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 Depuis ◭ ft. Daphné

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Clarence F. Bannerman

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- Garde tout le monde à l'oeil -
❧ Boucle Temporelle : 22 mars 1941, retourné à une Guerre qu'il crut avoir un jour classé dans son passé.
❧ Particularité : Les paumes de ses mains se sont un jour courbées de deux yeux supplémentaires. Deux paupières qu'il condamne depuis à l'obscurité.
❧ Occupations : Curiosité ou intentions cachées, il remplit les pages de ses dossiers aux couvertures criblées des noms des syndrigastis qu'il rencontre.
❧ Miroir :
❧ Missives : 428
❧ Yeux de verre : 91
❧ Crédits : © Mad Hattress | Ananas de mes nuits et de mes jours


MessageSujet: Depuis ◭ ft. Daphné   Lun 13 Mar - 11:13


Depuis
DAPHNÉ & CLARENCE

     Il s’était perdu loin de chez lui, et avait dérivé sur cette île léchée par la mer d’Irlande. Ailleurs et nulle part, dans une époque lui sciant peu. Il ne reconnut ni les chemins ni les visages, eut peine à se fondre dans la masse. Le chemin eut été long et il prit à peine le temps de défaire son bagage ; trop impatient de la revoir ; impatient de s’en retourner chez lui, avec elle, si elle voulut bien le suivre. Il reconnut à peine le soleil lorsqu’il éclaboussa son visage de lumière. La chaleur était inconfortable, le temps trop sec. Il avait gardé ses vêtements de voyage pour braver les plaines et s’en retourner trouver celle qu’il était venue chercher, oubliant les recommandations de ceux qui l’eurent accueillis, pour souffrir peu à peu de la chaleur à venir. On l’envoya longer les côtes du village, et elles se trouvèrent bien plus vastes qu’il se l’était imaginé. Le vent éloignait sa silhouette des falaises et des plages, le laissant avancer en chancelant jusqu’à son mirage. Il voulut apprécier ce nouveau monde, mais se rappelait à chaque seconde passée ici, qu’il dû appartenir à ces morts que l’on eut oubliés. Des fantômes du passé que l’on n’eut jamais connus. Daphné dû en être un elle aussi, mais lorsqu’il la vit se dessiner dans l’horizon, apparaissant dans la distance comme enveloppée dans la brume, il sût combien elle put avoir sa place ici. Il le sut en se rapprochant, lorsqu’elle fût apprêtée bien différemment que dans leur passé, vêtue de cette époque en donnant l’impression d’y être née. Il eut envie de courir sur les derniers mètres les séparant, pouvoir la prendre dans ses bras parce qu’elle lui eut manqué tant de fois. Mais ses pas continuèrent de s’éterniser, ralentis par le poids de sa rancœur, s’il fût celui qui pût s’en couvrir.
     Il fût si facile de lui en vouloir. Pour l’avoir éloigné de sa femme, éloigné de sa vie. Pour avoir l’importance qu’elle n’eut jamais méritée de lui. Clarence lui en voulut d’avoir aimé les boucles bien plus qu’il ne put les aimer ; de l’avoir laissé seul toutes ces années pour fuir vers ce futur qu’il eut toujours redouté. Elle ne put le savoir, ignorant tout des peurs qu’il put développer après son départ, alors que leurs futurs n’existaient encore pas. Mais le lui reprocher fût le seul réconfort qui put l’apaiser. Il était venu jusqu’à elle empli d’espoir, et celui-ci se teintait à chaque pas de colère et d’amertume. Il glissa ses mains dans ses poches, le regard à peine froissé alors qu’il se retrouvait assez près d’elle pour lui parler. Il refusa pourtant de s’approcher plus près, de la toucher en un geste, silencieux et interdit devant cette femme qu’il n’avait jamais su comment aimer.
« J’espère que tout ça en valait la peine. »
     Elle était devenue si belle à la lueur du jour de cette époque, débarrassée de la Guerre et de lui plus encore. Il comprit tout le mal qu’il lui eut infligé dans ses mots et ses gestes, par simple jalousie de la savoir plus heureuse que lui. Par orgueil, lorsqu’il comprit l’emprise qu’elle put avoir sur lui. Car alors qu’il se défaisait de la tendresse qu’il crut pouvoir lui offrir comme un pardon, il se sentit fébrile à l’idée de se tenir à nouveau aussi près d’elle. Il s’étonna à reconnaître les chemins des grains constellés de son visage, et plus encore de s’être souvenu de la teinte exacte de ses yeux. Il la crut irréelle, alors qu’il se refusait de la toucher, imaginant préserver sa fierté dans l’indifférence. Orgueilleux à nouveau, comme il sut chaque fois l’être. Oubliant que sa traversée du pays eut suffi à taire les mensonges qui durent justifier qu’elle ne put lui manquer. Il les eut préparés depuis longtemps, sans toutefois avoir la force de lui mentir à présent qu’elle fût devant lui. Il aurait brisé la promesse des vérités qu’il lui eut toujours accordées, l’amitié qu’il espérait encore pouvoir retrouver.
« Es-tu prête à rentrer maintenant ? »
     Il croyait en ce retour, comme il crut en cette place qu’ils eurent ensemble. Une utopie ou de l’égoïsme, peut importait réellement les sources de ses convictions, si elles purent rester telles.
« Daphné… »
     Il y’eut une phrase qu’il s’empêcha de continuer. Un pardon ou une nouvelle affliction. Une excuse ou un mensonge. Le besoin de simplement prononcer son nom, alors qu’il ne l'eut pas fait depuis des années.
     En réalité il eut peur. Peur qu'elle puisse avoir changé.




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Daphné Iversen

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- Sirène collectionneuse -
❧ Boucle Temporelle : 22 mars 1941
❧ Particularité : elle envoûte les hommes d'une seule chanson susurée. pratique pour qu'ils lui offrent un verre, beaucoup moins agréable quand ils deviennent insistants.
❧ Occupations : si voler les secrets des uns et des autres ne suffit pas à occuper son temps, elle le passe à chercher et collectionner tout et n'importe quoi.
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❧ Yeux de verre : 12
❧ Crédits : POLARIZE (av.)


MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Jeu 16 Mar - 3:08


clarence, daphné ◊ ”I've got a hundred million reasons to walk away, but baby, i just need one good one to stay.”

