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 Près du passé luisant demain est incolore (Twice)

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August Hastings

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- Illusionniste mythomane -
Le gros Gus
❧ Boucle Temporelle : 22 mars 1941
❧ Particularité : Insuffle des images mentales à tout un chacun, distord la réalité dans la tête d'un individu
❧ Occupations : Expérimentateur chevronné
❧ Miroir : Va cliquer ailleurs :(
❧ Missives : 201
❧ Yeux de verre : 53
❧ Crédits : Lux Aeterna, Musset, Poe


MessageSujet: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Lun 9 Jan - 0:29

Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore

- Twice & August -



C'est curieux comme le temps est relatif.

Tu plaques rageusement les deux accords finaux de la Valse opus 64, n°2 de Chopin, peu soucieux du piano de rigueur. Tu es d'autant plus contrarié que cette maudite touche du do dièse aiguë refuse de s'enfoncer correctement et t'as fait rater ta cadence ; tu as mal joué.
Tu n'oses même pas te lancer dans l'exercice de la fugue et n'entames pas la Toccata et Fugue en Ré mineur de Bach comme l'exutoire que tu t'étais promis.
Tu te lèves d'un coup et claques le couvercle sur le clavier dans un bruit épouvantable rappelant quelque peu ton interprétation de Chopin. Tu gravis les ruines menant à cette ancienne salle de concert dont tu t'en vas les mains dans les poches, frappant les cailloux s'arrêtant sous tes chaussures.

Il n'y a que cette unique phrase qui s'enlise dans ta tête : le temps est relatif, le temps est relatif. Tu fais face à la vérité (et à la cruauté) de cette affirmation depuis quelques jours, confronté à de vieux souvenirs desquels tu te serais passé. Tu ne peux plus penser à rien d'autre qu'à cette maudite théorie alla Einstein, et voilà que même le piano ne veut plus de toi - tu pestes méthodiquement et entreprend de savants calculs pour faire taire ton inconscient qui fait virer tes doigts sur de fausses notes.

Toi, August, tu n'es pas le genre à régler tes problèmes comme tout individu muni d'une once de courage ; au lieu de l'affronter et mener à bien ton navire, tu préfères serrer les dents pendant la tempête et réparer les dégâts après son passage.
Seulement, après soixante-quinze ans à faire l'autruche, cette fugace rencontre à la fête foraine t'as servi d'électrochoc et tu t'es plus ou moins décidé à régler certains soucis personnels de manière imminente dès lors que tu t'es rendu compte que tu te dirigeais plus certainement vers un trou noir que vers une tempête.

Jusque là, la situation te paraissait on ne peut plus simple : n'ayant jamais été très proche de tes parents et t'étant séparé d'eux après une légère altercation, il ne t'as jamais semblé approprié de tenter une nouvelle approche, bien que l'idée t'aies parfois effleuré.
Tu as alors tout bonnement considéré tes parents comme décédés, car inaccessibles, et l'affaire s'en est trouvée résolue dans ton esprit synthétique. Tu as fait ton deuil, arrivé dans la boucle, tu t'es recueilli, et puis, plus rien. Il t'arrivait de penser à eux comme un lointain vestige de ton passé, comme on pense à une vieille photo en sépia qui ne donne qu'un vague aperçu d'une réalité alors bien tangible.
Voilà comment tu t'es défait de tout attachement parental : tu as tué tes parents. Tu les as annihilés dans ton conscient.

Mais ton inconscient, lui, n'est pas dupe. Et si tu as réussi à te berner en partie, l'autre partie de toi n'a jamais accepté cet état de fait mensonger. Il t'as laissé tranquille assez longtemps, te faisant parfois rêver d'eux pour que tu n'en viennes pas à te convaincre de leur non-existence (tu étais pourtant en bonne voie), mais voilà que ton inconscient t'en fais payer aujourd'hui le prix fort et te tanne pour que tu prennes enfin les choses en main.

Tu parcours donc les rues londoniennes d'un pas mal assuré, hésitant sur la marche à suivre. C'est que tu vis maintenant si loin de ton ancienne demeure que tu en viens presque à te dégonfler un peu plus à chaque enjambée, plongé dans un certain marasme entretenu par la pluie qui se met à ruisseler tranquillement le long des caniveaux. Tu t'abrites un instant sous un porche le temps que cesse l'averse, et tu profites de tes quelques dix-neuf minutes de répit pour te rasséréner.

Tu es mort de trouille. Il ne te reste rien de tes parents, pas la moindre chose, pas même une photo ou une note manuscrite. Tu doutes te remémorer des détails de leur visage - tu te demandes si ton père porte bien des lunettes ou s'il ne s'agit que d'un résidu de ton imaginaire et si ta mère a les cheveux blonds ou auburn.
Tu regardes rapidement autour de toi : il te semble ne pas être seul. Comme tu ne vois rien, tu t'enfonces à nouveau dans tes réflexions et par la même dans les rues sinueuses que tu empruntes car tu les sais être sans danger.

Tu glisses sur les pavés humides et le vent chargé des odeurs de la guerre s’immisce jusqu'à tes os. Tu as l'impression d'aller réveiller des morts.
Paradoxe : à présent, tu es bien plus âgé que tes parents. Comptes-tu leur dire cela, en sonnant à la grande porte de chêne, en sachant qu'ils auront oublié ta venue demain ? Ou comptes-tu agir selon leur propre ligne temporelle, en prétextant avoir encore vingt ans ?
S'ils sont vivants, tu n'es plus leur fils. Ils sont coincés, ou tu es coincé, tu ne sais pas trop.

Tu reconnais peu à peu le quartier dans lequel tu n'as pas mis un pied depuis ce qui te semble des millénaires ; grandes maisons victoriennes, bâtisses de l'ancien Londres aux allures menaçantes, voûtes, arabesques, colonnes, briques rouges salies de la poussière ambiante, tout est à l'identique comme tu l'as laissé.
Y compris ce manoir au bout de la rue dont tu ne saurais trop dire s'il te manque ou s'il te rendait prisonnier. Nostalgique comme tu ne l'as jamais été, tu contemples Mayfair avec toute la tristesse du monde dans le regard.

Tu te trouves incapable d'aller plus loin dans tes résolutions pour le moment et te laisses choir sur un banc près d'un square à moitié encombré de sacs de sable en prévision des bombardements.
Pour la première fois depuis ton arrivée dans la boucle, aussi, tu as ce sentiment d'être parfaitement étranger à ce quartier et pourtant de rentrer à la maison ; si tu ne fréquentes plus cet endroit, tout t'es familier et on ne t'y dévisage pas car tu y es un parfait figurant. Ta tenue vestimentaire, pour une fois, n'a pas l'air trop onéreuse par rapport à l'environnement dans lequel tu évolues.
Non, tu es ici pile à ta place, à l'exception de ta particularité qui t'as soustrait à ton monde fastueux.

Tes mains tremblent sous tes gants en cuir, et une fois encore tu ne te sens pas seul - tu remarques, au coin du square, une silhouette que tu connais bien, parfois distordue, et que, certainement, tu ne t'attendais pas à voir en tel endroit.
Tout à trac, tu fronces les sourcils et t'assures que tes yeux ne mentent pas - mais non, non, c'est bien Twice dans le square (duquel s'agit-il, tu n'en as aucune idée), l'air peu naturel en faisant mine de ne pas te voir.
Tu réfléchis à la signification que peut bien vouloir prendre la présence d'un tel personnage en ces lieux et comme tu n'en vois aucune et que les coïncidences t'apparaissent être au mieux des signes du destin, au pire des mensonges, tu te décides à t'approcher pour en savoir plus (de toute façon, tu ne vas certainement pas te rendre chez tes parents avec Twice en témoin).

Le subtil air mal-à-l'aise s'accroît sur le visage du garçon au fur et à mesure que tu t'avances et après un cordial signe de tête, tu balances froidement, quoique souriant avec politesse, mais d'un sourire sans joie :
« C'est curieux comme le temps est relatif, n'est-ce pas ? »
Tu n'as pas envie d'être trop explicite quant à tes interrogations sur la présence douteuse de Twice et cette simple question te permettra déjà de savoir auquel des deux tu as à faire. Ou même d'en apprendre plus sur la présence étrange de Twice dans Mayfair si celui-ci interprète cette question comme une insinuation.
Mais tu n'es pas d'humeur à rire, et si tu as l'air dans ton élément, ça n'est pas le cas de ton ami dont tu ne peux te figurer la raison de cette inattendue rencontre.


Titre : Guillaume Apollinaire



I became insane with long intervals of horrible sanity.


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MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Mer 11 Jan - 18:48

Le temps est incertain, le temps est à l'orage sans jamais qu'il n'éclate, le temps s'étire déjà sur l'après-midi, bâille à l'instar d'un gros chat sur sa gouttière et manque à ceux qui l'ont oublié sur un banc, surpris par l'averse de ce jour éternel. C'est à se demander comment ils ont pu ne pas s'en rendre compte, laisser ainsi filer l'heure qui pourtant recommencera toujours – nul besoin de se presser, le ciel s'arrêtera de pleurer dans moins de vingt minutes et l'eau viendra peindre sur les pavés de la capitale britannique de ternes reflets aquatiques ; mais Twice se retient de persifler les passants qui se dépêchent autour de lui, qui s'égaillent parmi les rues cendrées de pluie, car lui seul sait et lui seul s'en réjouit. Ce n'est pas le dicton selon lequel après la tempête vient l'accalmie qui lui permet de relativiser cette soudaine humeur céleste, pas plus qu'il ne s'agit de se moquer de ces londoniens grisâtres aux épaules maculées d'encre. Non. Ce serait une réaction trop simpliste, même venant de lui. Cependant, chaque jour que Diable fait, à cet instant précis, les nuages dégorgent de leurs larmes et Twice se persuade qu'il n'existe pas une seule goutte qui fut identique à celle tombée au cycle précédent, qu'il y a là un mouvement inédit, un événement unique parce que trop infime pour qu'il puisse en rendre compte à l'œil nu. Il aime cette pluie parce qu'elle lui semble neuve, sans doute l'unique élément qui le soit dans cette boucle printanière, il l'aime et l'attend et la chérit chaque fois qu'elle dégringole du toit du monde, que des rigoles viennent à se former au bas des trottoirs, que ses clapotis délicats tintent à ses tympans, et il devine que si aujourd'hui il saute soudain dans une flaque, les éclaboussures produites ne seront jamais similaires à celles provoquées par le saut de la veille. C'est peut-être un raisonnement stupide. Mais c'est à peu près tout ce qu'il a été capable de trouver pour ne pas devenir fou.

Ce jour-là pourtant, c'est lui qui s'est fait surprendre par l'ondée. La justification la plus évidente serait qu'il se soit égaré dans les rues et, avec lui, les minutes bordant les frontières de son errance. Or, il serait plus juste de dire qu'il avait perdu l'objet de ses déambulations, perdu de vue seulement, mais de manière assez gênante pour l'obliger à s'immobiliser un moment, à faire marche-arrière puis à revenir là où il s'était arrêté, l'ensemble du processus lui ayant fait gaspiller les quelques battements nécessaires pour prévoir l'averse et se mettre à l'abri. Bien qu'il serait fort à parier que, quelles qu'en soient les circonstances, il n'y aurait pas pensé de lui-même et se serait retrouvé dans une situation similaire deux pas plus loin puisque aucune de ses têtes n'aurait eu, si vous voulez bien me passer l'expression, la tête à s'intéresser au climat. Une mission plus importante les détournait en effet de ces considérations communes, beaucoup plus importante à leurs yeux que la contemplation de ces confettis humides à la surface de leur imper. Le genre d'opération secrète pour laquelle une discrétion totale était de mise.
Et malheureusement pour eux, la discrétion n'était pas leur talent principal.
Ils avaient fait un effort, malgré tout. D'ordinaire, lorsqu'ils sortaient en ville, Right et Left se gardaient de prendre le moins de place possible et, en cette période trouble où les jeunes mâles bien portants étaient observés d'un œil insidieux de la part des autorités en lutte pour la sécurité du pays, toute trace de nonchalance étant assimilée à une sorte d'odieuse indifférence, ne se gênaient pas pour exhiber leur nature difforme à la populace effrayée. Celle-ci leur servait presque de prétexte face à n'importe quel reproche muet pointant de la griffe leur soi-disant manque de patriotisme. Ils avaient d'ailleurs souvent ri en imaginant leurs excuses devant un éventuel sergent-instructeur. Pardon, mais nous vous rendons une botte, trois nous suffisent. Ou le lit de camp, c'est possible de l'avoir en king size ? Mon frère s'étale toujours trop quand il dort. Ou encore l'uniforme, c'est possible de l'avoir en taille S-S ? Oups, en M-M, plutôt, désolé. Oui, s'il existait quelque chose d'odieux en eux, c'était leur sens de l'humour. Pour le reste, ils s'en accommodaient sans peine. Rien de ce qu'ils apercevaient dans les prunelles de 1941 ne les étonnait plus par rapport à ce qu'ils avaient supporté durant leur enfance, si bien qu'ils ne faisaient plus grand cas de la sempiternelle stupeur qu'ils introduisaient sans cesse auprès de certains de ces habitants croisés d'un jour à l'autre.

