je commence à rire et l'attrape pour la porter sur mon épaule, comme un sac à patates, le temps de me rapprocher de la fenêtre du pub qu'elle avait laissée ouverte. Je la laisse ensuite redescendre avant de me pencher et croiser les mains pour qu'elle y pose son pied.

Allez, grimpe maintenant qu'on joue les barmans clandestins!

Je souris et lui désigne la fenêtre d'un petit geste du menton.



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Mabel P. Herrera

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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Lun 17 Avr - 19:19


Un dernier verre avant la guerre

     Il ne comprenait pas, et en cela résumait tout ce qu’elle put lui reprocher.

     Elle devint une enfant dans les mots de Gustave. Stupide peut-être, lorsqu’il voulut lui donner tort, pointer du doigt une colère qu’elle ne contrôlait pas. L’enfant lui aurait pleuré, et elle ne fît que contracter la poitrine pour éteindre l’aigreur remontant sa gorge, une rancœur. Elle souhaita le détester encore un instant, penser à tout ce qu’elle put lui reprocher sans regret de ne pas y avoir assez pensé. La misogynie de ses mots, si faciles à prononcer qu’on put les croire emprunts de vérités. Son incompréhension, qu’elle dû pardonner et qu’elle eut du mal après tant d’années à accepter comme seule excuse. Elle s’était lassée des reproches qui durent être des pardons, des fuites et colères que l’on crut seules réponses aux siennes. Elle aurait aimé retrouver l’étreinte d’une tante, d’une mère si elle put en être une, et sentit toute la souffrance d’un corps tenant l’équilibre contre le vide. Elle crut tomber, et l’alcool lui fit croire qu’elle put encore lutter. Si elle oubliait les mots qui purent blesser, pensait à ceux qu’elle put elle aussi prononcer. Si elle se satisfaisait de ses dernières réponses en feignant ne pas avoir attendu plus. Elle espérait qu’il puisse devenir son ami, à l’intérieur de tous ces instants où elle l’appréciait. Devenir celle qui vient à manquer car elle ne sut comment le faire. Égoïste devenait-elle dans ses pensées, lorsqu’elle voulut être aimée avant de pouvoir aimer, et lorsque lamentablement elle échouait. Il n’était pas plus question de lui que d’autres amis. D’un monde peut être, où elle ne trouvait aucun ancrage. Elle put vouloir ça de lui, et attendait tout à la fois qu'il puisse être comme elle. Incapable de vivre sans dépendance, dans cette ville si proche du village et tout aussi lointaine. Mabel n’eut jamais la force de demander autant, se satisfaisant d’une chambre bien plus qu’un appartement. Elle se définissait « grande » car loin de sa tante, capable de vivre sans cette présence qu’elle n’avait jamais quittée, et prenait conscience en voyant Gustave qu’elle ne l’était pas tant que ça. Elle devint honteuse en ne fuyant pas son passé comme il l’avait fait, en n'aspirant jamais plus qu'à avoir sans gagner. Elle voulut être triste et son corps le lui interdit. Frénétique encore de la chaleur d’une colère, euphorique comme il savait l’être sans raison.

« Hé ! »
     Ses pieds décollèrent du sol, son estomac douloureusement appuyé contre l’épaule de Gustave. Le cuir crissa sous ses mains, ses ongles courts incapables de s’y retenir.
« Je déteste voyager dos à la route. »
     Elle ignora qu’il venait une nouvelle fois de lui arracher sa proximité, lui interdire une distance qu’elle voulut être seule à mesurer. La bière tanguait en elle telle une mer déchaînée par les vents. La poésie d’une pensée, pour évaluer si les nausées qui suivirent réussiraient à se contenir. Elle retrouva le sol un peu sonnée et se mit à rire. Heureuse et amusée par son propre état, jusqu’à ce qu’il revienne sur un problème qu’elle crut avoir réglé.
« T’es borné ! »
     Elle fit la moue devant ses mains liées, air renfrogné et bras croisés.
« T’as su me porter mais j’en démords pas que j’aurais fait ça mieux que toi. »
     Blessée soudain, et elle accepta pourtant de poser un pied à l’intérieur de ses mains ; non sans appuyer une des siennes sur sa tête pour lui rendre l’exercice désagréable. « Et ne me brûle pas avec ta cigarette. » Elle lui apprendrait à changer pour lui plaire, se promettait-elle. Lui faire comprendre que cette époque qu’il abordait depuis peu nécessitait d’adapter ses mots. Qu’il ne pût seulement profiter de ses plaisirs et oublier le devoir qu’il eut de s’y adapter. Elle se promettait d’arracher de son vocabulaire les mots qu’elle ne supportait pas ; les remplacer par ceux qu’elle souhaitait entendre. Imposer, voilà tout ce qu’elle sut faire.
« Je vais t'ouvrir une des fenêtres de devant. »