Les vagues s'éclataient contre les rochers avec une force inhabituelle. Pour une fois, elle ne trempait pas ses pieds dans l'eau – ses talons restaient, vides, à moitié plongés dans le sable, mais elle ne faisait pas le dernier pas qui la séparait de l'écume. Le vent lui griffait la peau sans que ça ne soit vraiment désagréable, et elle était forcée d'écarter une mèche poussée par le vent de ses yeux pour y voir correctement.
Elle se baignait toujours, d'habitude. L'eau ne lui arrivait parfois que jusqu'aux mollets, parfois à la taille. Elle s'était parfois surprise à s'immerger entièrement sous la mer, peinant à respirer avant même de s'en rendre compte et de remonter, calmement. L'eau l'apaisait, de puis toujours; elle avait toujours mis ça sur le compte de la magie qui l'habitait; considéré que ceux qui l'avaient comparé à une sirène depuis toujours étaient les fautifs de cette fascination qu'elle nourrissait pour les vagues agitées.
Les vagues norvégiennes étaient plus douces dans ses souvenirs que celles d'Irlande. Celles de 1941 avaient un charme tout autre, un parfum qui l'envoûtait complètement. Elle soupira – son époque lui manquait un peu. C'était beau le futur, c'était frais – c'était tout ce qu'elle avait pu attendre d'une nouvelle boucle, mais chaque jour où elle venait perdre son esprit entre les vagues lui faisait comprendre ce qu'elle laissait à chaque voyage temporel. Elle avait abandonné une famille hors des boucles. Elle avait laissé de vagues habitudes en mil huit-cent soixante-treize. Un vieil ami l'attendait toujours en mil neuf-cent quarante et un. Du bout des doigts, elle dégagea une mèche de cheveux venue se coller au rouge assassin de ses lèvres. Elle avait trouvé en deux-mille seize un vent nouveau qui lui plaisait, elle avait gagné des libertés pour lesquelles elle était sûre qu'elle se serait battue, gagné des privilèges auxquels elle avait toujours hurlé avoir droit, mais un morceau d'elle manquait en un sens. Elle se sentait vide par endroits, un flacon dont seules les parois restaient restaient teintées de quoi que ce soit qui ait pu faire d'elle ce qu'elle était; et chaque fois qu'elle plongeait dans les eaux d'une époque qui n'était pas vraiment sienne, Daphné se diluait un peu plus.
Elle voulut se tourner, mais le regard à peine jeté sur le côté, Daphné se figea. Elle aurait voulu enterrer ses pieds plus loin de la mer, retrouver ses chaussures et le bitume des rues, s'en aller jusqu'au lendemain, mains elle se convainquit de ne pas bouger. Elle attendit patiemment que s'effacent les derniers mètres qui la séparaient d'un fantôme du passé comme une femme aurait attendu le retour d'un mari parti en mer, le regard jeté sur l'horizon.
« J’espère que tout ça en valait la peine. » Daphné inspira un grand coup, fermant les yeux pour se concentrer sur cette voix, plus aiguë dans ses souvenirs. Elle n'osa pas les rouvrir immédiatement, presque craintive de ce qu'elle pourrait trouver à ses côtés. « Es-tu prête à rentrer maintenant ? » La scène s'était jouée des centaines – non, des milliers – de fois dans sa tête; elle avait eu le temps d'y penser, avant qu'il ne revienne la chercher. La jeune femme serra la mâchoire aux quelques mots de ce vieil ami qu'elle n'attendait presque plus.
Elle aurait imaginé de sa part bien des retrouvailles. Pleines de joie, pourquoi pas, à se courir dans les bras; emplies d'une peine que le temps n'a fait qu'exagérer, éventuellement; animées, aussi, à hausser toujours le ton plus fort que l'autre. Elle avait pensé à des dizaines d'insultes qu'elle aurait pu lui servir, avait listé les reproches qu'elle aurait voulu lui faire; elle était pleine d'un milliard de mots mais l'encre peinait à couler maintenant.
« Daphné… » Elle tourna son regard vers lui, enfin, et ses joues rosirent un peu à la simple idée de le retrouver inchangé, pouvant presque faire comme si rien ne s'était passé, comme s'ils ne s'étaient perdus de vue que depuis la veille. Elle aurait voulu rire comme elle l'avait fait tant de fois, se moquer du bazar ridicule de ses cheveux soumis à la brise irlandaise, mais les rires non plus ne lui venaient pas. Ses longs cils s'agitèrent, battant en vitesse, alors que ses yeux s'agitaient et le détaillaient de bas en haut, pour finir par sonder son regard sous des sourcils froncés. Le voir et l'entendre et écouter son nom rouler sous sa langue d'un vieil accent anglais lui apportait un réconfort dont elle n'était pas sûre jusque là d'avoir besoin. « Est-ce vraiment ce que tu as trouvé de mieux pour saluer une amie, après tant de temps? » Ses sourcils ne se défroissaient pas, mais elle ne pouvait empêcher une certaine douceur de naître dans ses yeux. Elle lui en voulait. Beaucoup. De l'avoir laissée, d'avoir détesté mil huit-cent soixante-treize au point de l'y abandonner comme s'ils n'avaient plus eu besoin l'un de l'autre, de l'avoir trahie au moment où ses poumons s'étaient à nouveau replis de l'air d'un Londres en guerre. Quelque chose en elle ne pouvait cependant pas s'empêcher de bondir à la simple pensée de le revoir. Ils auraient été à leur place en n'importe quelle époque s'ils y avaient été tous les deux.
Daphné tendit une main dans ce qui les séparait encore, prête à franchir cette dernière barrière, mais la laissa retomber à mi-chemin, avant de l'enfouir dans la poche de son grand manteau noir. Sa mâchoire se serra à nouveau, avant que sa voix ne brise à nouveau le silence. « Tu joues les absents dans le passé et ne reviens pas avec plus de trois phrases à déclamer? » Elle hésita à prononcer son nom à son tour, mais il resta bloqué à la frontière de ses lèvres. Elle ignora aussi ses questions. Daphné ne comptait pas bouger ses pieds de cette plage avant d'avoir eu les excuses qui lui revenaient de droit. Si elle pouvait laisser passer des choses à quelqu'un, c'était pour sûr à Clarence, mais l'idée qu'il vienne la cueillir comme une fleur un beau jour la faisait presque grincer des dents. Elle n'était pas exactement de celles qui cédaient à tout ce qu'on leur demandait de faire. « Si tu as plus à dire, je t'écoute, mais j'ai bien peur que tu aies fait le voyage pour rien si ce n'est pas le cas. »
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Clarence F. Bannerman

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MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Lun 20 Mar - 18:08