L'intention de Twice est tout autre aujourd'hui. Il lui faut être le plus invisible possible, furtif ainsi qu'une ombre d'ombre, fusionner non plus avec lui-même mais avec les murs, les pavés, les clôtures et ces mille et deux détails de l'environnement qui composent, à ce stade, son terrain de chasse. Son long vêtement de pluie flotte contre ses mollets ; le col relevé jusqu'au milieu des joues et les mains enfoncées à l'intérieur d'obscures poches, l'on ne distingue de sa peau que le haut de visage, cependant assombri par les bords larges d'un chapeau anthracite. La parfaite panoplie du pisteur – et, par la même occasion, du voyeur. Mais cela ne gênait pas Right, au contraire ; il ne s'en amusait que davantage. Car c'était lui qui avait demandé à se vêtir de la sorte, condition sine qua non de cette sortie au motif exceptionnel, pour le moins précipitée, et dont les explications ne l'avaient convaincu qu'à moitié. L'autre moitié, Left la possédait tout entière et ne l'avait construite qu'à demi-mot, il y a quelques cycles de cela, alors qu'ils dînaient en présence de l'intéressé.
L'étrangeté du comportement d'August avait tout de suite frappé le jumeau sans qu'il fût pourtant en mesure de le comprendre. Il n'en captait ni les causes ni les conséquences, n'en sondait ni les tenants ni les aboutissants, ce brouillard impalpable autour de Félix, ce halo lugubre qui n'augurait rien de bon de la part d'un magicien dont il se méfiait en dépit de leur amitié. Mais c'était là. Cela le travaillait – pourquoi, d'où, de quelle façon – et la communication n'étant pas le point fort de l'illusionniste, Left cultivait en silence ses hypothèses et ses ambitions quant à ce mystère. Il lui était de surcroît difficile de le dissimuler à Right, qui finit par s'enquérir de ces réflexions tracées à la craie bleue sous les yeux de son frère. Sauf que, en les apprenant, il n'avait guère montré de souci à l'égard du petit pianiste. C'est tout juste s'il avait cru intelligent de rendre légitime ces inquiétudes en y ajoutant son propre ressenti – d'accord, August avait l'air un peu renfrogné depuis plusieurs jours, ou dans la lune, enfin, autant qu'il est possible de l'être lorsque le monde est pour soi un entrelacs inextricable de fantaisies et de réalité. D'accord, Left avait peut-être, probablement, à l'évidence, raison de se préoccuper de l'état mental de leur compagnon. D'accord. Mais comment distinguer de véritables affres d'une déprime éphémère ? Comment déceler le cou de mou du millième jour de mars d'un chagrin plus dense, plus profond ? Right ne souhaitait pas s'en mêler. Il ne le voulait pas. Chacun ses problèmes.
Néanmoins, sous les cristaux siamois des yeux de son frère, il avait cédé.
À la condition de s'y rendre seul, à son gré.
Et Left, sous les cristaux siamois des yeux de son frère, avait cédé à son tour.

Au fond, tandis qu'il continuait de pister le mini-Merlin – dont il avait finalement retrouvé la trace au sortir de l'averse –, Right s'interrogeait sur ses propres mobiles. Ce jeu de détective l'extirpait d'une routine affligeante, certes, surtout qu'il n'avait pas mis le nez dehors depuis de nombreux tours de sablier, mais il y avait autre chose. Un remous sous-jacent. Une aiguille coincée entre les côtes. Un il ne savait quoi d'intangible et de répugnant, une flopée de boue dans son inconscient dont il espérait se défaire en dénichant une occupation, aussi échevelée fût-elle. Puis, il avait promis à son jumeau. Rentrer maintenant et feindre le devoir accompli n'était donc en aucun cas envisageable. Lui mentait trop mal. Left découvrirait la vérité avant même qu'il ne profère le moindre son ; une perspicacité redoutable dont il ignorait les origines. Ce n'était pas comme si cela importait.
À réfléchir ainsi, Right constata sur le tard qu'il avait de nouveau égaré sa proie et qu'il se trouvait au vert milieu d'un parc aux allures de dépotoir martial, près d'un micocoulier sur le déclin aux feuilles encore dégouttant de pluie. Par-delà les mornes haies qui le ceignaient, le quartier de Mayfair dressait ses façades empourprées à qui doutait de son élégance, abandonnant le jeune homme à une légère déroute. Avec prudence, il ôta son couvre-chef afin d'embrasser la perspective. S'était-il rendu si loin sans y songer ? Et August, disparu, envolé ? Jetant un œil aux alentours, il lui fallut moins d'une seconde pour être rassuré. Et moins d'une seconde seconde pour se désespérer. Le magicien était là, assis sur un banc à une petite dizaine de mètres, à le scruter sans vergogne, et à en juger par sa moue suspicieuse, Right venait d'être recalé au concours des espions en herbe sans possibilité de rattrapage. Tristesse. Comment effacer cette erreur avant que... Trop tard. Il eut beau lever le menton et feindre l'incuriosité, la présence d'une silhouette à l'allure contrariée en translation constante dans sa direction lui fit sentir que quelque chose dans sa tentative d'évaporation n'avait pas fonctionné. Tant pis. Il réitérerait une prochaine fois.

Même s'il venait d'être pris en flagrant délit de filature par sa propre cible, Right ne se démonta pas. Left se serait peut-être fabriqué des excuses, pas lui. Il comprit nonobstant, dans le ton qu'employa August, dans la courbe austère de son sourire, dans la froideur de son salut, que son jumeau avait vu juste à propos de l'attitude du pianiste. Rarement Right avait-il appréhendé pareille humeur chez son compère – voire jamais, ou du moins ne s'en souvenait-il plus – et si la révélation de son entreprise ne l'avait pas déstabilisé, l'interrogation, elle, fit son effet. Dommage que Left ne fut pas présent ; c'était lui l'intellectuel, lui aurait su répondre à cette intrigante, oh, métaphysique formulation. Devait-il y goûter un savon ou n'y voir qu'un simple questionnement ? De la part d'August, tout était possible, et c'était bien le nœud de son embarras. Cela dit, il préféra ne pas s'en embarrasser et, jetant ses doutes aux orties, haussa les épaules en réprimant sa malice :
« Rassure-moi, tu viens pas d't'en rendre compte ? Relatif, p'tet bien, détraqué, ça c'est sûr ! Nous dirions même... carrément craqué. »
Mais tout le monde sait cela, n'est-ce pas ?
« Qu'est-ce qui t'fait penser ça ? » ajouta-t-il aussitôt, plus sérieux dans la voix. Plus attentif.
Il n'était pas ici pour charrier son ami.
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August Hastings

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MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Lun 16 Jan - 3:00

Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore

- Twice & August -

Right. Tu as affaire à Right. Le langage de son frère est plus soutenu, les mots plus soignés. Il s'applique davantage, tâtonne parfois, trouve toujours, mais il y a cette différence fondamentale entre les deux frères que Right a bien plus confiance en lui que Left. Jamais Left n'aurait pareille assurance dans la voix, même quand il est au plus profond sûr de lui : il s'agit d'une question d'intonation, de tempérament.
Tu relèves d'ailleurs la légère allitération en R dans l'opinion de ton compère sur le temps - tu es persuadé qu'elle est involontaire, mais elle rythme ses paroles en un menuet tout Right de consonances. Il y a quelque chose dans la façon de s'exprimer de ton ami que tu affectionnes particulièrement en dépit de ta passion pour les belles lettres - il te fait penser à un drôle de personnage de Lewis Carroll avec ses mots tarabiscotés et ses phrases biscornues.

En attendant, tu crispes les mâchoires sous la désinvolture apparente de ton pisteur. Tu t'es fait suivre, tu t'es fait épier, tu en es sûr ; et même pris la main dans le sac, Right use d'une nonchalance qui ne fait que t'ennuyer davantage - il balaye tes états d'âme par ses piquantes petites remarques, qui, plaisantes d'habitude, te semblent être un profond manque de respect dorénavant (ceci en plus de son manège qu'il dissimule peu adroitement).
Et pourtant, tu te sens soulagé de ne pas avoir affaire à la présence de son alter ego, auquel cas les choses auraient probablement été rendues plus complexes. C'est que tu te méfies plus volontiers de Left, quoique cette circonspection à son égard fût tout à fait arbitraire, basée sur ce que tu pourrais nommer avec prétention ton intuition. Tu n'y prends jamais garde, soucieux de te laisser dicter ta conduite par ta raison seule, mais au sujet de Left, tu ne peux rien y faire. Tu le sens plus sournois que son frère, et peut-être t'as t-il déjà fait montre de ses talents supposés de baratineur, bien que ta réputation à ce sujet ne soit un secret pour personne - mais toi, August, fort du haut de tes illusions et de tes mensonges, tu n'as jamais suivi qui que ce soit et il te semble odieux qu'on utilise ce procédé sur ta personne.
Tu réalises même ce à quoi tu viens d'échapper ; tu aurais eu du mal à admettre que Twice fourre l'un de ses nez dans tes affaires familiales quand tu t'es toujours arrangé pour qu'on ne sache rien des dessous de la famille Hastings (personne ne te comprendrait et tu es parfaitement heureux comme ça).

Right, donc, balaye tes états d'âme par ses boutades, enfin du moins pensais-tu cela avant qu'il ajoute, plus soucieux :
« Qu'est-ce qui t'fait penser ça ? » Tu le fusilles du regard. S'il a pu réchapper à la guerre jusque là, toi, à cet instant, tu l'assassines de par ton expression si lourde de reproches qu'Atlas lui-même en aurait été troublé. Personne ne peut te détourner de ta volonté, pourtant, il t'es obligé d'admettre que ton ami a non seulement réussi cette tâche, mais s'est employé par la même occasion à ôter en toi toute trace du courage nécessaire à la réussite d'un tel périple. Tu lui en veux donc doublement (ou quadruplement, tu ne sais pas trop s'il te faut inclure Left dans cette affaire ou non, et comme pour te prouver que tu as mal jugé l'absent, tu espères que cette rencontre n'est que le fruit de l'imagination ennuyée de son quotidien de Right).

Puis, te rendant compte de ton faciès peu engageant, tu décontractes les muscles de ton visage un à un et emploies, toi aussi, un ton que tu veux désinvolte.
« L'immortalité a un prix. Il y avait une bibliothèque par ici que je fréquentais. Elle a été détruite. » Tu hausses les épaules, impuissant, et lèves une main impatiente indiquant que la discussion à ce sujet est terminée (tu dissimules le tremblement de tes doigts par une illusion que Twice ne saurait relever).
Il doit d'ailleurs penser que ce que tu lui dis là relève du mensonge - n'importe qui, en la présente situation, aurait probablement menti et pas besoin de s'appeler August Hastings pour déformer de temps à autres la réalité. En revanche, il doit ignorer que ton assertion est en partie véritable ; tu te souviens malgré les décennies du temps passé dans cette fameuse bibliothèque qui était tienne, dans laquelle tu as passé la plus grande partie de ta vie hors de la boucle, à l'abri dans les reliures de cuir, protégé comme tu l'étais sur ton grand fauteuil par (et de) ton imagination.

Cette bibliothèque constituait toute ta vie avant la boucle. Elle était ton univers entier, et tu ne connaissais pour ainsi dire rien au monde qui n'y était pas consigné alphabétiquement par nom d'auteur.
Tu te souviens de ces soirées d'hiver si fraîches que l'on venait allumer un feu juste pour que des doigts engourdis ne subissent pas la morsure du froid ; tu te souviens des pages jaunies dont l'encre était passée par endroits ; tu te souviens du rebord de la fenêtre sur lequel tu t'installais, divaguant dans tes réflexions d'enfant sur ce à quoi pouvait bien ressembler le monde hors de cette pièce ; tu te souviens de tes fantaisies et des ombres qui éclaboussaient les murs en autant d'histoires que tu voulais raconter - et maintenant, avec tes yeux de vieillard, la nostalgie te reprend plus fort que tu ne voudrais l'admettre. Triste, tu peux l'être : quand bien même tu retournerais dans ton ancienne vie, cette bibliothèque resterait poussière à jamais alors que tu es voué à errer parmi les cendres pour toujours.
Tu donnerais n'importe quoi pour pouvoir y retourner un seul instant, mais le destin est tel qu'à deux jours près, tu aurais pu emporter cette bibliothèque avec toi dans ton paradoxe temporel.