     D’un élan elle se rattrapa au rebord de la fenêtre. Celle-ci s’ouvrit d’une main appuyée contre sa vitre, laissant comme revanche une fine pellicule de pluie séchée et de poussière contre ses doigts. Mabel crut perdre l’équilibre lorsque Gustave relâcha son appui, l’avant du corps précipitamment attiré par le sol des toilettes. L’alcool la déséquilibrait, son corps en dansant contre une fenêtre bien trop étroite. D’une contorsion elle se redressa et rabattit ses jambes à l’intérieur des toilettes, glissant doucement jusqu’à atteindre l’appui du réservoir d’eau. La porcelaine glissait sous ses baskets, incurvée avec l’intention de la faire tomber. Et ses pieds rejoignirent après coup le sol, frappant dans leur chute tandis qu’elle se retenait au réservoir.
« Gustave ça t’apprendra à sous-estimer ma force, t’as loupé un grand moment. »
     Dieu merci elle eut échappé à un pied baigné dans la cuvette, et elle regretta qu’il ne fût pas celui ayant risqué d’y tremper une chaussure. Elle se lava les mains, maniaque et l’eau semblait dans son esprit embrumé aussi agréable qu’une main froide sur un front malade. Elle la laissa courir sur ses poignets, puis à l’intérieur de ses bras, frissonnant au contact de la chaleur devenue réconfortante.
« Rejoins moi l’autre côté. »
     Elle rejoignit la pièce principale, abandonnée tristement au sort du silence. Les chaises avaient été levées sur les tables, donnant l’impression dans l’obscurité qu’elles furent à l’envers des cervidés aux bois déployés. Le sol était nu, l’espace à hauteur d’yeux tel un débarras que l’on eut laissé là. Mabel s’approcha d’une fenêtre pour l’ouvrir, frappant dans ses mains pour se féliciter de leur réussite. Elle frappa une paume contre la poitrine de Gustave, amicalement cette fois, et la violence d’un coup ne se contrôlait néanmoins pas toujours.
« Ok monsieur "si c’est comme ça je rentre", t’es prêt pour ce cocktail ? »
     Il lui était impossible d’effacer ce chantage qu’il crut lui faire une fois en partant. De lui laisser croire qu’il eut été la raison de ses excuses. Elle tenait à son pouvoir de décision, comme preuve de sa guérison, preuve qu’elle put à nouveau vivre sans médicaments. Preuve, simplement, qu’elle put connaître ses défaillances sans qu’il n’ait à les juger ; les accepter comme partie d’elle-même ou comme les valeurs étrangères de qui elle était. Difficile à savoir.
« Désolé je me remets pas du coup de "Si je suis pas prêt je rentre". »
     Elle rit, se retint soudain en comprenant qu’il fût encore tôt pour le faire. Et ses mots furent lâchés une nouvelle fois sans son consentement. Elle accrocha sa main à son poignet pour l’empêcher de fuir, lui offrir le sérieux d’un visage silencieux avant qu’un sourire incontrôlable ne lui échappe à nouveau. A mesure qu’il s’étira ses doigts se resserrèrent sur leur prise. Peut-être n’avait-il pas assez bu.