Depuis
DAPHNÉ & CLARENCE

     Il avait cru la connaître ; à l’aube de ses premiers mots, de ses premiers gestes. Cette étrangère échouée sur leurs plages ; protégée jusqu’alors de la guerre par la douceur neutre de la Norvège. Insignifiante dans ses fonctions, dans ce besoin qu’elle eut de se draper de leur affection. Jeune de peu et si insouciante. Elle lui rappelait ces femmes qu’il avait connues. Celles souriant avec l’espoir de voiler leurs yeux implorants. Le pathétisme d’un corps demandant l’étreinte d’un autre. Il eut un temps été comme elles - moins insatiable peut-être – avant de rencontrer Annabeth ; se donnant une fois logé contre elle, le droit d’un jugement porté à l’égard du reste du monde ; de femmes telles que Daphné. Il sût lui arracher sa dignité dans ses pensées, dans l’image qu’il eut d’elle à leurs premiers instants. Il sût l’ignorer, la repousser assez loin de lui pour s’en protéger. Un temps seulement.
     Des erreurs furent commises, alors qu’il se retrouvait 70 années plus tard à supplier en silence son retour. Désireux d’elle, en ayant longtemps imaginé qu’elle fût celle dépendante à son amitié. Il avait refusé de la lui accorder, se complaisant dans ce refus avec autant de fierté qu’un mari fidèle ; L’avait finalement choisie, aux dépends d’une autre amie. Il détesta l’aimer autant. La jalousie était devenue l’un des fardeaux de cette affection une fois qu'ils atteignirent les boucles, nourrissant sa rancœur. Il craignait de la perdre, s’accrochant si fort à la corde, qu’il fût celui l’amenant à rompre. Il l’avait pleurée sans larmes, regrettée sans plaintes, avait espéré la revoir si longtemps, qu’il en avait parfois oublié combien il lui en voulait. Sa colère pompait ses veines, fracturant ses doigts pour leur donner la forme d’un poing. Car jamais il n’eut pensé qu’il serait celui s’en allant la chercher.

     Il rit à sa place, lorsque dans ses mots il sût enfin la reconnaître. Orgueilleuse et fière comme il savait l’être. Le simple son de sa voix eut effet à le réchauffer du froid de ses phrases. Il voulut clamer sa bonne foi à faire taire sa joie, prendre au sérieux l’ensemble des reproches sourds auxquels il ne crût pas. Mais ses certitudes l’en empêchèrent, aussi entêtée Daphné pouvait-elle parfois se montrer.
« Qu’aimerais-tu que je te dise ? »
     Un soupire las étouffa les derniers restes d’un rire négligé. Il nourrissait ses espérances dans son regard, ayant marché trop longtemps pour se satisfaire d’une simple bouderie. Ses mots voulurent se départir de ses reproches ; son corps de l’amour qu’il lui portait. L’un et les autres immobiles.
« Que je regrette ? Ce jour-là je ne suis pas parti Daphné, je suis rentré. »
     Il laissa l’impact de ses mots se créer une place dans leur silence, reprenant sans la lâcher des yeux :
« Tu te plaisais en 1873 et je n’y avais pas ma place. Je t’ai prévenue de mon départ en te laissant le choix de rentrer avec moi ou de me rejoindre plus tard. Tu as fait celui de fuir plus loin avec la certitude que j’en étais le seul responsable. »
     Il eut attendu son retour, comptant les jours ; ignorant après plusieurs années les aurores. Car elle ne pût s’être absentée depuis tant de temps.
     Son abdomen se creusa, fît remonter dans sa gorge les nausées de ses rancœurs. Agacé.
« Je suis plusieurs fois retourné en 1873 avec l'intention de t'y retrouver. L’ironie étant que j’ai appris à m’y plaire, à oublier le souvenir que tu y as laissé. »
     Partiellement ; en grande partie grâce à Maxine. Elle avait depuis longtemps noyé ses pensées dans le flux de ses mots, ses heures perdues dans ses frasques. Il rencontrait plus tard Thaddeus, dessinant les contours d’Edimbourg sur de nouveaux visages.
« Je ne serais pas ici si je ne souhaitais plus te revoir, et te reproche encore ton absence, mais je crois que tu as finalement eu raison de partir. »
     Il cracha ses mots, agressif et tout autant honnête. Aussi douloureuses furent ces retrouvailles ; amères devinrent les dernières paroles qu’ils eurent l’un pour l’autre ; il se sentit libéré du poids de la jalousie s’étant gangrénée en lui à une époque, lorsqu’il la crût redevable du choix qu’il avait fait de partir avec elle et d’abandonner sa vie derrière lui. Il ne voulut la perdre une nouvelle fois, conscient de devoir assumer le choix de sa dépendance pour elle. Mais vivre sans elle l’avait obligé à se raccrocher à d’autres amis, trouver le semblant d’une place qu’il pût occuper seul.
« Nous avons passé trop de temps ensemble pendant la guerre. J’en oubliais parfois avoir une famille à retrouver. Peut-être fallait-il que nous nous quittions pour que je le comprenne. »
     Il eut à peine le temps de rentrer chez lui, profiter de l’instance de paix ayant fleuris les armes du pays. Quelques nuits à peine à réchauffer le lit de sa femme, lui promettre qu’ils réussiraient à arranger ce qui fût briser entre eux. Avant que Daphné n’apparaisse sur le palier de sa porte avec l’annonce de son départ. Il l’eut maladroitement retirée de l’équation en revenant à Manchester ; redevenant l’homme qu’il eut aimé être sans elle. Bien trop épris de celui qu’il devenait dans ses yeux, pour au final se satisfaire du premier.

     Il se saisit d'une poignée de vent, perdant des yeux le visage de Daphné pour se noyer dans les remous des vagues.




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Daphné Iversen

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MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Sam 8 Avr - 4:46


clarence, daphné ◊ ”I've got a hundred million reasons to walk away, but baby, i just need one good one to stay.”