Toutefois, peu désireux de laisser la mélancolie s'emparer de toi sous le témoignage des yeux de Right, tu crispes une fois de plus les mâchoires et lui fais signe de te suivre jusqu'au banc d'où tu t'es levé.
Tu es trop poli pour lui demander de partir, tes résolutions se sont envolées, et quitte à jouer carte sur table, autant s'installer tout à son aise. Tu sens qu'une longue discussion s'impose, autant au sujet de l'attitude de ton ami que parce que tu en ressens le besoin - vous êtes, d'un point de vue géographique, si proches de tes cordes sensibles qu'elles pourraient tout à coup laisser vibrer leur plainte sublime.

Tu ne sais trop que penser ni que ressentir. En toi se mélangent sans distinction colère, accablement, fatalité, regret... Tu ne saurais mettre un nom sur ce pot-pourri d'émotions qui font vriller ton cerveau sous l'impulsion de la contrariété ; comme tu ne sais quoi dire sans agressivité ni comment te comporter, tu attends quelques secondes sous le zénith de tes émotions, et tu observes.
S'il t'as été donné de connaître par cœur, ou presque, selon les influences quotidiennes des Syndrigastis, les zones les plus proches du Quartier des Portes, tu n'as pas remis un pied à Mayfair depuis que tu l'as quitté (prenant au contraire bien soin de l'éviter), et c'est sans aucune connaissance de ce qu'il s'y passe que tu t'es aventuré en ces lieux. Or, il ne s'y déroulait pas grand chose dans tes souvenirs, et cette impression ne s'avère pas imaginée ; à l'exception de quelques voitures noires luisantes de pluie filant le long des rues telles de mauvais présages et d'une veille dame promenée par son teckel, la vie semble ici emmurée de briques ocre - tu te mets sérieusement à penser que les riches se terrent et que les pauvres enterrent.

Ce manque de vie comme tu l'as oublié depuis ton arrivée à la boucle te déprime plus avant et, un peu rasséréné par le clapotis des gouttes glissant des feuilles autour de vous, tu te décides à dire quelque chose (il te semble que Right, dans une attitude fortement bienvenue, respecte ton silence) :
« Tu devrais remettre ce chapeau quand tu veux être discret. Quoique la première des discrétions exigerait que tu ne t'improvises pas détective-privé, balances-tu froidement en le lorgnant d'un œil circonspect.
- Tu n'as rien à faire à Mayfair. Il est curieux que tu t'y trouves à l'instant précis où j'y mets les pieds (tu te gardes d'en dire plus à ce sujet et refuses qu'il comprenne qu'il s'agit là d'un acte exceptionnel). Tu es incohérent, Twice, incohérent ! » Tu te sens t'énerver de nouveau et lèves quelque peu la voix sur les derniers mots. Il ne t'es pas arrivé de te mettre en rogne depuis au moins dix ans - mais à présent l'abcès est-il crevé et Right ne pourra plus feindre l'ignorance. Tu as rarement été si direct dans tes propos.

« Je me trompe ? » Tu le dardes avec une once de mépris, le défiant de te mentir ouvertement. Tu ouvres les hostilités, tu en es bien conscient ; mais tu as tranché et après mûre réflexion, c'est la colère qui l'emporte haut sur le reste. Non pas une colère destructrice comme tu n'en connais pas, mais une colère plus insidieuse teintée de déception et d'amertume. Tu veux en finir avec cette histoire au plus vite qui s'est mutée en un mauvais rêve et comble du malheur, tu sais ne plus pouvoir tenter l'expérience de sitôt : il t'as fallu soixante-quinze ans pour te décider et tu admets naturellement que la prochaine tentative d'approche aura lieu dans un laps de temps similaire. Ton courage est comme une lente énergie : il te faut un temps infini pour l'accumuler, et une fois utilisée, il ne te reste plus qu'à attendre qu'elle soit de nouveau emmagasinée en grande quantité pour être consommable.

Tu joues avec tes doigts et les fais parcourir un clavier imaginaire sur ton genou tandis que tu te concentres sur ta respiration. Tu te sens, quelque part, trahi, et te demandes si tu n'incombes pas Twice de maux qui n'ont rien à voir avec leur propre fait - tu étais déjà en fragile condition tôt dans la matinée en songeant à ce qui t'attendait, et ne peux leur imputer ton état émotionnel vacillant. Tu prends donc quelques secondes pour t'empêcher à nouveau de lever la voix (une fois par décennie te suffit) :
« La question est : pourquoi ? » Tu ne prends même plus la peine de regarder ton interlocuteur et te concentres sur la rue, comme s'il émanait soudain d'elle un intérêt que toi seul pourrait percevoir (ce qui ne te changerait pas tellement).
Et pourtant, cette question est chargée de tous tes espoirs. Tu espères que la justification de Twice sera solide comme un roc, que leur conduite sera si évidente que tu t'en voudras des années encore pour ce jugement hâtif et qu'en somme, on vienne t'apporter un motif valide qui expliquerait la filature d'un homme, à plus forte raison quand il s'agit d'un ami.
Finalement, tu ne demandes qu'à te tromper.



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MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Lun 23 Jan - 23:08

August n'est pas mignon quand il fait la gueule. Ce fut la réflexion qui traversa l'esprit de Right à l'instar d'une brève comète, une étincelle qui flamboie puis qui s'éteint, redevenue en l'espace d'une seconde aussi morose que la moue dessinée au pastel clair sur le visage du garçon. Ce n'est pas qu'il trouve un quelconque intérêt à juger les gens selon leur apparence – ce serait un coup à rester littéralement coincé durant des siècles sur une même présomption – mais enfin, il est plus appréciable de découvrir son compère enthousiaste que de le voir afficher cette mine agacée, non, colérique, non, furieuse, non, ah, il ne sait guère quelle émotion appliquer à ce qu'on lui présente – et d'ailleurs, il n'est même pas tout à fait sûr que ce ne soit le véritable faciès de son interlocuteur. Au fond, qu'est-ce qui serait en mesure de lui confirmer que le jeune pianiste est présentement devant lui et ne se joue pas de sa filature en lui refourguant un reflet depuis une cachette à proximité, un poste d'observation indécelable d'où il se gausserait de son illusion ? L'intuition, peut-être. Cette imperceptible sensation, enfouie quelque part dans les méandres de sa cervelle, dissimulée entre les interstices de ses synapses, un bris d'instinct, bourgeon de sa confiance – non pas en lui, mais en son ami – et qui lui fait penser avec certitude qu'il ne parle pas à un mannequin de fumée. À dire vrai, et lui-même le reconnaît, il éprouverait une tristesse certaine s'il venait à apprendre une éventuelle duperie, une de ces tristesses rageuses, fidèles à son caractère enflammé, qu'il ne saurait calmer qu'en insultant malgré sa volonté l'auteur de son trouble. Cela n'aurait même pas été une question de croyance bafouée. Pas davantage qu'une histoire d'orgueil meurtri. Il n'y aurait eu que le bruit lointain et sourd d'une impuissance claquant la porte.

Cependant, ce n'est pas le cas, et Right préfère à l'évidence le parfum de poudre qui s'élève à cet instant dans le regard d'August que le sourire jovial et faux d'un de ses doubles de brume. Le son de la gâchette pressée ne le déstabilise pas. Au contraire. Il flirte dans ces yeux, sombres comme le fond d'un canon, l'assurance que Left ne mentait pas et qu'il avait de réelles raisons de s'inquiéter au sujet du magicien, même si en l'état, son jumeau est bien incapable d'en décortiquer les motifs. D'accord, il y a un souci. D'accord, son intervention a fait empirer les choses – ou si peu. Maintenant, il serait bon de dénicher les pièces du puzzle et d'en recomposer l'image, quand bien même la patience et la précision nécessaires à ces jeux manquerait cruellement au siamois. C'est pourtant lui qui s'est porté volontaire pour se confronter au blondinet, et sans doute appréhendait-il déjà en sortant du quartier des Portes l'échange qu'ils tiendraient ensemble. Reculer, extirper son frère et permuter leur place en vue de les laisser tous deux discourir, est néanmoins hors de propos. Il ne peut compter que sur lui-même dans cette curieuse bataille qui prend forme devant lui et dont il est encore loin de se douter de la profondeur. August se détend, toutefois, à la manière de ces feuilles que l'on voit se déployer dès le danger écarté, et ce en dépit du fait qu'il subsiste certainement en lui une rancœur dans laquelle l'actuel coupable ignore sa responsabilité.
Le prix de l'immortalité. Joli titre. S'il avait existé, l'ouvrage aurait pu sans conteste se loger à l'intérieur de feu cette bibliothèque, voire être caressé par cette main levée, impératrice étoilée, dont Twice saisit la parole tacite. Cela le gêne un peu. Il a comme l'impression que ce silence est un dénigrement, un éviction muette tenant moins à de la pudeur ou à du secret qu'à un mépris envers son mésamour des livres. « Laisse tomber, tu ne saurais pas de quoi il retourne », semble déclarer le particulier – et l'amertume qui résulte de cette exclusion occulte jusqu'à la pensée d'un mensonge. C'est curieux, pourtant. L'inaltérable grandeur des bibliothèques, l'aura immortelle qu'elles distillent à qui sait en goûter la puissance, ne devrait pas appeler à tant de noirceur chez August. Même disparu sous les décombres de la guerre, même enseveli sous les cendres des bombardements, le souvenir des étagères en pleine efflorescence littéraire ne devrait pas faire écho à une telle aigreur de la part de l'illusionniste. Du moins Right en est-il persuadé. Aussi ne comprend-il pas les velléités de son ami, n'en capte pas les soubassements ni les émergences. Il le sent affligé, c'est tout. Chagrin, juste. Soudain empli d'une mélancolie qu'il s'efforce d'effacer ainsi qu'il avait chassé le langage, puisque les mots manquent toujours aux émotions, et d'autant plus lorsque le temps lui-même n'est plus capable de réduire en poussière les ruines de ce que l'on souhaiterait oublier.  

Sans un geste superflu, Twice répond à l'invitation de son camarade. Ses fripes ostentatoires lui paraissent tout à coup envahissantes, et il aimerait les jeter dans un coin pour se libérer de leur poids et de leur usage désormais désuet. Il les garde néanmoins, se contentant de repousser les larges pans du manteau derrière lui au moment où il s'assied sur le banc, jamais comme tout le monde, évidemment, c'est-à-dire en installant ses fesses sur le haut du dossier et ses pieds sur l'assise, parce que voilà, quand on s'appelle Right et qu'on fait tout de travers, la logique petite-bourgeoise qui commande de visser son postérieur là où d'autres avant nous l'ont fait, non merci, on repassera. En vérité ce n'est qu'un simple réflexe, né d'un immuable ressenti ; le jeune homme croit toujours que le vent souffle plus fort là-haut, et qu'à descendre d'un cran il se bloque et vient à mourir entre les différents empiècements du banc. Mais ce n'est pas le sujet. Les coudes sur les genoux, les poignets pendant entre ses jambes, légèrement voûté vers l'avant, le jumeau attend. Guette l'instant propice où le silence perdra de sa lourdeur, où sa langue sera moins engourdie par les interrogations qui se bousculent à l'entrée de son larynx ou, peut-être, feint la patience pour laisser à August le soin et la maîtrise de la conversation. Après tout, ce n'est pas au cadet d'entamer le dialogue – lui n'a aucun nœud à ses artères, aucune plaie à son cœur. Rien qu'il lui serait tenté d'exposer, quoi qu'il en soit, et encore moins au roi du simulacre.