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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Mar 9 Mai - 23:29


Un dernier verre avant la guerre

Petite fille parfois, petite fille maintenant, fille girouette qui change d'avis aussi vite que le vent tourne au-dessus de la mer déchaînée. Elle est la mer aussi, imprévisible, et qu'on ne peut pas dompter, malgré la meilleure volonté du monde. Mabel qui a un orage dans sa tête, vu comme les choses simples peuvent lui apparaître compliquées et réciproquement... mais elle est celle avec qui je ne m'ennuie jamais, avec qui je sais que je vais sortir, mais pas quand ni comment je vais rentrer. Elle est la surprise et l'imprévu, le coup de tête incarné... mais elle sait faire mal, comme elle me l'a prouvé, alors que je m'y attendais pas. Son ton, sa réflexion, tout ça me surprennent et sur le coup je pense que la meilleure chose à faire est de tourner les talons et de rentrer, d'arrêter là plutôt qu'on se dise des choses qu'on allait regretter l'un comme l'autre.

Et puis il a fallu une seconde, un battement d'ailes de papillon pour que sa colère s'efface, chassée par le vent, et qu'elle m'appelle, ce qui vaut à une forme d'excuse sans en prononcer les mots. Elle le sait. Je le sais. Je sais qu'elle sait. Et on s'arrête là sinon on en aurait pour la nuit des temps. Je la remets sur pieds, même si je sais que le fait d'y rester, debout sur ses deux pieds sera plus compliqué vu son état et son alcoolémie - proche de la mienne, evidemment-. Et elle reprend, mais sans la colère, Mabel la petite fille fâchée que quelqu'un ait soufflé sa bougie d'anniversaire à sa place ou que quelqu'un ait appuyé sur le bouton de l'ascenseur avant elle. Avant j'étais fâché, maintenant je trouve ça mignon, son côté gentille petite peste, qui nous épuise mais qu'on aime bien. Alors voilà que je l'attrape, la soulève histoire de lui prouver que je ne suis pas la dernière des fillettes, la ramenant juste devant le lieu du crime, alors que ses grognements me font rire de plus en plus, ma clope coincée entre mes lèvres serrées par l'effort. Non pas qu'elle soit lourde mais il faut faire attention, surtout quand on a bu autant que moi...

Allez ma petite hirondelle, vole, vole vers de nouvelles aventures dans lesquelles je te rejoindrai vite, si tu m'ouvres la porte, bien entendu. Moi je te hisse jusqu'au ciel... Une seconde, puis deux, la difficulté de tenir plus ou moins droit tout en la tenant, tanguant à moitié, comme un marin ayant le mal de terre avant de sentir mes mains brusquement vides. Elle est partie vers d'autres cieux mon hirondelle... Je me redresse, et me tourne, reculant de deux pas pour la regarder se hisser tant bien que mal, dans un mouvement aussi gracieux que précis. Un éléphant de mer faisant des entrechats. Ouais, quelque chose du genre. Mains sur les hanches, je me retiens de rire trop fort, et bientôt elle disparaît, avalée par la nuit. Puis rien, pas un bruit, avant un coup sourd. Je m'approche cette fois, jouant les Roméo de contrebande sous une fenêtre de chiottes d'un pub au lieu d'un balcon tapissé de roses.

Mabel ça va? Tu t'es fait mal?

Et je dis quand j'entends sa voix sortir de l'obscurité, comme une sorte de fantôme qui serait revenu me hanter en disant des conneries. Mais je hoche la tête, commençant déjà à partir pour faire ce qu'elle me dit avant de réaliser comme un débile qu'elle a pas pu me voir. Et dans un murmure super discret, je lui lance ''Ok je t'attends!'' Puis j'y vais, je contourne le pub, me glissant à moitié contre le mur, manquant de me vautrer dans un buisson d'hortensias, avant d'arriver enfin à destination. La fenêtre s'ouvre, pile quand je passe devant, manquant presque de mettre fin à notre aventure en duo pour la faire se transformer en solo, et je grimpe tant bien que mal avant de retomber à l'intérieur, manquant de me vautrer très gracieusement.