Il restait à Daphné un goût étrange en bouche; une amertume prononcée que peinait à dissimuler un trop plein de sucre. Elle voyait la douceur et la beauté d'une situation telle que la leur – les retrouvailles de vieux amis, la réunion d'âmes en peine, la rencontre forcée des grands absents – mais quelque chose dans son esprit l'empêchait de réaliser en un sens. Elle aurait peut-être mieux réalisé si leurs peaux s'étaient effleurées, rien qu'une fois; si un quelconque contact avait pu rendre sa normalité à cette scène étrange. Elle aurait peut-être associé une réalité à cette entrevue si leurs voix trahissaient la joie certaine qu'ils cachaient sous des couches et des couches de rancœur; elle serait sortie de cette bulle si elle avait reconnu en cet ectoplasme de bord de plage son partenaire de toujours.
Elle avait tant imaginé ce moment qu'il avait déjà l'air d'un souvenir. Sa gorge se serrait lentement, à la même vitesse que s'écoulait le temps entre eux – si elle ne réalisait pas encore tout à fait que Clarence était bien face à elle, déterminé à rentrer avec elle, elle n'avait aucun mal à se rendre compte de tout ce qui changeait; de la situation qui variait des mille et une possibilités qu'elle avait envisagées; de son plus fidèle ami qui différait en bien des points de chaque visage qu'elle lui avait connu. Elle ne voyait pas en lui, droit sur cette plage, le Clarence de leurs vies passées. Elle ne voyait pas celui dont elle avait désiré l'attention et l'amitié; elle ne voyait pas celui qui avait franchi les barrières temporelles avec elle. Elle ne voyait pas le Clarence qui l'avait laissée au dix-neuvième siècle pour repartir à une époque qui leur allait mieux – elle ne voyait même pas en lui le Clarence de 1941 dont elle pensait si bien se souvenir. C'était peut-être le fait de ne pas savoir si il avait bel et bien changé, ou si ses souvenirs s'étaient partiellement effacés, partiellement modifiés, qui lui laissait ce goût en bouche. Elle avait cru pouvoir trouver, en sa froideur et son manque de proximité, un peu du premier Clarence qu'elle avait croisé à Londres, mais il n'en portait à bien y regarder que le nom.
Elle désespérait, entre deux soupirs, de retrouver un peu de cet ami qu'elle n'avait pas voulu suivre pour quelconque raison idiote, quand elle lui avait fait abandonner la seule réelle vie qu'il avait jamais possédé.
Elle désespérait, le regard assassin sous des sourcils froncés, de le voir rire ne serait-ce qu'un peu de cette situation qui lui donnait, à elle, l'envie de hurler à s'en casser la voix.
Que je regrette ? Ce jour-là je ne suis pas parti Daphné, je suis rentré. Daphné n'avait jamais saisi la nuance en des dizaines d'années; se refusait à la prendre en compte même aujourd'hui. De toutes les époques qu'elle avait connu jusque là, Clarence avait été sa seule constante, son seul repère. Elle s'éloignait parfois, n'oubliait jamais de revenir à lui – si elle rentrait, où que ce soit, à quelle époque que ce soit, il était cette nuance. Ce qui différenciait une époque inconnue de l'époque où elle se devait d'être. Si Clarence était là, elle était à la maison, parmi les siens. L'idée qu'il puisse en être autrement pour lui était folle, si ce n'est inconcevable.
Elle éloigna son regard de celui déterminé du britannique chaque fois qu'il se refusait à le faire. Daphné avait du mal à attendre qu'il finisse de parler. Elle ouvrait la bouche, la refermait sans un mot, avalant une bouffée d'air frais et salé dont elle aurait pu se passer. Je ne serais pas ici si je ne souhaitais plus te revoir, et te reproche encore ton absence, mais je crois que tu as finalement eu raison de partir. Le bruit des vagues lui semblait s'intensifier, trahissant son esprit bouillonnant. S'il n'éveillait pas exactement la joie qu'elle s'était attendue à ressentir, Clarence pourrait au moins se vanter de ne pas laisser Daphné indifférente.
Elle voulut paraître menaçante en franchissant l'espace qui les séparait, allant écraser un doigt accusateur sur le torse de Clarence. Tu es la pire personne que j'aie jamais rencontré, Bannerman. Elle désira rire un instant, avant que l'amertume ne la rattrape. T'attends-tu sincèrement à ce que je te suive, après un tel discours? À ce que je m'excuse, peut-être? Sa gorge continuait à se serrer à mesure que les vagues venaient s'échouer à quelques mètres à peine de leurs pieds. Tu as abandonné une vie, une femme, une guerre pour une époque qui ne nous appartient pas; tu as laissé tout ce que tu as jamais connu par curiosité pour de nouveaux temps, et tu n'avais pas ta place? Je ne suis même plus sûre de savoir quoi te dire, Clarence, et j'ai pourtant eu le temps d'y réfléchir. Daphné retira son doigt, fouillant le fond de sa poche pour ne trouver qu'un paquet de cigarette vide, qu'elle jeta aussitôt dans le sable. Plus qu'habitée par une simple rage, ses yeux trahissaient une déception, une peine et la jalousie qu'elle avait tant détesté en Clarence. Elle détestait chacun des mots qu'il lui lançait sans douceur, détestait encore plus les idées qu'ils faisaient valser dans sa tête. Celle qu'il s'en était sorti aussi bien qu'elle en son absence. Celle qu'il ne regrettait pas. Tu étais devenu ma famille, Clarence. Pendant une guerre comme l'autre; je n'avais pas de mari à retrouver, mais je savais où te trouver, toujours. Et je n'étais à ma place quelque part que si tu m'y accompagnais.Jusqu'à - Elle ne finit pas sa phrase. Elle n'en avait pas besoin.
Daphné jouait avec ses doigts, nerveusement, à défaut de pouvoir les serrer autour d'une cigarette. Son regard passait de ses mains à celui de Clarence, mais elle avait un air accablé, presque résigné qu'on ne lui connaissait pas. Jongler sans cesse entre la rage et la peine l'épuisait déjà. Se voir habitée de la jalousie qui avait autrefois animé Clarence encore plus. Elle avait l'air bien idiote, elle qui s'épanouissait tant au milieu de tous ces syndrigastis, à s'attacher soixante-dix ans plus tard au seul absent de sa vie. Tu relativises peut-être à propos de tout ça, mais je n'y arrive pas encore. Pas plus que je n'arrive à retrouver en toi celui que j'ai quitté des yeux en 1873. J'aimerais, pourtant, mais je ne sais pas si ce qui faisait qui tu étais à cette époque est encore qui tu es – et je peux peut-être abandonner une époque, mais pas le souvenir d'un vieil ami.


burn ◊ ”You and your words flooded my senses, your sentences left me defenseless; you built me palaces out of paragraphs, you built cathedrals.”
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Clarence F. Bannerman

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MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Mer 12 Avr - 0:07


Depuis
DAPHNÉ & CLARENCE

     Les vagues menaient leur danse. Elles voulurent les avaler et ne prirent jamais assez d’élan pour les atteindre. Lointaines, et inlassablement avares de cette côte qu’elles ne purent engloutir. Clarence voulut être libre comme elles, oublier le poids du futur et ce qu’il eut fait disparaître. Sa vie, simplement ; et naissait sous cet aspect la possibilité qu’Annabeth ait pu refaire la sienne. Il se refusait le droit d’y penser, égoïstement attaché à l’importance qu’il voulut avoir pour elle. La souffrance qu’il souhaitait avoir laissé derrière lui. Il voulut l’imaginer pleurer son absence, son silence ; imaginer ses parents vieillir avec l’incertitude de ce qui était advenu de leur enfant. Son père aurait cherché sa trace, à l’aide d’un frère que Clarence sut à peine aimer. Il aurait sacrifié le reste de sa vie pour cette cause, en vain. Sa chaise serait laissée vide aux anniversaires et fêtes de familles, ses vêtements à l’abandon dans une penderie qu’Annabeth n’aurait jamais la force de dénuder. Le deuil parfait offert à lui-même, sans jamais oser chercher à connaître les vérités qui eurent enjoins son départ. Elles appartenaient au futur ; raison pour laquelle il n’eut jamais le courage d’y voyager. Il ne craint jamais le monde, mais les faits ancrant à jamais son passé, celui de ceux qu’il eut quittés.
     Daphné aurait dû le comprendre, le déceler sans qu’il n’ait à lui dire. Connaître le fond de cette crainte car elle allait de pair avec ce qu’il avait perdu au prétexte d’un abandon. Et elle s’y était réfugiée, l’obligeant à contourner une règle qu’il s’était promise. Celle de ne jamais fuir plus loin que 1941. Elle aurait dû le comprendre, et cette certitude l’amenait à lui infliger ses mots les plus tranchants. Il sentait leur poids entre eux, appuyé par la mer se jetant violemment à leurs pieds. Lointaine, et elle n’avait été plus proche de lui depuis des années. Plus belle aussi.