Et c'est finalement l'humour qui fend d'un trait souple le mutisme gris de ce quartier pourpre. Cela a beau être prononcé d'un ton hivernal – la réminiscence des flocons par-dessus les teintures bleuies de la fête foraine lui arracherait un sourire –, Right ne peut s'empêcher d'y entendre une moquerie bienvenue ; August n'a pas tort. Il est de surcroît tout à fait en droit de reprocher à son voisin son déguisement d'incirconstance, de même que son incompétence dans le domaine des investigations privées ; pour sa défense, posséder un don comme le sien n'aide en nul cas à se défaire de l'habitude crochetée à sa peau, celle-là précisément qui lui confère le sentiment permanent d'occuper une place pour deux. D'être plus épais qu'il ne l'est en solitaire, plus envahissant, plus obscène. Il ne s'en plaint pas. Pas toujours. Le refoule au plus profond, là où il sait que même son jumeau demeure aveugle, inapte à en déceler la lueur criarde. Si Right désirait se montrer discret, il était pertinemment au courant qu'il ne le serait jamais. Et cette malédiction le fait rire. Elle le fait rire autant que la subite agitation de son comparse, que cet éclat de voix qui sied si mal à sa carrure, à la poésie de ses phalanges, à la douceur de sa démarche. Le comportement d'August n'en finit plus de le surprendre, de le désarçonner sans qu'il n'ose l'avouer. « Lequel ? » est-il tenté de répliquer à ce sermon – se retient pourtant, n'y voyant qu'une dérision mesquine et égoïste –, mais hébété, accuse l'attaque tandis qu'un frisson qui ne lui appartient pas remonte le long de ses vertèbres – depuis son insondable torpeur, Left vient de tressaillir. Où le musicien puise-t-il donc cette férocité ? Dans quel marasme a-t-il cultivé cette animosité qui tout à coup jaillit, crocs apparents, et saute à la gorge du premier humain à sa portée ? Les sourcils de Right se froncent en réponse à l'effroi fraternel. Lui aussi peut s'énerver. Et si son ami quête le reflet de sa propre colère, qu'il continue ainsi et il fera sa connaissance.
À son insu, Twice grince des dents.
« Pourquoi. Sérieux ? Tu vois l'état dans lequel t'es et tu nous d'mandes pourquoi ? Et c'est nous qui sommes incohérent ? Tu t'foutrais pas un peu d'notre gueule ?! »
Un jet violent, pareil à une bourrasque, l'arrache à son piédestal. D'un bond, l'adulescent se positionne en face d'August, debout devant lui, mais si la hargne a noircit son timbre, elle ne dure pas et s'évapore avec l'impulsion. Demeure une trace plissée, une froissure en travers de son front, dépourvue d'agressivité – l'anxiété rameutée à grands renforts de battements frénétiques. Qu'il le veuille ou non, qu'il en ait conscience ou pas, Right s'abreuve des frémissements inquiets de son frère, y noie son humeur et l'adoucit.
« Hé, August. »
L'apostrophe s'apparente à celle d'un adulte face à un enfant en proie à une crise d'angoisse. Non, pas tout à fait. Elle ressemble à s'y méprendre à celle dont use Right pour rassurer son jumeau – et c'est peut-être cela qui se produit sans qu'il ne s'en rende compte. Parler à August, essayer de circonscrire ses tourments, de démêler les affres qui se nouent en lui, c'est aussi, en un sens, un premier pas pour apaiser Left, piégé là-bas dans l'obscurité de sa nuit, lui dire qu'il y a quelqu'un pour lui, quelqu'un pour l'écouter, pour qu'il n'affronte pas seul l'ouragan qui niche à l'intérieur de son thorax. Même si pour ce faire, Right est sans aucun doute le pire des confidents. Il s'échine, pourtant. Fait des efforts pour s'améliorer. Sauf que c'est toujours maladroit. Bancal. Difforme. Et ses bras s'agitent, se lèvent et retombent en signe d'abandon, sertis d'un soupir que sa main façonne en glissant dans ses cheveux.  
« Écoute. T'as raison. Oui, j'suis nul pour être discret. Oui, j'ai rien à foutre ici, d'ailleurs le coin est flippant, on est content d'pas y être né, mais c'est pas l'problème. On, enfin... On s'demandait si t'allais bien. » L'extrémité de sa chaussure racle le pavé humide et le heurt libère un chuintement d'automne. Ses iris dépareillés agrippent les genoux du magicien, là où reposent encore ses ongles.
« Ça t'ressemble pas d'partir comme ça, d'aller aussi loin. C'est pas un reproche, bien entendu, tu vas où tu veux ! C'est juste que... J'crois qu'on craignait qu'il t'arrive un truc. Ou plutôt, qu'tu t'retrouves seul s'il t'arrivait un truc. Il avait peur de ça. »
Lui, non – il n'a jamais peur pour quelqu'un d'autre que son frère –, bien qu'il espère en secret que cette brusque sincérité, ce revirement brutal, soulagera August de cette mélasse qui l'enveloppe. Ce n'est pas gagné d'avance. Pas perdu non plus. Ils sont à l'étrange milieu d'un entre-deux.
Et le tour est au camp adverse.

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August Hastings

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MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Jeu 26 Jan - 0:31

Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore

- Twice & August -

Les mots que t’assène Twice sont comme autant de coups de poignards qui pénètrent ta chair, s'y logent et y laissent leur marque sanguinolente. Dès lors qu'ils sont proférés avec tant de véhémence, tu montres envers les mots une sensibilité accrue en cela que tu te sens dénué de tout moyen de défense face à la colère ; un hémisphère de ton cerveau se paralyse sous le venin des mots et t'empêche de répliquer. Et quand bien même tu voudrais rendre la pareille à ton assaillant, tu ne le ferais pas - tu as tendance à t'écraser en face de l'emportement. Tu crains la Colère comme l'ennemi de la Pensée et tu redoutes ses foudres plus encore au point où tu t'attends presque à recevoir de Right quelque violence physique en complément de cette violence verbale, emporté qu'il est dans son élan passionné.
Ils sont peu à avoir un jour levé la voix sur toi. Qui pourrait décemment hausser le ton sur un visage si paisible et angélique que le tien ? Et pour quelle raison ? Tu as toujours tenu une conduite exemplaire et te targues de ton éducation stricte dont découlent tes excellentes manières ; il te paraît inconcevable de te faire entendre autrement que par le raisonnement. Ainsi, si tu exècres la colère elle-même, tu la détestes d'autant plus lorsqu'elle t'es adressée ; aussi Right fait-il dorénavant partie de ces quelques âmes à s'être laissé aller dans ce qu'elles ont de plus néfaste sur toi.

Tu te crispes et te redresses sur ton banc, droit comme un I dans un effort manifeste pour conserver le semblant de dignité qu'il te reste suite à cette altercation soudaine. Tu gardes les yeux rivés sur la route en face de toi et tu luttes de tout ton être contre ce réflexe enfantin qui te pousserait à te boucher les oreilles pour ne plus entendre un traître mot qui émanerait de cette bouche effrontée avec laquelle tu ne veux désormais plus rien à voir. Tu pâlis sous la pesanteur des mots et serres les mâchoires alors que tu affrontes cette injustice – oui, Right est injuste avec toi. Il t'as suivi au plus profond de ton passé, il s'est infiltré dans ta vie d'avant sans la moindre invitation de ta part, et alors que tu as laissé s'échapper deux malheureux mots plus investis que les autres, que ton habituel sang-froid a, légitimement, laissé place à de justes remontrances, Right s'est cru dans son bon droit de te renvoyer l’ascenseur de la colère alors qu'en son lieu et place, la honte de se retrouver dans sa situation t'aurais poussé à prendre la poudre d'escampette.

Tu te forces à garder une figure acceptable et ne réponds rien, peu désireux d’envenimer la chose – du moins te fais-tu croire cela à toi-même, alors qu'en réalité tu luttes de tout ton être pour ravaler ces larmes qui ne demandent qu'à rouler en cascade le long de tes joues. Tu ne sollicites même pas ton réflexe habituel de camouflage : l'espoir t'abandonne si soudainement que tu en viens à juger préférable que Twice te voit tel que tu es plutôt que de feindre une seconde la joie d'être assis à ses côtés.
Right a excellé là où peu d'autres ont réussi avant lui : il a ruiné ta journée dans tout ce qu'elle avait de prometteur.

Tu t'apprêtes à lui rétorquer que ton état (qui, d'ailleurs, ne regarde personne d'autre que toi et les gens que tu choisis de mettre dans la confidence) ne constitue en rien un mobile à cette conduite illégale et qu'en aucun cas tu ne te permettrais de te « foutre de la gueule » de qui que ce soit à moins d'une raison aussi valable que celle que te donne Right en cet instant même, mais ce dernier reprend la parole sur un ton étonnamment plus doux.
L'apostrophe affable qu'il t'adresse s'ensuit d'un coup d’œil furtif que tu daignes lui accorder alors qu'il se positionne face à toi. Tu ne bouges toujours pas d'un pouce, enraciné sur ton banc, et ne parviens pas à desserrer les mâchoires pour autant, malgré le climat plus paisible ; au moins es-tu disposé à l'entendre. Tu es une statue de marbre fichée sur son socle millénaire et tu t'ériges en juge de la sentence du prévenu Twice – tu as cette fugace impression que l'avenir de votre amitié tient en cette après-midi sempiternelle, sous le gris des tilleuls de Mayfair, à l'ombre de ton chez-toi d'avant.

Les mots maladroits de Right t'atteignent et pansent pour ce qu'ils aident ton cœur blessé – mais la rancœur s'accroche toujours en toi, inhabituelle, tenace, et voilà que ton ami t'apparaît soudain paré de fausses-bonnes intentions qui n'ont pas pour unique objectif de veiller à ton bien-être (tout du moins serait-ce là une manière bien inconvenante de procéder qui ne serait d'ailleurs pas sans rappeler le grotesque de la condition des jumeaux) – mais toi, August, tu es dépassé par ce qui sort du cadre de la bienséance. Il suffit d'un coup de vent pour t'ébranler.
Tu jettes un œil franchement mauvais à ton comparse, piqué comme tu l'es dans tes sentiments, et dans ton orgueil, aussi. Right t'avoue à demi-mot qu'il n'est à ta suite que pour donner corps aux intentions de sa moitié ; cet aveu n'est pas pour jouer en la faveur des deux frères. Au contraire, tu te sens blessé davantage, en partie puisque le principal concerné par ces prétendues inquiétudes a délégué la tâche de s'enquérir de ton bien-être - sujet d'intérêt si restreint que tu te demandes ce qui a pu te trahir dans ton attitude quant à tes soucis actuels - à son subalterne de frère, et que ledit frère te l'avoue sans le moindre mal. Dédaigneux, tu ne peux t'empêcher de cracher :
« Quelle dévotion. Et dans ce cas, pourquoi n'est-il pas là ? Pour une question de sécurité dans le cas où il m'arriverait quelque chose ? C'est toi le plus sportif, après tout, c'est vrai. Et tu aurais donc accouru avec ton trench et ton chapeau pour me tirer du danger, c'est bien cela ? Comme c'est louable. »
Avec une moue qui te sied aussi peu qu'elle ne traverse jamais ton visage, un bref éclat de rire jaune fend tes lèvres en deux courbes mesquines et rageuses.

C'est donc à ton tour, dorénavant, de reprendre la main – et si tu en as vaguement conscience, tu serres les poings, une lueur fantasque dans les yeux. Tu te concentres sur la route. Deux Ford noires et bien trop rutilantes par ces temps de destruction sont garées l'une en face de l'autre, prostrées dans la rue longeant le square. Quelques gouttes parachèvent leur solitaire descente le long des vitres teintées et lustrent les jantes argentées. La mécanique est belle, elle te fascine.
Soudain, comme mue par une tempête infernale, l'une des deux voitures s'arrache à sa tranquille posture et vient s'écraser sur sa sœur – elle se retourne littéralement sur l'autre dans un fracas épouvantable de verre brisé et d'acier tordu, projetant des éclats sur le sol et dans les airs. L'huile du moteur se mêle à la pluie dans les caniveaux et marbre d'un pétrole bleuâtre les pavés environnants. La Ford du dessous se tasse sous le poids de son sosie – de celle du dessus, il ne reste qu'une carcasse déformée et un pare-chocs branlant.

Ta respiration se fait précipitée, comme si tu venais de fournir un effort physique important. Tu dardes deux yeux pénétrants sur Right, devant le chaos mécanique que la vieille dame au chien ne peut pas percevoir :
« Je n'ai pas besoin de ta sollicitude, merci. » Cette affirmation, à imputer plus volontiers à ton état du moment que correspondant à une vérité inaltérable, résonne, malgré tes intentions initiales, comme une menace ; tu t'attends à ce que le siamois y voit là une démonstration de tes talents – tu peux t'en sortir sans lui. Ta magie vaut bien un frère parasitaire.
Tu hasardes un sourire, tout ce qu'il y a de plus faux, et contrit par cette attitude qui ne te ressemble pas, fermes quelques secondes les yeux. Tu ne sais si tu réagis trop violemment, ou si, au contraire, ton attitude est tout à fait légitime ; quoi qu'il en soit, tu te concentres sur ton rythme cardiaque et sur la peur qui t'as envahi durant ces instants de carnage. Tu sens l'air frais s'infiltrer dans tes narines et tu le sens gonfler tes poumons d'oxygène ; tu entends quelques notes de piano, au loin, et tu jurerais reconnaître un Prélude de Rachmaninov - quelques trois secondes plus tard, dès lors que tes paupières laissent de nouveau filtrer la lumière du jour, un certain apaisement s'est opéré en toi. Les Ford, quant à elles, sont de nouveau dans le parfait alignement de la chaussée.