Ouais mademoiselle j'engueule le pauvre Gus qui n'a rien fait! D'ailleurs, t'as une idée de mixture en tête? Ou tu nous fais un truc au hasard?

Je la suis dans la forêt de pieds de chaises et de tabourets, tatonnant jusqu'à arriver au bar avant de rencontrer sous mes doigts le contact familier du bois qui a supporté tellement de verres et tellement de pintes... On avait réussi. Je prends un peu d'élan et m'assieds sur le bar, la regardant de haut alors qu'elle commence à ausculter l'éventail de bouteilles étendu face à elle. Tout en lâchant une pique cinglante qui m'a d'autant plus surpris que je m'y attendais pas. Des excuses qui n'en sont pas vraiment. Alors quel est l'intérêt? Je soupire, laissant échapper la dernière bouffée de nicotine de ma cigarette quasiment éteinte.

Mabel, qu'est ce qui se passe pour que ça te travaille? Ouais tu m'as fâché, et sur le coup oui j'ai pensé que ça serait mieux de rentrer. Après t'es venue me chercher et on en parle plus. Surtout que des deux, c'est moi qui pourrais le prendre plus mal...

Et pourtant sa main vient me chercher, elle qui ne me touche jamais la première, effleure ma peau et se referme autour de mon poignet. Je la regarde, sans comprendre mon hirondelle dont les pensées ont changé au moins quatre fois de direction, et elle se met à sourire. Un sourire de plus en plus grand alors que ses doigts tiennent toujours ma peau... Je me glisse un peu plus sur le bar, me penchant vers elle, et plonge mon regard vers elle, dans la pénombre.

Tu veux quoi mon hirondelle? Hein?


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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Mar 23 Mai - 23:04


Un dernier verre avant la guerre

« T’empêcher de fuir. »
     Gustave était devenu une ombre peinte ton sur ton dans le noir. Mabel dessina le contour de ses épaules, détourées par la lumière d’un lampadaire en cage. Elle devina un regard à défaut de le voir, accommodée à mesure à l’obscurité dans laquelle elle les avait condamnés. Sa particularité dû toujours l’empêcher de trébucher dans le noir, mettre à jour ce que la nuit voulu cacher. Des monstres fabriqués dans les livres, des escaliers dangereusement courbés contre le vide. Elle dû pouvoir tenir debout et rendre ses vérités à l’obscurité, mais avec l’alcool venait la brume, dense et sinueuse. Elle s’accrochait à ses pas, avalait l’ombre des meubles dans son sillage. La salle se dénudait en murs blancs sans horizon et elle n’eut à l’éveille de cette conscience, aucune autre arme que la peur d’une pièce blanche. L’inconnu d’un visage familier devint inquiétant. Elle sentit les objets se mouvoir dans son esprit, les corps graviter en orbite sur cette carte intérieure qu’elle faisait sienne. Ses pensées voulurent tout arrêter, rattraper ces corps bientôt sans contours avant qu’ils ne se perdent dans le néant, mais chaque effort pour les resituer devint vain. Plus encore, son insistance vint étreindre les abîmes de cette ignorance à laquelle elle n’était pas habituée.
     Elle lâcha le poignet de Gustave pour reculer d’un pas. En même temps que ses doigts quittèrent son bras ses pieds s’enfoncèrent dans la mer. Aucune vague ne vint frapper contre sa taille, et elle les entendit pourtant déferler en écume dans sa tête, sentit ses pieds perdre le repère du carrelage contre lequel ils tenaient en équilibre. Elle se perdait, se noyait dans l’illusion d’une mer, d’un espace. La tête immergée à certains instants, sans que l’eau pour la première fois ne lui fasse peur. Elle ne craignait plus de sentir l’eau dans ses poumons mais de dériver seule dans l’immensité du vide.
« Il ne se passe rien. Rien. Je n’aime seulement pas être prise pour une enfant. Sans parler du fait que j’ai raison, parce que que tu le veuilles ou non j’ai raison, je préfère que tu t’énerves plutôt que tu me tournes le dos en punition. Tomber m’a fait peur, d’accord ? Tu étais censé tenir droit pour deux... On peut arrêter là ? »
     La rancœur gonflait son cœur en une blessure rouverte. Elle brandit les mains devant elle, voulant se protéger des mots qui sortiraient de sa bouche. Abandonner était un effort. Un cadeau qu’elle lui faisait autant qu’à elle. Elle fût pourtant celle ayant ramené cette conversation, fait indigeste qu’elle ne pût complètement oublier. Sa gorge se serrait, et aucune autre excuse ne voulut en sortir. Les maladresses de Gustave les en empêchaient. Alors elle relâcha la pression contenue dans ses phalanges, recula jusqu’à sentir la surface du présentoir retenir son dos. « DÉSOLÉ ! » voulut-elle crier à défaut de ne pouvoir le dire simplement. L’élan qu’elle prit mourut en un début de syllabe étouffé.