     Il aurait dû se blesser contre les siens, lorsqu’elle se mit à le détester d’un index posé telle une arme sur son thorax. Elle avait arraché son regard à la mer, l’obligeant à baisser les yeux sur l’accablant doigt levé vers lui. Dans son agressivité il recueillait son nom. La façon qu’elle eut de le prononcer comme s’ils furent de nouveaux dans leur passé. Elle avait parfois cherché à le séduire ; le séduisait dans ces instants impromptus sans même le vouloir. Elle avait gagné son amitié, sa vie et une partie de l’homme qu’il était, lorsqu’il se retrouvait à aimer la femme et non l’amie qu'elle dû être. Brièvement, au cœur d’un fantasme, et cela n’eut aucune incidence. Car ce ne fût jamais ce qu’il eut cherché auprès d’elle. Seulement pouvoir la garder assez près.
     L’envie de gagner était plus forte que celle de se retrouver. Si bien qu’il se satisfaisait bientôt plus que des hésitations dans sa voix, les mots qu’elle admettait ne plus savoir utiliser. Il crut l’avoir fait fléchir lorsque son regard s’était assombri, ses gestes devenus nerveux. Lorsqu’elle admit tenir à lui. Il eut besoin de cette affection pour accompagner la sienne. Celle qu’il cachait par orgueil derrière les bienfaits de cette séparation. Et ce qu’il ne lui dit pas, fût qu’il continua à l’aimer toutes ces années. A pleurer son absence aussi bénéfique pouvait-il la dépeindre. Un besoin de la briser, et elle finit par le briser lui aussi. Lorsqu’elle ne le reconnut plus.

     Ses dents s’étaient serrées. Son corps soudain abandonné à la merci de l’immensité dans laquelle il ne trouvait plus sa place. La fatigue du voyage se fit ressentir, les nerfs à vif sous l’effet de quelques mots bouleversants, et il avait lui-même sut les manier pour la blesser.
« Je le sais. »
     Il avait changé, s’était fané dans sa solitude comme dans l’éternité qu’il voulait pouvoir rendre. Elle était un cadeau de trop à la nouvelle vie qu’il s’était offerte. Le prix à payer pour avoir fui et fait souffrir ceux qu'il laissait.
     Il dérogea à toutes ses règles, glissant un bras autour de Daphné pour l'étreindre. L’autre suivit, accompagnée d'une main tenue contre sa nuque. Il obligea Daphné à loger son visage contre lui, étouffa ses mots avant qu’elle ne puisse les prononcer.
« C’est la raison pour laquelle tu dois rentrer. »
     Sauver ce qu’il restait de lui.
     Elle devenait réelle dans son étreinte. Faite de chair et non plus d’un souvenir intangible. Il l’avait rarement tenue ainsi, par peur, par habitude. Peu importait ce dont il s’était satisfait, il crut devoir lui offrir cette proximité. Serrer ses bras autour d’elle pour combler le vide qu’elle avait laissé. Celui qu’ils avaient laissé ensemble. Si l'oublier put être aussi simple.
« Es-tu plus heureuse ici ? »
     Ses mains relâchèrent leur pression, libérant Daphné de l'impulsivité d'une affection. Elles glissèrent à deux contre le haut de son dos, las et encore enivrées de cette amitié qu’elles eurent toujours peine à exprimer. Pour la première fois Clarence s’inquiétait pour elle, craignant plus exactement qu’elle ait pu trouver son bonheur ici. Et il s’imagina en ce cas, qu’il pourrait s’en satisfaire et rentrer seul. Que son absence ne serait plus aussi embarrassante s’ils purent s’accorder de nouveaux adieux. Il courrait après elle depuis longtemps avec l’incertitude de savoir quoi trouver, et à présent celle de savoir quoi chercher.

     Ses mains finirent par retomber lentement, effleurant du bout des doigts ses bras pour la quitter. Sa peau était froide, ou était-ce la sienne.




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Daphné Iversen

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❧ Particularité : elle envoûte les hommes d'une seule chanson susurée. pratique pour qu'ils lui offrent un verre, beaucoup moins agréable quand ils deviennent insistants.
❧ Occupations : si voler les secrets des uns et des autres ne suffit pas à occuper son temps, elle le passe à chercher et collectionner tout et n'importe quoi.
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MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Mar 27 Juin - 0:51


clarence, daphné ◊ ”I've got a hundred million reasons to walk away, but baby, i just need one good one to stay.”

Daphné était une poupée que les temps, les astres et les dieux avaient bien épargné. Elle demeurait là, immobile et immaculée sur une grande étagère d'où on ne la sortait pas, quand bien d'autres poupons en face revenaient sur les leurs les gueules noircies de la crasse de la vie, fissurées par les maux posés sur leurs routes. Elle, n'avait pas de plis sur ses beaux habits, pas un nœud dans les cheveux. Daphné n'avait tout au plus été qu'effleurée par la vie. Son plus grand malheur, c'était de ne pas en avoir.
Elle se mit assez vite au cours de sa vie à amplifier la moindre chose qui lui arrivait. D'un haussement de ton, elle faisait une dispute qui devenait une bataille. D'une femme elle devenait une tornade. Elle essaya, pendant son adolescence, de chercher les problèmes s'ils ne venaient pas à elle, mais la vie était une excellente joueuse de balle au prisonnier et évitait tout ce que Daphné s'essayait à lui lancer – ou était-elle, elle, une joueuse pitoyable?
Quoi qu'il lui arrive, Daphné avait toujours été sûre de s'en sortir. Elle n'était pas plus optimiste qu'elle aurait du l'être, n'était pas idéaliste pour un sou, et elle demandait à voir son ange gardien de ses yeux avant en croire en lui; elle avait plutôt cette certitude qu'elle ne s'expliquait qu'à moitié que quoi qu'il arrive, elle s'en sortirait. Elle avait peur clamer une peur ou une autre, ç'avait plus ou moins toujours été comme ça. Elle savait qu'elle s'en sortirait hors de sa Norvège natale. Était sûre de survivre à la guerre. Quand bien même on l'aurait envoyée au front, elle aurait pleuré jours et nuits, eu le cœur qui bat tant qu'humainement possible, mais une voix dans sa tête l'aurait rassurée, lui aurait dit qu'elle n'aurait rien passé le dernier coup de feu. C'était idiot, peut-être risqué, peut-être son fléau quand d'autres en auraient rêvé. Il n'arrivait rien à Daphné.