Ton sourire, à présent, te ressemble plus. Il s'affiche plus doux, plus rédempteur, aussi, et la vague de colère passée une fois de plus, tu cèdes au désespoir et jettes un œil vers le manoir où, enfermé, tu as passé les vingt-trois premières années de ta vie, sans espoir d'en sortir (mais y tenais-tu ?). Et maintenant que le monde s'ouvre à toi pour l'éternité, tu ne songes plus qu'à retrouver les fantômes qui te hantent sous les bombes. Tu t'avoues, d'ailleurs, que le monde ne s'est jamais ouvert à toi : au sortir de ce manoir as-tu connu un autre quartier, tout au plus.
Tu hoches la tête de droite à gauche, fixant dorénavant le sol devant toi :
« Je suis né ici, moi, avoues-tu sur le ton le plus pathétique qui soit. Tu as l'air d'un enfant puni de récréation qui confesserait son méfait à une haute instance administrative. C'est comme si tu passais aux aveux, soudainement, ta colère crevée comme un ballon, envolée comme les pigeons sur lesquels les garçons essayent d'asséner quelques coups de pieds. Il te semble confier à Twice une honte innommable, un passé inavoué que tu devais t'efforcer de garder secret dans ton cœur et de n'en livrer mot à quiconque. En soi, tu te fiches que Twice apprenne qu'effectivement, tu n'es pas né d'un chou et que Madame et Monsieur Hastings sont deux entités à part entière appartenant qui plus est à la même période que toi : mais c'est tout ce qui en découle qui te gêne. Tu crains de n'être pas compris, tu crains qu'on te demande une justification sur ton absence ou même sur ta désertion. Personne ne sait quel lien tu entretenais avec ce foyer et les individus qui le composaient. Et c'est tout cela, ton monde d'avant, que tu veux garder pour toi et toi seul. Ces souvenirs sont trop intimes pour que tu puisses les partager, tu ne saurais pas leur rendre justice.

Tu hausses les épaules, las, t'attendant à ton tour à subir les foudres de Right dans cette partie de ping-pong infernale sans que tu puisses saisir qui est en tort et qui a raison – mais il ne t'importe plus, désormais, que le sujet dont tu viens de donner le ton :
- Tu peux en tirer les conclusions que tu désires. Je vais bien, c'est tout. » Tu souris, une nouvelle fois. Et tu te sens, pour la première fois depuis longtemps, infiniment soulagé, en témoigne le long soupir qui s'échappe de tes lèvres. Oh, tu n'es pas allé au bout de tes résolutions, mais tu as formulé ton problème à haute et intelligible voix. Ces simples phrases t'ont fait du bien, tu le sens, et un poids s'allège de tes épaules. Right n'est peut-être pas le meilleur confident, soit, et n'a probablement jamais prétendu à un tel titre ; mais tu t'en accommoderas, lui aussi, et bientôt tu pourras à nouveau éviter Mayfair et ses soucis.



I became insane with long intervals of horrible sanity.


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MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Mar 7 Fév - 20:26

Right n'est pas de ceux qui parlent, qui discutaillent, qui tranchent des mots et tartinent du vocabulaire afin de mieux dégobiller des terminologies fumeuses pour circonscrire ses réflexions. Right s'exprime. C'est tout à fait différent. Un exercice des plus difficiles pour qui ne serait habitué qu'au phrasé romanesque d'une grammaire impeccable ; s'exprimer passe par le corps, de la musique avant toute chose, et c'est parce que son être donne tant à voir avant même que sa langue ne donne à entendre qu'il est si facile de lire en lui et de comprendre ce qui le travaille. Lui ne s'en rend pas compte. D'ailleurs, il ne s'y intéresse pas. Que ses sentiments se fassent translucides aux yeux de ses interlocuteurs lui importe peu – il est même préférable qu'ils soient conscients de ce qui remue soudain devant eux, au risque d'accuser de sévères revers – et les réactions qu'il provoque chez les autres n'ont guère le goût de l'excès. Alors, si August tout à coup se braque, si ses nerfs se bandent d'un bond à la manière d'un fouet, si une nuance livide glisse aussitôt sur ses traits silencieux, c'est que la silhouette du siamois, précédant de loin ses paroles, est parvenue à se rendre menaçante par son seul jeu de peau. Right ne le remarque même pas, tout emporté qu'il est à la pensée d'un danger perçu par instinct plus que par vérité. Il ignore que sa présence, trop encombrante présence, trop brutale, agressive, trouble l'illusionniste. Il ignore la portée de ses mots, souffle insaisissable jailli de ses lèvres, et l'effet dont ils sont les involontaires déclencheurs.
Parce que Right est toujours franc, toujours désespérément droit. D'une égale sincérité, dans sa fureur comme dans sa douceur. Et cela, même l'infortuné pianiste qui en fit les frais ne peut le lui ôter ; reste toutefois de la bourrasque l'éclat d'encre au fond de ses yeux, une contrariété sombre que la soudaine rupture de ton ne parvient pas tout à fait à supprimer. Il faudra davantage qu'une contrition malhabile pour chasser de ses pensées la rancœur qui vient d'y fleurir, et qui éclot rapidement sur sa langue en une corolle d'aiguilles. L'ironie, rejeton de sa colère, gicle brusquement au torse de Twice dont les profondeurs se contractent, se serrent et se recroquevillent sur elles-mêmes – nœud de viscères agitées par le fiel que l'on y déverse. Pourquoi des mots en apparence si communs dissimulent-ils, à l'obscurité de leur timbre, une nuance aussi détestable ? Comment ce qui paraît tel un compliment s'est-il en réalité revêtu d'un costume de dénigrement ? Un blâme sous les joliesses d'une flatterie. Ce n'est pas comme si c'était surprenant de la part d'August, pourtant, lorsque l'on connaît son sens inné de la manipulation ; alors quelles lointaines raisons l'amènent-il à user de ces sournoiseries envers quelqu'un qui, plus d'une fois, lui a montré son affection ? Quand bien même ce quelqu'un, tout à sa spontanéité, aura omis de prendre les habituelles pincettes nécessaires à la conversation d'avec le magicien. Au fil des décennies, il aurait tendance à oublier, Right, que les autres portent souvent en eux des gouffres de sensibilité dont il n'est lui-même plus le dépositaire – comme si tout le monde était censé s'être endurci autant que lui.
L'ennui use la prudence, dira-t-on.

Néanmoins, la remontrance du petit Merlin ne le cueille pas tant que ce qui s'ensuit. Oh, il aurait pu répliquer derechef, arguer que les raisons de l'absence de Left ne tenaient non pas à la notion de sécurité – nul besoin d'un garde-du-corps dans une ville où les bombes mettent tout le monde d'accord – mais davantage à un principe de précaution ainsi qu'à, avouons-le, un léger caprice de sa part ; des justifications qui n'auraient sans doute pas été pour appuyer sa démarche, au contraire, même si dans ces conditions rien de ce qu'il aurait pu clamer pour leur défense n'aurait été suffisant. Lorsque le juge est partial, tenter d'en modifier le verdict est une cause perdue. Et si ce même juge se rend coupable de menaces ouvertes, peut-on rectifier la sentence au moyen de méthodes assez peu orthodoxes ? Une menace typique, du genre utilisation d'un don sur la voie publique avec implication de voitures explosives ? Or, si l'humour noir prédomine ici, c'est un sentiment bien plus amer qui remonte dans la gorge de Twice et l'étreint d'une angoisse brutale, pareille à un étau de plomb. Il s'est retourné au premier son suspect, au crissement humide de roues qui se décollent du pavé détrempé et au froissement des tôles chromées. Il a beau comprendre très vite qu'il s'agit d'une illusion, sa violence est telle qu'il en ressent les os brûlants enfoncés dans son crâne, comme si c'était lui que l'on broyait entre deux plaques de carrosserie ; démonstration de force devant laquelle, emmêlés par la stupeur, se bousculent son angoisse et sa rage ; que cherche donc à obtenir August par ce tour de magie ? Qu'on le laisse tranquille ? Que l'on reconnaisse sa puissance et que l'on abdique devant ses extraordinaires facultés ? Non. Il n'est pas garçon à se vanter. Alors de quel droit ?
« C'est ça ta réponse ? »
Sous ses iris claudicants, Right contemple le coït chaotique des deux véhicules tandis que dans sa bouche ses mâchoires en reproduisent l'effrayante collision. Ses poings se crispent le long de ses hanches. Ne manquent que les flammes d'un brasier intérieur sur lequel il jetterait bien, à l'instant, l'auteur de l'avertissement, histoire de lui faire passer l'envie de jouer avec ses nerfs. Mais une seconde s'écoule et, dans son sillage, il ne subsiste de l'apocalypse que la mélodie languide d'un printemps douloureux, nostalgique, avec ses allées ruisselantes d'une pluie oubliée, sa sérénité de capitale que la guerre a essorée de ses habitants et la mélancolie d'un quartier mort, seulement parcourue par le clapotis irrégulier d'une grand-mère et d'un teckel. Jack Russel. Scottish. Qu'importe. Un clebs de vieux dans une avenue de vieux flanquée d'automobiles de vieux, et eux aussi sont vieux, plus vieux encore que tout ce monde vain, deux gamins qui se chamaillent pour un passé dont personne ne veut, et vieux, trop vieux, abominablement vieux. D'un coup, l'incendie de Twice se dévore jusqu'aux cendres, l'abandonnant hébété face à un tableau trop paisible pour être vrai. De toute façon, il ne sait plus ce qui est vrai ou ce qui est faux. La faute à August. Oui, c'est souvent plus simple de rejeter la responsabilité sur les autres quand on est incapable soi-même de comprendre ce qui nous habite. Quant à l'illusionniste, eh bien, son sourire triste se met à façonner un interminable discours.

Il est d'ici. À l'entendre, on dirait une malédiction. Un châtiment, tout du moins. Pas étonnant. Right n'avait pas l'obligation se venir déambuler du côté de chez Hastings pour connaître la réputation de Mayfair, déjà à son époque. Une belle banlieue nobliarde pour les gosses pas-comme-lui, un écrin soigné pour des familles dont la progéniture n'est pas destinée à vendre du haschich  sous les porches mais plutôt des actions en bourse et où un ravalement de façade coûte plus cher qu'un immeuble trois étages sur Wardour Street. Twice se fout de tout cela. Il ne reproche pas à son passé d'être son passé, ni à sa vie avant la boucle d'avoir été sa vie avant la boucle. Il trouve stupide d'être coincé sur une époque qui n'existe plus depuis longtemps, alors même qu'il est coincé dans une journée qui s'éternise. Or, il sait que cette impression est différente pour son ami, car son vécu est ici – il ne l'a jamais vraiment quitté. Peut-être même que. Peut-être. Le jumeau percute. Son regard tombe sur August à la recherche d'une confirmation muette ; pour la première fois depuis le début de son « enquête », il éprouve la sensation d'avoir résolu quelque chose, ne serait-ce que d'avoir donné un sens à une intuition auquel il ne trouvait pas de nom. Et l'envie d'en savoir plus éteint rapidement les dernières braises de son hostilité.
Son compagnon ne semble pourtant pas disposé à assouvir sa curiosité. Au contraire, avant même qu'il n'ouvre la bouche, celui-ci tire le rideau – quoiqu'il serait plus juste de dire qu'il garde les deux mains sur la poulie, des fois qu'un spectateur un peu trop zélé se précipiterait sur la scène – et tente de ce fait de mettre un terme à la conversation, sans possibilité de coda. Un dénouement bien trop prompt pour Right, que la pièce a laissé sur sa fin ; à peine a-t-il entrevu ce qui se cachait sous les masques qu'on cherche à lui claquer la porte au nez, non sans sous-entendre de surcroît qu'il ne pourrait en tirer que d'absurdes conclusions.
« C'est un peu tard pour te croire, t'sais », lâche-t-il finalement.
La voix a négligé ses accents fauves au profit d'un éclat compatissant. Puis, avec la nonchalance qui peuple la plupart de ses gestes, il revient s'asseoir à son ancienne place pour y dérouler ses explications :
« Tu nous méprises, nous balances un carambolage sous le nez et rejettes notre aide, et on devrait comprendre ''tout va bien'' ? Si j'te côtoyais pas depuis soixante ans, j'dirais qu't'as abusé de la poivrière. J'suis pas aussi con qu'ça. »
Les paumes de part et d'autre de son bassin, appuyées sur le dossier du banc, Twice gigote, grogne, fait craquer ses vertèbres et se détend d'un profond soupir avant de reprendre, rasséréné par ce mince rituel. Une cigarette serait bienvenue, mais à vingt mètres à la ronde, aucun être humain n'a l'air de s'adonner à cette tare – l'atmosphère du quartier, probablement – et aucun commerce en vue. Cependant, en fouillant dans les poches de l'interminable manteau, il dégote un bâtonnet qui échoue entre ses doigts et qu'il s'amuse ensuite à balader du pouce à l'auriculaire sans se décider à l'allumer. Distraction machinale.
« T'es pas obligé d'en parler si tu veux pas, t'es libre de garder ça pour toi. Mais me mens pas par-derrière quand c'est aussi évident. Si les gens s'inquiètent pour toi, c'est pas pour t'faire chier – 'scuse si c'est l'cas. »
Il y a du Left dans ses propos. Une respiration inatteignable, recouverte par la familiarité des termes et la saccade des syllabes, un écho réconfortant que dissipe le rythme d'un langage jumelé qui, lui, trouve encore à heurter l'oreille ou le cœur. Un silence. Puis le désir qui affleure de nouveau, l'air de rien.
« C'est comment, dans l'coin ? »
D'une parfaite désinvolture.
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August Hastings