« Laisse-moi te faire mon cocktail. Et c’est un vrai cocktail, arrête de douter de moi. »
     Ses mains glissèrent le long des planches de bois, cherchant n’importe quel interrupteur des doigts. Instinctivement elle parvint à les trouver, alternant les lumières jusqu’à trouver la moins intense. Mais les ampoules eurent déjà explosés en faisceaux à l’intérieur de ses iris, menant leur danse alternée jusqu’à imprimer une tâche aveugle dans sa pupille.
« Je suis inutilisable. Je veux dire, je ne trouve rien. L’alcool m’empêche d’utiliser ma particularité, ça me fait tourner la tête. »
     Elle se mit à rire, perdue comme à chaque fois dans ce néant créé en elle. Celui menaçant de l’engloutir si elle s’en approchait de trop près.
« C’est tétanisant de ne pas connaître sa destination, de ne pas savoir où sont les choses. C’est comme marcher dans le vide, devenir stupide. Agréablement stupide. »
     Il y’eut cette chose en elle que l’on voulut appeler « confiance ». Des gestes impulsifs guidés instinctivement par sa connaissance. Elle savait depuis enfant où aller, où regarder. Mais dans ces rares fois où la fièvre et l’alcool l’empêchait d’avancer sans se perdre, elle devenait cet animal cherchant frénétiquement ce qu’il ne sut jamais chercher. Les bouteilles se ressemblaient, l’étalage devenu bien trop ordonné pour trouver quoi que ce soit. Elle se saisit de deux grandes pintes, d’une bouteille de whisky dont elle remplit le fond. Le cognac et la tequila se versèrent à deux dans le fond, la grenadine en gouttes. Du sucre, un citron écrasé au creux de sa main et la douce fumée d’une bière pour atteindre le haut du verre. Elle tendit sa pinte à Gustave, sourire pincé aux lèvres. La boisson tremblait sous sa poigne, lourde et difficile à porter au bout d’un bras déjà alcoolisé.
« Cul sec. »




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MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Mar 6 Juin - 22:32


Un dernier verre avant la guerre

Hirondelle dont les pensées volent dans le vent et qui change de direction au gré des vents glacés ou brûlants. Hirondelle qui n'est ici que pour l'hiver, je sais bien, et qui va filer tôt ou tard vers d'autres horizons, dans des endroits où il fera chaud, et où ses millions d'idées à la seconde la porteront comme autant d'ailes, la poussant loin d'ici. Oui mon hirondelle je sais que tu partiras, comme d'autres avant toi et d'autres après, et pourtant ton visage restera, pas comme d'autres qui ont disparu, effacés par le temps comme des dessins sur le sable effacés par la marée. Je me souviendrais de toi et je pense qu'à chaque fois que je repenserai à toi, je repenserai à ce soir, et aux conneries qu'on est en train de faire. Oui, ton souvenir restera net et frais comme une photo pendant longtemps parce que tu es un sacré phénomène... Je souris en coin quand elle me dit qu'elle veut m'empêcher de fuir, alors que nos deux visages sont proches, et que je sens presque son souffle tiède sur ma peau.

J'aurais pas fui. Je serais juste rentré chez moi nuance... Tu aurais su où me trouver.