Son plus grand malheur, ça avait été la séparation que Clarence lui avait imposé. Toutes les époques de sa vie avaient été des aventures, les chapitres bien compilés d'un livre qu'elle écrivait d'un commun accord avec le destin, si destin il y avait. Le départ de Clarence, en revanche... c'était peut-être l'exception qui confirme la règle.
Elle l'avait regardé partir sans avoir la force de franchir la distance grandissante qui les séparait, laissant le monde supposer que c'était un éloignement né de leur commun accord; mais il avait été plus d'accord qu'elle.

Je le sais.
Revenant à elle, Daphné sentait Clarence plus tendu, plus raide que quelques instants auparavant – et il ne lui apparaissait bizarrement que plus présent, plus imposant. Il était agréable de constater que quels qu'ils soient, ses mots avaient toujours le pouvoir d'éveiller une réaction ou une autre chez son plus vieil ami.
Elle avait voulu tendre le bras, effleurer ou frapper la peau de son visage – mais l'idée lui effleurait à peine l'esprit quand Clarence passait ses bras autour d'elle. Elle sursauta, quand bien même le contact n'était pas brutal, peu habituée à ce genre de contact avec Clarence. Peu habituée, depuis des décennies, à quelconque contact avec Clarence.
Elle avait autre fois été celle qui prenait ce genre d'initiatives. Celle qui baladait ses mains çà et là, dans aucun autre but que de les occuper ou d'embarrasser Clarence – non pas que ça ait été d'une grande efficacité. Daphné finit néanmoins par se détendre dans les bras, comme si c'était son passé entier qui l'enveloppait. C'était une étreinte bien plus douce que ne l'avait été la conversation la précédant – elle soupira de cet instant de répit, l'une de ses mains se posant sur le bras de Clarence.
Elle ignorait amèrement qu'il veuille qu'elle rentre avec lui pour son propre bénéfice. Elle avait, en plus de se croire invincible, l'art et la manière de mal interpréter ce qu'on pouvait lui dire.
Es-tu plus heureuse ici ?
Pour un moment de plus, Daphné garda sa tête contre le torse de Clarence, juste le temps que la réflexion mûrisse dans sa tête. Elle n'était pas sûre de vouloir répondre à sa question, trop craintive de ce qu'une réponse ou une autre impliquerait.
Elle se sépara de l'étreinte de son ami, dressée bien droite dans le sable de la plage, son regard planté comme la lame d'un soldat dans celui de Clarence. Et, comme si ça devait lui suffire, elle haussa les épaules.
Est-ce que ça a la moindre importance? Elle effleura ses bras comme ses bras l'effleuraient. Tu as toujours été doué pour tout prévoir Clarence, moins pour t'inquiéter de mon bonheur. Elle était heureuse, mais elle l'avait été – elle le serait – de la même manière en 1941. Daphné prenait une décision parce qu'elle en avait envie sur le moment; son bonheur ou ce qu'il en serait n'avait pas beaucoup joué sur la plupart de ses décisions. Elle avait voulu entrer dans les boucles. Elle avait voulu voyager des unes aux autres. Elle n'avait pas voulu rentrer avec lui une première fois. Il était peut-être temps.
Elle espéra presque que les vagues engloutissent ses seuls mots. D'accord.


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Clarence F. Bannerman

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MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Jeu 6 Juil - 23:13


Depuis
DAPHNÉ & CLARENCE

     Il avait craint une partie d’elle avant même de l’avoir connue. Lorsqu’elle se tenait fière devant les agents du MI6, sourires aux lèvres et jambes repliées sous ses jupes. Elle avait cette façon de contrôler les regards, au creux d’une réaction aussi banale qu’un fantasme, prise d’une confiance en elle que Clarence sut toujours juger. La Guerre ne dû mériter aucun de ses gestes, trop infantiles et déplacés parfois, alors que plus loin les chaires s’effritaient. Il souriait à l’idée d’avoir cru lui échapper, l’ignorer alors qu’elle n’attendait certainement que ça. Il la voyait différemment aujourd’hui, et se méfiait encore de ce qu’il avait craint en elle. Tout particulièrement son impulsivité, ébranlée par leurs retrouvailles et elle continua dans sa violence à le surprendre. Il s’était blessé de ses mots et s’agaçait à présent des nouveaux, feignant son calme tandis qu’elle prenait l’apparence d’une autre femme. Il s’attarda à peine sur son « D’accord », les yeux papillonnant par excès contre le ciel. Il avait cherché des mots à lui répondre, corrompre l’image qu’elle eut de lui ou laisser sa joie accompagner la promesse d’un retour, mais tous s’écrasèrent d’un souffle contre le vide de la plage.
« As-tu terminé de me dépeindre comme le pire des amis ? Des hommes même, à t’entendre. »
     Il haïssait les disputes, dévoilant non moins ses failles que celles des relations auxquels il se raccrochait. Comme il pensait son mariage empreint de perfection, dans le plaisir qu’il avait de retrouver une femme ne lui reprochant d’abord jamais ses absences. Il y’eut matière à se plaindre, et les disputes furent chaque fois le meilleur des terrains pour vomir les mots les plus cruels, des pensées qui jusqu’alors interdites, furent insoupçonnées avant d’avoir été dites. Cette dispute-ci le lui rappelait, dans la colère de Daphné qu’il ne sut jamais comment aborder. Il savait l’avoir déçue, et en connaissait même les raisons, aussi égoïste qu’elle pour accepter de les juger en faveur des siennes. Mais cela avait commencé ici, pensait-il, bien après la réalité dans laquelle Daphné tenait lieu de repère à sa solitude. Loin d’une vie enserrée à son cou, et de disputes qui jamais ne la concernerait. Il savait, à présent, dans la faiblesse des mots qu’elle avait prononcés, qu’il avait pu surestimer sa force. Trop aveuglé par lui-même, et il ne put réellement se le reprocher.
« Je n'ai jamais cru bon de me soucier de ton bonheur, car tu semblais savoir l'atteindre seule. S’il y a une chose que je n’ai jamais faite, et il le regrettait parfois, c’est bien de t’avoir menti ; d'avoir fait semblant de me préoccuper de toi. Je ne te tiens pas en cage, ni te force à rentrer au final. Je ne souhaite pas te ramener avec moi par égoïsme, et te demande sincèrement si tu en as envie. Tu dois savoir que je n'ai pas fait ce chemin pour un consentement mais pour une amitié. »
     Elle n’aurait pu le comprendre. Elle ne l’avait jamais connu qu’au travers d’instants passés à deux, nourrie de son passé par bribes de souvenirs racontés, quelques souffrances mentionnées avec pudeur, et les grimaces sur son visage lorsqu’il devait y retourner. Elle n’eut jamais connu l’homme qu’il était dans ce qu’il désignait comme « sa vie », ni le mari ni le fils, ni le frère, le voisin, ou n’importe quel rôle qu’il eut à jouer au milieu de cette foule entassée. Sinon ce serait-elle doutée de la sincérité qu’il lui offrait, aussi pudique pu-t-elle parfois être, suggérée dans un comportement qu’elle lui avait toujours connu.
« Tu sais, je pensais réellement que tu étais la seule à me connaître. Parce qu’à l’époque tu étais seule à savoir pour ça – Il tendit les bras vers elle, paumes brièvement jetées vers le ciel avant de reprendre – Mais à t’entendre, je suis déçu d’apprendre que tu as sur moi le même regard qu’Annabeth. »
     Il inspira lentement cet air sauvagement balancé par le vent, jeté contre eux jusqu’à ce qu’ils ne penchent.
« Tu réagis comme elle. »
     Il sourit tristement, un instant accablé du poids du monde, la colonne droite et les rancœurs douloureuses. Il pensait bien qu’elle fût différente d’elle, lui imposant l’image de cette femme qu’il savait décrire comme un mal. Mais cela l’ébranlait, de croire qu’il fût l’homme qu’elles dépeignaient, et non celui qu’il croyait être. Il avait conscience de ses failles et décelait d'autres qualités, gardées avec regret invisibles dans les mots de son amie.
« J’étais devenu ta famille, et que suis-je maintenant ? Daphné je suis fatigué. J’ai pensé avoir besoin de toi avant de définitivement perdre pieds, et je doute maintenant que nous puissions retrouver ce que nous avons perdu. Pas si tu n’y crois pas, ou n’y a jamais cru. Pas si ces scènes se répètent... Je les ai déjà vécues. »
     Ses jambes fléchirent, les pieds creusant le sable pour l’aider à s’asseoir. Tenir droit ne l’amusait plus, puisait les dernières forces d’un corps éreinté - non plus par le voyage mais par les années. Son indexe tremblait contre l’un de ses genoux, relevés devant lui comme deux grands arbres abattus.