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- Illusionniste mythomane -
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❧ Particularité : Insuffle des images mentales à tout un chacun, distord la réalité dans la tête d'un individu
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MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Lun 13 Fév - 0:34

Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore

- Twice & August -

Le métal craque, se brise en d'effroyables crissements. Tes mâchoires serrent – tu détestes ce bruit – tes poings aussi ; tu ne sais pas quoi rétorquer à la question de ton interlocuteur. Oui, c'est cela, ta réponse. Les mots sont un langage qui ne saurait être ton favori – quel moyen d'expression plus naturel que celui de la construction d'images ? Quel langage plus universel que le tien ? Les sensations et les images coulent sur la réalité dont tu es partiellement maître ; une réalité changeante au rythme de tes humeurs et qui, toujours, te laisse t'exprimer sans la barrière de la linguistique – la colère, ici.
Oui, c'est cela, ta réponse. Tu n'as rien à renchérir qu'au fond de toi, tu te trouves comme satisfait d'avoir déstabilisé ton adversaire, satisfaction qui t'es aussi peu familière que l'impulsivité dont tu viens de faire preuve. Pourtant, tu ne cherches que la paix et tes yeux fermés se rouvrent sur la rue telle que tu l'as trouvée, aussi intimidante de hauteur depuis des éternités.

L'agressivité s'est retirée en même temps que la destruction. Tout n'est plus qu'amère, grisaille, gouttes de pluie, on n'y respire plus que les échos de lointaines colères – et tout te semble pourtant étonnamment paisible. Tu pourrais presque, en hasardant l'oreille dans les bruissements des arbres, entendre quelques piaillements enjoués et voir des rayons de lumière filtrer de la couche cotonneuse des nuages. Ton esprit est ailleurs, tiraillé entre la réalité tangible de Right et celle, au coin de la rue, qui fut tienne à l'aube de ta vie.
Ton ami ne te croit pas lorsque tu déclares aller bien, certes. Aucune âme dignement pragmatique ne te risquerait sa confiance – mais toi aussi tu peines à croire ce qui t'arrive. Es-tu réellement vissé sur ce banc à Mayfair ? Ne s'agit-il pas d'un songe étrange, n'est-ce pas là le résultat d'une particularité audacieuse se défiant du cerveau qui la contrôle ? Tu hésites, un instant, clignes des yeux, car la réalité t'apparaît d'un coup brute et implacable. Elle s'impose à toi, fond sur toi, chargée de son pesant de regrets et d'amertume. C'est comme si tu prenais pour la première fois conscience de l'endroit où tu te trouvais après un vague aperçu au détour d'une ruelle. Right t'envoie dans la figure la réalité de l'univers, de ton univers, et fais éclater tes défauts dans sa verve accusatrice.

Accusatrice, accusatrice, tu juges toi-même ce mot assez fort. Oh, le siamois n'est pas tendre avec toi, tout comme tu n'as pas été tendre avec lui par ton tour de passe-passe et par les insultes voilées que tu as laissé fuser sous l'emprise de cette pernicieuse colère (ou de ce pot-pourri d'émotions face auquel tu ne peux réagir décemment) – mais tout de même, t'entendre qualifier de méprisant et de menteur t'attriste. Tu n'as jamais voulu de ces deux adjectifs pour traits de personnalité, mais voilà ce que tu es, regarde !
Et regarde, August, avant de sombrer plus avant dans les profondeurs spectrales de ta psyché, regarde le visage de ton voisin qui s'inquiète pour toi. Oh, des gens tiennent à toi, de-ci, de-là, mais te l'entendre ainsi formulé t'allège quelque peu d'un poids que tu n'avais pas jusqu'à présent ; comme si, brusquement, tu sortais de ta solitude légendaire sans rien demander à personne, et que tu te rendais compte à cet instant seulement de ce que ta condition avait de pathétique. Tu réalises que tu avais mal à l'endroit où l'on t'arrache tes pensées putréfiées en même temps que disparaît une douleur si familière que tu n'en avais plus même conscience.

Et tu te mets, peut-être, à comprendre Twice plus sincèrement. Tu les sais tantôt malhabiles, tantôt familiers, tantôt incroyables et tantôt grotesques – vous n'êtes pas du même monde, en témoigne ce quartier carmin, barrière de ce qui empêche une totale compréhension entre vous. Vous êtes d'univers différents, si parallèles qu'ils ne sont pas supposés, un jour, se rencontrer. Et tu es un tel produit de ton ancien vécu, tu lui es si fidèle que tu sais déjà qu'il serait perdu d'avance de chercher ce à quoi ont songé les jumeaux avant de se mêler à ton passé – et leurs raisons, finalement, ne te seront jamais dévoilées, du moins avec certitude. Tu es embêté, toutefois, par la perspective d'apparaître grossier ou vulgaire à leurs yeux et, sur un ton très calme, ne peux t'empêcher d'émettre une dernière brimade :
« J'apprécie vos intentions. Mais tu m'as suivi jusqu'ici. C'est beaucoup. C'est grave. J'aimerais que tu t'en rendes compte. Pardonne mon irritation, mais on ne peut exiger de quelqu'un qu'il se livre à nous quand on fouine déjà dans ce qui lui pèse. » On ne perçoit plus la moindre trace d'animosité dans tes propos. Tu es redevenu, comme à l'accoutumée, maître de toi-même, et la colère passée, tu as l'air d'un camarade s'essayant à la philosophie avec un égal, confrontant les idées sans cette implication tempétueuse que certains esprits ont tendance à y joindre. Tu ne t'ériges pas en moraliste et gardes ta prétendue sagacité pour toi. C'est la dernière remarque que tu avais à formuler sur le sujet. Tu es plus rancunier, sans doute, que tu souhaiterais te le figurer – mais ton esprit est merveilleusement synthétique et tu peux faire la part des choses avec une facilité bienvenue – voilà, Twice est coupable, mais sa culpabilité, quelque part, t'apaise ; à quel titre considérer cette étrange présence que tu regardes en coin rouler dans ses doigts une cigarette aussi biscornue que son existence ? Tu le découvriras, plus tard, dans un siècle ou deux, en ce jour ou ailleurs dans les méandres de l'espace-temps.

La question suivante te déstabilise, pour autant. Tu t'attendrais pour peu à voir ton ami le nez en l'air, sifflant du bout des lèvres une valse bien connue de Chostakovitch. Il est curieux, te dis-tu, Twice est plus curieux que tout ce que tu ne saurais montrer dans tes illusions – sa faculté à faire la part des choses est probablement plus grande encore que la tienne, et, déboussolé, tu ne réponds rien. Vous êtes tous deux assis sur ce banc, l'un nonchalant, l'autre songeur – tes sourcils se rejoignent dans un léger mouvement de réflexion suite à cette innocente question.
La vie est improbable. Vous êtes si différents, vous qui n'avez pour ainsi dire rien en commun, que la vie vous ait liés pendant plus d'un demi-siècle est miraculeux. Toute ton existence ne serait-elle pas un miracle, pourtant ? Troublé, tu ne discernes plus le vrai du faux. La question t'impacte : on tire une balle perdue dans ta poitrine, à t'en couper le souffle.

Et comme un film merveilleux projeté devant vous, ta vie défile sous tes paupières, abruti que tu es de ne savoir quoi répondre. Tu as tellement de choses à raconter sur ce quartier, mais voilà, tu n'en as plus ; le temps a tout gommé des tracés de ta vie. Tu t'y sens étranger, tout t'es pourtant familier. Tu ne connais pas la dame au chien, mais ne serait-elle pas ton ancienne voisine ? Tu as parcouru ce square marital des années mais toujours protégé dans le cuir d'une carrosserie lugubre filant le long des haies proprettes. Les ombres de ces arbres n'ont pas changé, tu les as trop regardées pour en être sûr. Les pavés sont dangereux en hiver, enduits d'une couche assassine de verglas. Sir Douglas, qui habite la deuxième maison derrière vous, sur la droite, est un ami de la famille aussi écossais que son verre de whisky est plein et que sa bouche est toujours trouée d'un cigare. Dans la rue adjacente, parfois, on entend le murmure électrique de quelques voitures de police car cette voie donne sur une artère de Londres si fréquentée que quelques pèlerins se hasardent parfois au devant de ces habituations qui les font rêver. L'odeur du thé, ici, embaume l'atmosphère au même titre que le parfum des fleurs en été. A l'automne, on vient ramasser les feuilles mortes, à l'hiver, on vient dégager la chaussée, au printemps on sème les jacinthes, et en été, voilà qu'on cuisine des tartes et des sorbets. Dans le manoir, à l'autre bout de la rue, ta vie. Une claque, deux claques, un cri, un rire, une bibliothèque, des images.

Tu ne sais rien sur ce quartier, songes-tu en silence avant de tourner lentement la tête vers Right à qui n'a répondu que le susurrement de la brise entre les pavés, que des sensations, fragments qu'il te reste d'un passé oublié. Et avec une lenteur infinie, car vous êtes un tableau hors de ces considérations de temps et d'espace, tu hausses les épaules :
« Je ne sais pas. J'ai oublié. » Tes yeux sont grands ouverts, ceux d'un enfant impuissant et fragile. Tu es sincère. Tu as oublié, certainement, une partie des histoires que tu aurais eues à conter. La vérité, c'est que tu ne sais pas par quoi commencer. Mais tu essaies. Tu veux lui raconter ton histoire, à ton tour, comme il t'a raconté ses merveilles de l'Angleterre entière. Il t'as fait partager ton voyage, et tu sauras lui ouvrir ton quartier. C'est le moment, probablement, après ces longs silences, de lui conter les débuts d'August Hastings alors qu'il n'avait pas conscience du monde qu'il ne quitterait plus.

Ta tête balance à droite, à gauche, au rythme d'une valse imaginaire. Tu fermes les yeux.
« Il y a toujours eu cette dame. Je ne connais pas son nom. Déjà quand j'allais à l'école, elle passait sous le rebord de ma fenêtre. On braillait que son chien était sale. Je crois qu'elle avait simplement besoin de marcher.
Tes yeux s'ouvrent sur la dame, en face de vous, à laquelle tu souris. Si elle est rentrée chez elle, elle vous fait dorénavant face.
- Les cloches de l'église sonnent à n'en plus finir à midi. C'est l'Angélus. Angelus Domini nuntiavit Mariae.
Au loin, on entend résonner des cloches d'étain et d'acier, irréelles, irrégulières, festives. Le souvenir de tes prières dominicales te revient soudainement, entraînant dans son sillage un flot de réminiscences nouvelles. Tu joins les mains en prière. Tu ne sais si tu as la Foi, mais tu l'avais, avant.
- Il fait froid dans cette chapelle et l'évêque est morne. L'église est un défilé de velours, de robes de satin, de pardessus de fourrure et de chaussures cirées.
Te revoilà habillé comme au temps de ta prime jeunesse, dans ton costume noir de circonstance. A tes pieds, on vient de lustrer le cuir tanné. Il passe dans vos cheveux comme un souffle froid d'église, porteur d'encens et de poussière, sifflant dans un plafond si haut qu'on parvient à discerner des voûtes au dessus de vos têtes, et sur vos visages, la lumière inquiétante filtrant au travers d'un vitrail bleu royal, et rouge, et jaune des Saints et des cardinaux.
- Il y a peu de vie, ou du moins ne l'ai-je jamais constatée, mais la nature est belle et fleurit bien au printemps.
Des fleurs éclosent le long des arbres, des buissons, et sur les rebords des fenêtres, et s'ouvrent en autant de coquilles blanches ou roses, gorgées d'un soleil imaginaire. Les pétales tombent parfois en cascade, s'évanouissant sur vos épaules et vos jambes comme une heureuse neige de printemps.
- On donne des bals dans ce square. On y danse la valse, on vient écouter les spectateurs, on vient parler aux musiciens. On entend le rythme des talons sur les terrasses. Un, deux, trois, il ne fait plus si froid. Il y a des barreaux à toutes les fenêtres au rez-de-chaussée. On a peur, de quoi, je l'ignore. On vit bien, on est tranquille, c'est un monde hors de Londres, hors les murs, sauf moi. Il y a la bibliothèque, aussi. La bibliothèque. Elle est pleine à craquer, c'est une collection incroyable d'éditions originales, gravées d'illustrations dorées. Le monde est vaste, faste, creux, sirupeux, Mayfair n'en fait pas partie. C'est une cité douce et tranquille, méfiante et tristement ordinaire. On y est juste plus à l'aise, mais les gens sont les mêmes, mieux habillés. »