Je souris, écrasant mon mégot dans un cendrier vidé qui a été reposé par là et la regarde derrière le comptoir, notre barista clandestine... Puis elle recule, comme si me toucher l'avait brûlée, alors que je ne suis pas Camille, loin de là. De nous deux c'est moi qui guérit, et c'est mon contact qui sauve des vies. Alors elle ne risque rien. Elle recule d'un pas, le regard à nouveau lointain et je laisse faire, sans savoir quelle idée lui aura fait lâcher prise, et s'éloigner de moi. Il se passe bien des tempêtes dans son crâne et j'ai pris le parti de ne pas me battre contre elles alors je laisse les vagues déferler sur moi et j'attends que ça se calme, tout simplement. Elle a l'air d'avoir du mal, d'être un peu perdue et je penche un peu plus, tentant de la ramener à moi, ou tout du moins à mon monde d'une voix douce.

Mabel... ça va pas? Je peux t'aider?

Et là voilà qui revient, let petit commandant aux cheveux bouclés et au joli sourire. Je hoche la tête après son petit discours, signant par là un pacte de non continuation aussi bien qu'une signature.

Je te traite pas comme une enfant mon hirondelle. Et puis j'ai pas peur d'avouer que je suis un gamin moi-même tu sais... D'accord, on s'arrête là. Et si tu me disais ce que tu me prépares?

C'est elle qui me fuit, partant à la conquête du bar comme les croisés avec Constantinople et je l'observe, toujours assis sur le bois lissé par des années et des années de pintes, de coulures de whisky et de mains cherchant un peu de réconfort. Elle me tourne le dos, se cachant en quelque sorte et je souris toujours, mais moins. Je paierai cher pour connaître ce qui se passe sous ces boucles, pour connaître l'enchaînement de tes pensées... Si tu savais. Mais au lieu de ça je me contente de laisser échapper un ''Oui m'dame'' de gentil garçon alors que j'attends là, les jambes battant dans le vide. Je plisse les yeux quand elle trouve la lumière, et le brusque changement m'éblouit quelques secondes avant de m'habituer à tout voir et à ne plus deviner les silhouettes qui m'entouraient.

Mabel c'est rien, même si on se prend qu'un coca ça sera parfait t'inquiète pas pour moi...

Je ris avec elle, content de voir que son inquiétude et sa rancoeur s'étaient envolées comme une nuée de mouettes avant de reprendre.

C'est pour ça que ça s'appelle de la conquête et de l'exploration ma belle! Si on savait tout, si on connaissait tout, quel serait l'intérêt de venir? C'est chercher qui est le plus intéressant!

Puis l'aventurière reprend confiance, tatonne, ouvre, presse et verse une succession de trucs et je ne sais même pas tout ce qu'elle y a mis quand elle me tend l'objet du délit. L'arme du crime plutôt. Celle qui va finir par me tuer, vu la couleur. Mais un pari est un pari, et une promesse une promesse. Je trinque avec elle, j'inspire, et commence à boire son mélange à longues gorgées. Tout descend trop vite pour que j'aie vraiment le temps de retrouver les différents ingrédients, et si au début je trouvais ça dégueu... plus ça va et plus ça passe. Le souffle court, je repose la pinte sur le comptoir, fier comme un viking, et sentant déjà son mélange détonnant s'ajouter à l'alcool que j'ai déjà bu.

C'était...pas mal. Original mais...pas mal...pour un début.

J'ai un rire lourd alors que je redescends du bar, manquant de me vautrer et m'y agrippant un peu comme un naufragé à sa planche de bois quand mes pieds touchent à nouveau la terre ferme. Merde. Ca tourne. Après quelques secondes de stabilisation le monde est moins flou et je tangue ensuite vers le vieux juke-box qui traine dans un coin depuis toujours, la fierté du patron. Je m'appuie contre la vitre et appuie au hasard jusqu'à reconnaître les premières notes de David Bowie. Putain...ouais... ouais ça j'aime. Tanguant sur mes jambes je reviens vers elle en me déhanchant au rythme de la chanson, ouvrant la bouche en cadence mais pas assez bourré encore pour oser couvrir la voix du grand David avec la mienne. Je me contente juste de faire le play back tout en venant près de mon hirondelle, lui tendant la main.