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Daphné Iversen

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MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Mar 11 Juil - 23:47


clarence, daphné ◊ ”I've got a hundred million reasons to walk away, but baby, i just need one good one to stay.”

L'air s'alourdissait, les souvenirs se froissaient, leur fatigue se creusait à mesure que le temps passait, que les langues se déliaient. Qu'ils déterraient des souvenirs trop longtemps oubliés, et que leurs esprits avaient probablement été chamboulés dans un faux-semblant de réalité. Qu'ils crachaient des vérités trop vieilles pour être claires. Daphné était fatiguée de se battre contre cette copie d'un Clarence qu'elle avait trop bien connu, de lutter pour retrouver celui qui avait été remplacé par un visage fade et des mots las et aiguisés à la fois, fatiguée de voguer dans un sens puis dans l'autre, de ne pas savoir ce qu'elle voulait ni ce que lui attendait vraiment d'elle. Elle avait le mal de mer de cette journée.

Clarence avait pour elle toujours été annonciateur d'émotions. Quand elle était arrivée en Angleterre, et cela semblait aussi lointain qu'il y a trois vies, il l'avait rendue curieuse. Il avait le charme anglais d'un James Bond, une lueur pittoresque dans ses yeux. Il lui avait donné envie d'en savoir plus; elle aurait voulu qu'il puisse lui donner une encyclopédie de lui, un manuel et un mode d'emploi. Elle avait cherché son amitié, s'était emplie de frustration quand il la lui avait refusée, de rage quand il s'obstinait à vouloir la garder à l'écart. Il avait eveillé un certain acharnement chez elle qui, bien que passionnée par son engagement dans la guerre, se suffisait d'une vie fade. Elle n'avait vécu à Londres qu'au rythme de souvenirs enneigés, de rires fantômes qui venaient combler le silence de son appartement. Elle se rappelait douloureusement les visages abandonnés, bien qu'elle ne les regrettait qu'à moitié – jusqu'à ce qu'elle fasse de la place pour de nouveaux souvenirs et que Clarence lui fasse une place, juste pour elle. Il avait dépoussiéré ses mémoires en s'y installant, laissant s'effacer les anciens visages et les paysages d'hivers passés. Elle avait été heureuse, en ayant l'impression que plus que pour trouver la guerre, c'était pour trouver un ami qu'elle avait fait tout ce chemin – elle avait troqué une vie contre une autre, et Clarence l'avait aidé à la commencer. À troquer les chimères du passé pour ce qui l'attendait à présent.
Une part d'elle voyait bien qu'elle construisait sa vie autour d'un noyau de quelques personnes à peine, que ça ne pouvait pas être bon. C'est peut-être pour ça que l'idée des boucles, quand elle en trouva une, la charma plus encore qu'en son enfance. Elle avait à nouveau abandonné une vie bien vivante pour s'enfoncer dans l'illusion d'un jour éternel en 1941, mais elle avait gardé en Clarence un morceau de sa vie passée. Du passage de sa première vie à celle-ci. Il était ce qu'elle avait de plus proche du monde réel, du monde qui voyait le temps passer, et toujours dans le bon sens, et elle s'y était cramponné pour ne pas oublier qu'elle avait eu d'autres existences avant, quand bien même elle les avait quittées de bon coeur. Quand l'extérieur des boucles lui manquait, elle le retrouvait en Clarence; quand elle se satisfaisait de sa journée infinie, elle voulait qu'il s'y plaise comme elle.
C'est peut-être lui qui avait rendu le changement nécessaire à sa vie. Il avait été meilleur compagnon d'aventures qu'elle n'en avait eu avant, et elle se plaignait si dans un autre univers elle n'avait jamais fait sa connaissance. Ce changement avait été bénéfique et essentiel à sa vie, d'autres l'attendaient peut-être si sa vie évoluait à nouveau. Elle s'était laissé prendre au jeu des boucles, toujours curieuse de découvrir ce que la prochaine leur offrirait. À force d'avancer, elle avait lâché la main de Clarence, ne se retournait plus pour voir s'il suivait sa cadence, ignorait le fait qu'il se soit arrêté sur le bord d'une route qu'elle continuait d'explorer.
Elle avait pleuré à son départ, puis plus du tout pendant des jours. Peut-être quelques semaines. C'était une douleur sourde qui résonnait partout à la fois en elle. Elle avait perdu avec lui chacune de ses vies. Son existence mortelle et tout le reste. Daphné s'était entêté à continuer sur sa lancée, à chercher plus encore, des fois que l'univers et la prochaine boucle lui envoient un cadeau mieux encore que la compagnie de Clarence – et quand elle ne trouvait plus de boucles, elle était revenue sur chacun de ses pas au moins trois fois pour être sûre d'elle.