Tes yeux sont des fenêtres si grandes ouvertes qu'un courant d'air plus tard, elles claquent et se ferment de concert. Les carreaux se brisent, et tout autour avec elles ; la dame au chien disparaît, suivie du son des cloches, de tes morceaux d'église qui vous protégeaient en une architecture gothique et surréaliste, et s'évanouissent les danseurs, le printemps, les livres jusqu'alors jonchés dans un désordre apocalyptique sur le sol, les barreaux des fenêtres, les illustrations, les fastes, les vertus, les idées, les souvenirs.
Si, un instant, Mayfair s'est trouvée ensevelie des bribes de ta vie, il n'en reste rien que quelques livres à tes pieds, brûlés, consumés par d'irréelles flammes bleutées. Il s'en dégage l'odeur du souffre et tu regardes, passivement, les pages jaunir, brunir, noircir, se contracter sous la chaleur, se résorber et partir en poussière.
Tu inspires une goulée d'air, épuisé d'avoir tant parlé et tant imaginé. D'avoir été si nostalgique et si absurde. Tu doutes que tes paroles aient eu un réel sens, mais tu t'en fiches ; te voilà soulagé de t'être souvenu des détails, de la petite ville qui était ton monde entier. Tu t'es gardé d'évoquer de plus profondes blessures dont Twice pourra se faire une idée après cette nouvelle démonstration. Et tu es si épuisé d'avoir parlé et imaginé que tu te tasses sur ton banc, honteux de ce que tu as laissé apercevoir à Right – puis te relèves d'un coup, balayant dans ces quelques secondes les livres restés au sol. La réalité est à nouveau tout ce qu'il y a de plus réel :
« Mayfair est bien des choses. Je ferais mieux de filer. » Tes objectifs premiers s'imposent de nouveau à ton esprit, et tu souris à ton ami, soucieux de lui faire oublier ce à quoi il vient de témoigner, comme tu avais oublié tous ces détails en les délaissant pour la boucle – tu te dérobes à la présence des frères, bien sûr, et à celle, pire encore, de tes parents au-delà de la rue. Tu dois bien avouer ne pas connaître leur emploi du temps en ce jour du 22 mars 1941 et refuserais de le découvrir en tombant sur eux par mégarde, par exemple.



I became insane with long intervals of horrible sanity.


Spoiler:
 
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MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Mer 22 Fév - 18:05

De lui-même, August avait fini par avouer. Avouer non pas l'objet de son escapade hors du territoire rassurant de la Maison aux mille portes, mais, et c'était déjà une progression en soi, que quelque chose, effectivement, chargeait son âme d'une insupportable lourdeur, l'entravait d'un épais carcan semblable à une constriction reptilienne. En deviner la nature demeurait certes hors d'atteinte pour la diplomatie boiteuse de Twice, néanmoins ce dernier constatait que ses excuses, toutes malhabiles et réprobatrices qu'elles furent, étaient parvenues à fêler la coquille du magicien de l'intérieur ; l'appel ne provenait en effet pas du dehors, comme pour les tentatives précédentes – il affleurait du dedans, désolé quoique toujours morose, rancunier. Or, le blâme que ne cessait de lui infliger son acolyte ne fut plus en mesure de troubler Right dès lors qu'il fut persuadé que l'illusionniste, retranché derrière son désagrément ainsi qu'à l'abri d'une armure de méfiance, lui témoignait de nouveau sa familière courtoisie. Même pour envoyer les deux frères dans les ronces, pour les vilipender maintes et maintes fois, la manière unique dont il usait pour faire valoir ses impressions, tendre et austère à la fois, suffisait à conforter son interlocuteur sur le fait que la tempête s'était enfin calmée. Il s'en était fallu de peu ; un mot de travers, une pique supplémentaire et probablement le navire aurait-il coulé vers le fond sans un quelconque espoir de sauvegarde.
C'était tout pardonné, à l'évidence. Cette ultime réprimande, presque boudeuse, l'amusait. L'on aurait eu tort de croire que le siamois, engoncé dans ses précédentes émotions, ait continué de se braquer face au sermon ressassé de son ami, clamant qu'il avait compris la leçon, qu'on ne l'y reprendrait pas et qu'à l'avenir, le petit blond pouvait toujours se faire brosser en espérant une quelconque aide de sa part. En dépit de son sang chaud et de ses sautes humorales, Right ne se serait jamais laissé aller à tant d'aigreur, a fortiori lorsque l'on connaissait le plaisir qu'il éprouvait à fréquenter le pianiste seul à seul – ou même deux à seul, aucune différence.
Cependant, si l'affaire était oubliée, il subsistait en revanche de nombreuses interrogations dans l'esprit de Twice dont il attendait, en silence, que son allusion à la vie alentour lui en fournisse les clefs. Il ignorait toutefois si August était prêt à se confier sur le sujet, au regard de l'échange qu'ils avaient eu un instant auparavant, ou s'il n'y verrait pas une tentative tout aussi grossière de s'immiscer dans sa mémoire, auquel cas la sérénité neuve qu'il accueillait juste s'empresserait sans doute de lui faire faux bond.

Comment vit-on ici ? Ou plutôt, comment vivait August ici, puisque ce quartier n'a d'intérêt que dans le prisme unique de ce garçon, qu'à travers la cartographie de ses nerfs et le delta de ses souvenirs ? C'est comment, l'existence, lorsqu'elle nidifie sous les hautes gouttières de ces immeubles impeccables, rouges à en faire pâlir le couchant, quand elle rampe sur les rambardes des colimaçons étincelants de cire, quand elle bâille aux repas de famille entre un potage trop éclairci et une cuisse de volaille fricotant avec des petits pois ? C'est comment, le parfum des feutres et des fourrures dans les garde-robes, la texture antique des tapis en cache-misère et les bibelots pimpants sur les étagères vitrifiées du buffet ? C'est quoi, le fait de se coucher le soir dans un lit trop confortable pour y dormir, plus dur encore que celui de Cecilia, avec des marées de draps qui vous bordent et vous étouffent ; la porte d'entrée qui s'ouvre sur la grande-tante indésirable avec une montagne de paquets qui débordent de ses bras replets en signe d'invasion imminente ; les cours de récré où les billes s'entrechoquent et où les souliers vernis claquent sous les grands châtaigniers ? Twice voudrait savoir, non sans cultiver une mince appréhension envers ce monde propret qui fleure la lessive et le baccarat, au sein duquel le scandale s'embrase dès qu'une langue a le malheur de fourcher – hypocrite et coercitif. Les jumeaux ne cherchent pas à s'en cacher : cette classe sociale ne leur inspire guère qu'un subtil dégoût, un malaise cynique qui trouve sa source dans leur ignorance de la réalité autant que dans les rares réminiscences qui leur demeurent, du temps où ils avaient transformé Londres en terrain d'exploration.
Ils s'en rappellent avec difficulté. Le fumet de l'earl grey suspendu à une fenêtre entrouverte, la gomine luisante dans les cheveux d'un patriarche. C'est loin. Alors quand August, à son tour, déclare qu'il ne s'en souvient pas non plus, son auditoire ne comprend que trop bien. Les années, authentiques ou folkloriques, usent malgré tout leur mémoire ; les synapses ont beau ne souffrir aucune détérioration, le passé qui lui n'en finit jamais de reculer aura au bout du compte raison de leurs fantômes.

Et pourtant, l'âme se met à raconter. Elle conte au fil de la voix les couleurs d'autrefois, la candeur d'une enfance insouciante et les matins repus de religiosité, quand tintinnabulent les cloches et que la vieillesse se fige au son du beffroi, les moqueries d'écolier qui cavalcadent sur le parvis de l'église et les taches d'encre sur les bureaux de bois ; il flotte autour une pesanteur obséquieuse dont les brisures d'arc-en-ciel descendues des vitraux ne peuvent dissiper la solennité déposée sur les visages, langue tendue pour recevoir l'hostie, brassées de lys et de myosotis dans les calices, et puis l'orgue lointain, l'orgue de barbarie d'un savant musicien ; les paulownia sont en fleurs, les bouleaux libèrent leurs chatons grisés et les lampions dansent au-dessus des couples qu'à travers les barreaux de sa fenêtre, un gamin observe tourbillonner, virevolter comme dans le livre qu'il a tout juste terminé, Pride and Prejudice titre la couverture reliée, et les murs disparaissent sous les bibliothèques, et les bibliothèques sous les bombes, avec les hommes à l'intérieur, le garçon et sa langueur, avec cette galaxie qui continue de tourner nonobstant les cris d'alerte et les journaux brûlés, et le soleil de cendres là-haut qui contemple ce microcosme préservé, la musique, l'école, la messe, la littérature, un soleil qui se décroche soudain et s'écrase sur ce même quartier qu'il couvait de ses rayons un instant plus tôt, dévorant de son brasier les avenues fleuries, les mots sur les lèvres, la vie dans les yeux.
Pendant ce temps, Twice a oublié comment cligner des paupières. Il en est ainsi chaque fois qu'August fait montre de son don de manière aussi appliquée, avec toute la démesure qu'exige de lui la construction d'une citadelle, si bien que le grand brun ne peut que rester ébahi devant ces splendeurs, aussi mornes soient-elles, aussi vides de sentiments que d'humanité, si proches qu'il pourrait les toucher – mais il s'abstient, perclus d'un trouble étrange, aveugle et sourd au morceau de cœur qui essaye de jaillir de lui-même. Je ne t'entends plus, miaule Left en passant un œil à l'extérieur, une moitié de crâne surgi de la tempe de son frère pour prendre conscience des événements. La sensation, pareille à un chewing-gum englué sur son propre épiderme que l'on tenterait de décoller, arrache aussitôt Right à ses songeries et, d'un geste dont l'agacement le surprend, plaque sa paume sur cette face parasite, claquant sa langue d'un réflexe irrité. Rentre, tout va bien. Laisse-moi faire. Son jumeau s'exécute sur-le-champ, à regret. Il commence à asphyxier là-dedans et désirerait sortir – l'obscurité oppressante de cet intérieur insonore l'effraie, davantage lorsqu'il sent que son frère ne bouge plus, ne communique plus – coupé du réel. Il se soumet néanmoins à l'ordre, moins parce qu'il provient de son double que parce qu'il a aperçu August juste à côté d'eux, sur le banc, et qu'il croit que s'afficher maintenant est encore prématuré ; le moment de s'expliquer en personne avec l'illusionniste n'est guère de ceux dont il s'impatiente.