Allez viens, on a le bar pour nous, faut en profiter! Et c'est la chanson parfaite!

J'attrape sa main pour la rapprocher de moi, et je pose mon autre main dans son dos, commençant doucement à la faire bouger avec moi.


EXORDIUM.


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Mabel P. Herrera

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- carte du Maraudeur -
❧ Boucle Temporelle : 20 juin 2016 désormais. Elle vécut un temps en 1941, mais les moteurs des avions ronronnaient trop fort à son oreille.
❧ Particularité : Géolocalisation
❧ Occupations : Géotraceuse aux projets bien trop nombreux.
❧ Miroir :
❧ Missives : 141
❧ Yeux de verre : 34
❧ Crédits : © Paon


MessageSujet: Re: Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave   Mer 7 Juin - 18:43


Un dernier verre avant la guerre

     La conquête de quoi ?
     Elle n’entendait plus ses mots, alors que l’alcool dû se dissiper depuis tout ce temps, non devenir une bombe à retardement à peine enclenchée.
     Venir où ?
     Son visage se peignait d’incrédulité, d’un sourire présent sans condition. Elle n’aimait pas chercher, ne se souvenait pas même les années d’enfance où elle eut grandi sans sa particularité. Elle était déjà un peu bête, déterrait certainement des trésors et s’amusait de ces quêtes, mais tout avait disparu, bien avant cette nuit, bien avant l’alcool. Le présent prenait trop de place, scindé en trois dans un corps ne pouvant en contenir qu’un. Les souvenirs semblèrent plus important après l’adolescence, lorsqu’elle se mit à oublier ses mésaventures d’enfance telle une partie d’elle reniée. Elle ne se souvenait pas même avoir vécu avec sa mère, ni se souvenait le visage de son père. Des phrases lui revenaient en mémoire, sans qu’elle ne sache si elles vinrent de lui. Mais lorsqu'une image paternelle les prononçait, cette dernière semblait figée, les lèvres muettes comme si ses mots furent des pensées. De ses yeux sombres à sa moustache blonde, chaque détail de son physique était le reflet d’une photographie restée dans sa chambre depuis son enfance. Elle se disait que les gens disparaissaient comme ça, car même son don l’empêcha de les retrouver. Seuls leurs cadavres se déterraient sous ses yeux, macabre cauchemar longtemps redouté. Elle avait un « grand pouvoir » comme le répétait Juliet, et prit conscience de l’égoïsme avec lequel elle le chérissait. Par peur de sentir les mains empoigner ses bras et ses chevilles, la tirer vers eux pour qu’elle les aide à retrouver leurs jeux de clés ou leurs amis. Les syndrigastis l’agaçait avec ça, toujours l’air suppliant lorsqu’ils eurent besoin de ses talents. Ça ne lui coûtait rien non, seulement l’indulgence qu’elle n’aurait su supporter avec le temps. Les autres étaient un fardeau, bien plus que les plaisirs gâchés par un tel don. Celui d’ignorer, et elle se languissait chaque fois de se perdre avec Gustave. Assez loin pour flotter dans cette map sans repère, illuminée de quelques idées folles détachant ses pieds du sol. Mais cela suffisait un temps seulement, car être imbibée aidait à tout accepter. Servir deux verres lui avait déjà demandé trop d’effort, alors que ses yeux durent chercher trop de fois les bonnes lettres sur les bouteilles. Peut être que c’était bien aussi, de tout connaître.