Finalement, la représentation cède la place à l'embarras et le magicien, fidèle aux lois des enchantements, fait part de son vœu de s'enfuir – une décision qui n'est pas pour étonner son camarade. Il a déjà trop abusé de la pudeur du pianiste alors qu'il en sait l'ordinaire étendue ; par conséquent, la déception qui l'étreint à cette annonce n'occulte pas la gratitude qu'il éprouve en comprenant les efforts de celui-ci pour répondre, à demi-mots, à son insatiable curiosité. Il peut s'estimer heureux de ce privilège. August ne lui offrira rien de plus, rien qui ne raviverait pas son hostilité d'un même tenant. S'il faut en tirer des conclusions, Right devra donc s'y atteler en solitaire après avoir ramassé toutes les syllabes nécessaires ; et s'il demande de l'aide à son frère, il devine qu'il est pourtant l'unique dépositaire d'un film désormais disparu, d'une pellicule dont le dernier exemplaire n'existe plus que sur l'écran de sa rétine et dont la rareté, de même que la sincérité, rend sa valeur inestimable. Secret soudain trop violent à porter. Qu'il faudra bien, néanmoins.
« Ok. On s'voit plus tard. »
Ce serait certes idiot qu'ils se séparent s'ils partent tous trois dans une direction similaire, d'autant qu'il ne leur reste certainement pas grand-chose à exécuter dans les environs, toutefois Twice juge avoir assez imposé sa présence à son ami pour lui permettre enfin de s'abandonner à ses réflexions. Et peut-être que cela lui ferait de l'air, à lui aussi, de marcher en ruminant tout cela. D'un bond, il quitte le banc, saute à terre et range la cigarette dans sa poche – penser à taxer un briquet sur le trajet, histoire de s'en griller une avant de rentrer, ne serait pas du luxe – et rend un sourire de connivence à son comparse avant qu'un éclair ne lui transperce tout à coup le crâne, l'amenant à se débarrasser de son manteau pour le lui tendre :
« Tiens, t'as qu'à l'enfiler si t'veux pas quelqu'un t'chope. Invisibilité garantie, testé et approuvé ! »
Non-remboursé en cas d'insatisfaction, pour sûr. Sinon la boutique aurait mis la clef sous la porte depuis belle lurette. Mais si Right est au courant de sa profonde bêtise, cela ne l'empêche pas de se marrer. Surtout que la taille du mini-Merlin rendrait l'accoutrement encore plus ridicule qu'il ne l'avait été sur les siamois, avec des manches plus longues que ses jambes.
« T'fais gaffe à toi, ouais ? On voudrait pas t'retrouver découpé à la p'tite cuillère d'argent pendant la messe. »
Saint Auguste, priez pour nous.
« Ah, et...
Désolé. »
Twice se retient de sursauter tout seul – quand bien même, en vérité, il tressaille si fort que l'on dirait qu'une anguille s'est infiltrée dans sa veste ou qu'une fourche lui a piqué les reins. Ce n'est pas du tout ce qu'il voulait dire, loin de là d'ailleurs, pour lui à qui l'on n'a jamais appris à prononcer des excuses, or il ne connaît qu'une seule silhouette sur cette planète capable de siffler ce mot à son oreille sans qu'il en distingue les contours en retour. Parce qu'ils partagent la même oreille. Et que s'il a entendu ces phonèmes si distinctement, alors August aussi ; mais d'où ? Certainement depuis une parcelle d'épaule ou une courbe de hanche, planqué par la paroi laineuse du pull – il suffirait qu'on y creuse un larynx, qu'on y sculpte des cordes vocales en taillant la chair et Left, dissimulé dans un derme de honte, y relâcherait son aveu. Toutefois, Right se retient de se tâter l'abdomen pour dénicher le refuge de son frère. La situation lui échappe un soupçon. Sa confiance ne lui semble soudain plus aussi solide qu'après l'avoir péniblement restaurée à coups de consensus. Brusquement, tout redevient confus. Odieusement gênant.
« Ouais, voilà. »
Il a oublié ce qu'il s'apprêtait à dire.
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August Hastings

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- Illusionniste mythomane -
Le gros Gus
❧ Boucle Temporelle : 22 mars 1941
❧ Particularité : Insuffle des images mentales à tout un chacun, distord la réalité dans la tête d'un individu
❧ Occupations : Expérimentateur chevronné
❧ Miroir : Va cliquer ailleurs :(
❧ Missives : 201
❧ Yeux de verre : 53
❧ Crédits : Lux Aeterna, Musset, Poe


MessageSujet: Re: Près du passé luisant demain est incolore (Twice)   Lun 20 Mar - 2:27

Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore

- Twice & August -

La réponse est laconique. Tant mieux : inutile de tergiverser. Vous vous verrez plus tard, un jour, quand tu te laisseras surprendre par la vague des éléments, un jour où tu croiseras ton comparse par le plus grand des hasards ; ta technique, à présent, consistera à esquiver le témoin indésiré de tes souvenirs. Oh, ça n'est pas la rancune qui motive de telles directives, mais plutôt l'opprobre, dirons-nous, d'avoir laissé entrapercevoir le fond de ton cœur dans ce qu'il a de plus sincère. C'est que tu t'acharnes à mentir et à te protéger de toute parcelle de vérité ; cet événement, bien contraire à tes principes dissimulateurs, te rappelle crûment que le monde n'est pas ce qu'il apparaît à tes yeux – la réalité claque dans ton esprit en un coup de fouet face auquel ta particularité n'est d'aucun secours.

Te voilà désarmé et complètement nu devant ton ami. La perspective de te retrouver ainsi dévêtu t'es insupportable ; fort heureusement, Right, dans un excès de zèle pour t'amuser, semble-t-il, te tend son pardessus. Tu considères le vêtement et cette boutade t'arrache un sourire. Tu te saisis du manteau, l'enfiles par dessus le tien – tu disposes quand même de toute la liberté de tes mouvements tant la veste est taillée pour un plus gros gabarit – et tu fais un tour sur toi-même pour laisser admirer ta nouvelle silhouette au particulier. Te voilà bien ridicule, engoncé dans un pareil accoutrement : mais c'est que l'on n'arrive jamais mieux à noyer le poisson qu'en se marrant un bon coup. Tu serais bien sot de ne pas saisir une pareille occasion.
« Incognito, n'est-ce pas ? » Pour sûr, cette veste a déjà démontré toute l'étendue de ses capacités. Invisibilité garantie, qu'ils disaient. Tu ne doutes pas un instant de ton nouveau pouvoir de camouflage, et hésites même à réclamer le chapeau pour compléter cette panoplie. Après un rapide coup d’œil alentour, toutefois, tu rends son bien à son – ses – propriétaires, soucieux de ne pas provoquer l'effet inverse à celui qui t'es promis.

Tu hésites par ailleurs à rétorquer que ta sécurité est ton souci principal ; il ne risque pas de t'arriver quoi que ce soit considérant la vitesse à laquelle tu te débines devant un obstacle. Ça, tu es prévenant – lâche, pourrait-on dire – mais c'est qu'on ne saurait être trop prudent dans une journée où l'on entend plus souvent détonner les bombes que gazouiller les oiseaux.
Dès lors, aucun souci : tu sauras esquiver les petites cuillères avec grande agilité. Ou sinon, tu pourras te replier dans le confessionnal... Et tu avoueras au curé que tu n'as pas mis les pieds dans un tel édifice depuis que tu sais que Dieu est un farceur avéré : il ne te tiendra pas rigueur, assurément, de ton manque d'assiduité aux offices. Que Twice soit sans crainte, donc – ni les couverts ni la messe n'auront raison de toi, encore moins les deux en même temps.

Ces plans d'esquive te semblent tout à fait raisonnés et tu comptes les exposer à ton interlocuteur, mais le singulier se révèle être pluriel ; une voix distincte, semblable à la première et pourtant dissociable, se faufile jusqu'à ton oreille. Tu sais d'où elle émane, et pourtant tu l'ignores ; si tu entends Left se manifester, il t'es difficile de comprendre de quelle partie de Right filtre-t-elle – sous le pull, dans la nuque, sur le genou ou sous la plante des pieds ?
Sous la surprise et la curiosité, tu en viens à délaisser ta peine au profit de cet intriguant spécimen que constitue Twice. Sous une boursouflure éclate une bouche et voilà qu'ils se dédoublent, imbriqués l'un dans l'autre. Comment réagir à cette interpellation, toutefois, sans paraître grossier ou déplacé ? Il est délicat de répondre à des excuses lorsqu'elles sont proférées du dessous d'un vêtement, et peu banal de les satisfaire de miséricorde en s'adressant à un ventre. Left est-il même véritablement là, en toute conscience des choses, ou s'agit-il d'une transition pénible entre son état de veille et sa forme physique, disons, plus classique ? Ne serait-ce pas là qu'un mot, échappé à la dérobée, d'un garçon prisonnier de son frère ? Qu'importe ! Il serait plus grossier encore de faire comme si de rien n'était. Tu t'adresseras à la brise s'il le faut, et tu te gonfles d'air, fort de tes convictions – pourtant tu n'oses pas saluer Left comme s'il était physiquement parmi vous :
« Ça n'est rien. » Rien qu'un souvenir lointain, que tu as vainement tenté de retrouver en occultant l'évidence des années : tes parents sont, littéralement, morts à tes yeux, morts de vieillesse et bien enterrés. Dès lors qu'on ne peut être plus jeune que sa progéniture, et étant donné ton âge avancé, le fait de concevoir tes parents en vie serait un insoutenable paradoxe. Tu réalises maintenant ce que ton envie première avait de malsaine, et en viens à la conclusion : ça n'est rien.

Voilà donc toute cette affaire pardonnée ! Pardonnée et oubliée. C'est là le fondement de l'amitié – elle exige quelque amnistie pour perdurer. Quoique les excuses ne proviennent pas du principal inculpé mais de son jumeau, fait bien peu surprenant pour qui connaît les deux garçons. Tu n'as jamais vu Right s'amender, il est trop revêche pour cela. Quant à Left...
Un malaise te prend tout à coup : et s'il était présent depuis le début de votre échange ? Épie-t-il en silence, caché à l'abri d'une paroi de tissu, l'oreille attentive à vos faits et gestes ? Il s'est excusé : le voilà donc bien coupable ! De quel méfait, en revanche, tu l'ignores. La nausée te prend suite à cette simple hypothèse, mais elle change la donne ! Jamais tu n'aurais laissé en voir autant à Left, quoique raconter une histoire à l'un, c'est sans doute la raconter à l'autre. Mais tu laisses plus volontiers filtrer la méfiance face à Left, et tu regrettes cette abominable comédie que tu sers aux jumeaux depuis qu'ils t'ont croisé. Right n'a pas le droit de raconter à qui que ce soit ce qu'il a vu ou entendu, il s'agit d'un pacte scellé tacitement entre lui et toi –  motus, zip – mais tu doutes qu'il en soit ainsi dans l'esprit de ton ami.
Un haut-le-cœur passe. Reprends tes esprits, August ! Trêve de paranoïa ! Il n'est pas dans les habitudes des jumeaux de pousser la perversion à te surveiller... Left vient de débarquer, en atteste l'attitude de son support de frère. C'est Mayfair qui te fait perdre les pédales.

« Partons d'ici, si vous le voulez bien. » C'est une supplication, presque, du moins en emprunte les inflexions. Tes résolutions initiales définitivement écartées, il devient hors de question de faire de vieux os sur le square. Si tu le pouvais, même, tu te carapaterais si vite que tu atteindrais votre quartier aux mille portes avant que Twice n'ait le temps de se scinder.
Tu regardes autour de toi et inspires fort l'air de Mayfair. Tu ignores si tu y remettras même un pied, un jour, après que la tempête est passée ; c'est un adieu à ce coin si cher. Que les tilleuls fassent leur vie sans toi, et c'est bien sûr ce qu'ils ont toujours fait, que ces façades carmin gardent leur couleur si tendre, et que quelqu'un brise les barreaux obstruant les fenêtres des rez-de-chaussée !
Que cette maison du bout du monde se porte bien, et que l'on répare vite les ignobles dégâts causés.

Un signe de ta part, et vous voilà en route vers un monde meilleur, dénué de toute hostilité à votre égard. Un monde aux antipodes du tien d'antan, de celui que tu viens de frôler sans oser pousser plus loin le contact perdu. Sur le square, tu shootes dans un caillou, puis un deuxième, puis le regret t'explose à la figure et tu manques d'en balancer un troisième sur une façade – la fenêtre se brise malgré tout dans ton esprit en quelques éclats peu soucieux des notions de physique élémentaires – tes doigts gigotent d'impatience, tes entrailles bouillonnent d'une rage sourde et contenue.
« Personne ne devrait pourvoir vivre si longtemps ! Quel âge ont les plus vieux d'entre nous ? Cent-cinquante, deux-cent, trois-cent, quatre-cent ans ? Et ils ne perdent pas le compte ? C'est de la folie ! De la folie ! » Tu fulmines contre ta condition pathétique. Te voilà tout déréglé, tu n'es qu'une horloge rouillée incapable d'égrener la moindre seconde. Tu crées des paradoxes temporels néfastes au bon déroulement d'une existence. Soixante-quinze ans dans la boucle, un siècle à attendre, et deux jours pour tes parents ! Quelle idée !

Et qu'importe que Twice soit arbitre de tes états d'âme, tu es las de feindre la bonhomie envers un sujet qui te donne tous les droits de manifester ta hargne à loisir. Et si la fratrie y voit là quelque chose à redire, tu leur crieras à la figure qu'ils peuvent décarrer fissa.
Toi aussi, d'ailleurs, pourrais parfaitement décamper et sortir de la boucle, si la perspective d'y rester te semble si peu rationnelle. Oh, oui, nulle opération n'est plus aisée que celle de sortir d'une boucle, et le temps reprendrait son cours, et tu pourrais retrouver ta vie d'avant... A l'exception que tu en sais trop ! Tu en sais trop pour un seul homme, tu es trop vieux désormais, alors comment intégrer à nouveau une temporalité convenable après avoir vécu soixante-quinze ans dans le secret d'une même journée ? Épineux et irrévocable problème.
Les poings enfoncés dans les poches, tu grognes et poursuis ta route.



I became insane with long intervals of horrible sanity.


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