     "Cul sec" avait-elle prononcé pleine de convictions, pinçant la pinte des lèvres jusqu’à être certaine de pouvoir avaler ce tord boyaux écœurant. Cela eut l’air facile en observant Gustave, l’imitant après coup sourcils et nez froncés. Ça ne l’était pas. La grenadine dût être l’affaire de quelques gouttes et collait à son palais comme une vieille pâte de fruit. Le cognac était fort, plus que la bière, diluée jusqu'à perdre son âme. Elle arriva à la moitié et faillit recracher, s’accordant un instant de répit avant de finir cette chose immonde qu'elle leur avait servis.
« Pas mal oui… Mais ce n’était pas un début. »
     Elle voulut défendre ce cocktail, le visage grimaçant et les épaules soudainement secouées de frissons.
« J’étais sûre que tu aimerais… »
     Elle l’observa descendre du bar, yeux rivés sur cet homme qui crut l’avoir berné, - impossible qu'il puisse avoir aimé - et récupéra sa place pour observer l’intérieur de sa pinte, fascinée bientôt par la mousse éclatant au fond du verre.
« WAH. »
     Qu’est-ce que devenait la mousse ? De l’eau, de l’alcool ou de l’air ? De la bière ou les restants d’un mélange qu’elle avait fait ? Elle était trop lourde en équilibre sur ses bras pour espérer percer ce mystère. Son corps se décharna de sa force, l’obligeant à rendre ses pieds au sol, le visage appuyé contre le bois de cette grande planche usée. La mousse bougeait encore à travers l’épaisse parois du verre, bientôt dessinée en une silhouette désarticulée. La tête lui tournait plus fort à présent.
« Gustave tu fais quoi ? »
     Elle entendit seulement la musique, déjà entamée contre le silence depuis plusieurs secondes, mais son oreille avait jusqu'à lors été cimentée par l’alcool. La mélodie s'était couverte, ramenée par Gustave au rythme de sa danse. Elle couvrit ses yeux des doigts tandis qu’il approchait, glabelle dentelée jusqu’à son front, pour finalement éclater de rire. Il s’était saisit d’elle avant qu’elle ne puisse l’arrêter, destituée de ses réflexes sous l’effet de ses moqueries.
« Ouais, j’espère que personne n’entendra la musique. » Son rire s’essouffla, volant quelques battements à son cœur tandis qu’elle reprenait son souffle. « T’as combien de mains ? »
     Ses paupières vinrent cerner ses yeux, leurs iris comblés d’une fine pellicule troublant l'horizon. Les contours étaient plus flous, ou Gustave trop près pour deviner l’origine des grandes bandes brunes tournoyant en fond. Les pieds des chaises, pointés en cornes vers le ciel. Elle se détacha de Gustave et heurta l’un des bois, ses bras accrochés précipitamment à la table où tenait branlant l’amoncelle de mobilier.
« Sale bête ! »
     Un tour de piste et sa tête lui tournait, l’estomac aussi, comme une machine à laver réglée à 60. Elle se laissa emporter, tanguant jusqu’à séduire le vide de cette danse disgracieuse qu’elle crut savoir mener. De loin les mouvements perdaient leur sens, étrangement familiers à ceux d'une volaille croyant voler.
« HÉ ! C’est David ! »
     La danse était devenues bonds, les bras jetés en l'air si subitement qu'ils heurtèrent le seul témoin de la pièce. Elle étouffa un rire en s'accrochant à lui, une tape donnée sur l'épaule pour excuser son geste.
« Dis, je me posais une question. » Son visage s'était teinté d'une couche d'obscurité, les yeux fuyants contre le parquet du bar avec l'espoir d'y récupérer les mots ayant dégringolés de ses lèvres. Elle ne sut plus dans quel ordre les assembler, lesquels choisir au creux de ses innombrables pensées. La réponse lui avait été enlevée par la brume, encore. Puis du menton elle vint caresser l'épaule de Gustave, animal innocemment bancal contre un autre. Et ses mots lui revinrent. « Tu pourrais me sauver si je mangeais un poisson lune mal cuisiné ? »
     Elle attendit sa réponse pleine d'espoir, se plaisant à trouver les failles d'un tel pouvoir. De chacun.
Elle s'était redressée, cambrant l'échine telle une dame alors que son sourire la condamnait à l'enfance.




Cercle Polaire.
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Un dernier verre avant la guerre ◊ Gustave
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