Daphné déglutit difficilement, une boule née d'un mélange de joie de peine et de colère coincée dans la gorge. Retrouver Clarence et tout ce qu'il représentait, tout ce qu'il avait pu incarner faisait beaucoup à encaisser en une fois. C'était peut-être son retour qu'elle avait attendu de trouver au détour d'une boucle. Elle s'enfonçait lourdement dans le sable à chacun de ses mots jusqu'à ce que lui s'y laisse tomber. Elle chercha à trouver son regard mais n'insistant pas longtemps, se calmant avec le rythme  presque régulier des vagues. Les mêmes que chaque autre jour.
Tu m'as laissée comme tu l'as fait pour elle. Elle ne prononçait pas son nom. Elle n'était pas sûre de l'avoir jamais laissé passer ses lèvres, jugeant que c'était un nom trop spécial pour le voler à celles de Clarence. L'âge m'a peut-être rendue plus amère et critique que je ne l'ai été. J'avais raison, quand tu nous nous sommes perdus, - elle posa une main sur son épaule, les doigts agités comme pour enlever une poussière qui n'était pas là - tu te fais vieux. Moi aussi. Elle voulut rire doucement, avant de se rendre compte à quel point qu'elle sonnait faux. Elle avait besoin qu'on l'accorde avec précision, comme un vieux piano. Retrouver le Clarence que j'ai connu est tout ce que je souhaite. Tout ce que j'ai souhaité, depuis que je t'ai vu partir. Déterrer cet autre toi, avec qui j'ai quitté une vie entière, ce précieux frère que j'ai aimé plus que tout. Avec la délicatesse d'une princesse, Daphné s'assit à côté de lui. Mais j'ai peur que celui-là ne soit mort le jour où nous nous sommes quittés. Le mouvement des vagues ne l'appaisait plus assez; avec un rythme plus chaotique que celui de la mer, des larmes dévalaient le rose de ses joues. Tu m'as laissé des décennies pour faire mon deuil, et je ne suis pas sûre que ça suffise. Mais parfois, elle soupira pour calmer le ton de sa voix, ainsi que pour se rapprocher un peu. Parfois, un renouveau est bénéfique. Nous avons beau avoir changé, Clarence, et j'aurai beau prétendre être toutes les grandes femmes indépendantes que je n'ai jamais vraiment été sans toi, je ne supporterai pas de te voir t'éloigner à nouveau. Daphné calmait la tempête de ses émotions, laissait s'échouer sa tête sur l'épaule de Clarence. Si pour une fois tu voulais sincèrement t'occuper de mon bonheur, alors force-moi. Quoi qu'il arrive et quoi que je dise, ne me laisse pas.


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MessageSujet: Re: Depuis ◭ ft. Daphné   Mer 12 Juil - 2:23


Depuis
DAPHNÉ & CLARENCE

     Ils avaient encore trop de temps à passer. Celui d’une éternité dont l’étendue prenait peu à peu forme, s’éloignait d’eux à mesure qu’ils avançaient dans ses méandres pleines de promesses. Trop d’années à vivre, à regretter le passé qui leur fut enlevé. Les méandres se noircissaient d’obscurité, et ils purent à peine y voir leurs pieds. Ils avaient déjà vécus l’équivalent d’une vie ; Penser aux milliers à venir rendait à Clarence ses tristesses. Il était vieux et le savait, l'entendre de Daphné l’avait bouleversé parce qu’elle ne fût pas devenue comme lui. Il savait tout ce que lui avait apporté son absence, et souffrait tout autant de ce qu'elle lui avait en contrepartie enlevé. Ce qu’il prononçait avait été vrai, il était par-delà bien trop attaché à elle. Mais il eut peur soudain, de devoir l’être éternellement, heureux de retrouver la douceur de ses gestes tout en se demandant combien il leur faudrait vieillir encore. Il se demandait, en le craignant, ce qu’il adviendrait d’eux et de leur amitié. Comme s’il ne fut jamais prêt à rendre le fardeau de son existence à quelqu’un d’autre, fermé à toute amitié profonde car il n’en avait jamais eu avant. Peut-être l’aimait-elle trop elle aussi, dans ses mots qui tristement le rendirent heureux. Leur réalisme faisait mal, tout autant que de devoir dire Adieu à ceux qu'ils ne furent plus. Il se sentait s’effacer, une brume légère devenue opaque sur sa pupille. La mer tremblait sous le ressac d’une larme bordée contre son œil, et il la retint soudain en détournant le regard. Il la sentait contre son épaule, entendait ses mots comme s’ils lui furent murmurés. Ils eurent bien trop de vies à vivre encore, piégés dans des corps leur sciant à présent mal, des journées monotones que seules leurs colères pouvaient espérer vaincre.
« Je ne l’ai pas laissée. Rien n’aurait pu réparer ce que la Guerre nous a fait vivre. Rien n’aurait pu changer l’intérieur de mes mains. »
     Elle l’aurait su, un jour. Elle ne lui avait jamais réellement appartenu. Son cœur peut être, et elle se réservait des secrets qu’il n’eut jamais à savoir. Elle accepta les siens car il lui sembla vouloir son bien. Différemment des hommes qu’elle avait connus. Puis on lui eut pris le droit d’enfanter, celui de se lever chaque matin sans craindre de savoir ses proches tombés au front, de savoir sa maison menacée par les bombes. Elle avait eu besoin de lui à cette époque, de la colère qu’elle lui infligeait car il n’y eut personne d’autre à blâmer. Tous partis à la bataille, pendant que son mari rentrait après des jours d’absence sans plus de tendresse qu'elle n'avait elle même à offrir. Revenu de destinations inconnues, il se glissait dans son lit sans aucun mot. Parce que venue la Guerre ils n’eurent plus rien à se dire, tout à se reprocher, dans des secrets les ayant engloutis.
« Elle ne le supportait plus. Jamais je ne serais parti sans d’autres raisons que ça. »
     Il fût bien trop heureux de voir une vie se dessiner devant lui lorsqu’il la rencontra, lorsqu'il attrapa si facilement son regard et gagna sa confiance. Il avait pensé que les paupières ne lui permettraient jamais de se faire de grands amis, d’avoir une famille, et Annabeth lui rendit à mesure cette utopie. Sinon dans ses amitiés, dans l’amour qu’elle lui avait porté. Elle aurait détesté Daphné, et l’idée de les voir toutes deux pincer les lèvres à chaque rencontre l’aurait fait rire. Parce que cette amie aussi, aurait une place dans sa vie.
« Je ne t'ai pas laissée non plus... ou l'avons-nous fait ensemble ? » Une vérité acceptée à moitié, alors qu'il s'était convaincu qu'elle avait eu le choix de rentrer toutes ces années. Ses mots cessèrent un instant, rhabillés de pensées tenues jusqu'alors éteintes.
« Avais-tu imaginé rester si longtemps ? J’ai… » Le passé devint difficile à prononcer. « J’ai toujours espéré rentrer, mais n’ai jamais trouvé de solution me le permettant. »
     Il la savait contre lui, et fuyait encore ses regards, la pudeur avare des mots insouciamment entendus de sa propre bouche.
« Nous aurions dû fuir ailleurs, dans la réalité. Vieillir plus loin ensemble car je n’aurais pu le faire seul. Cela aurait été moins douloureux, moins long. »
     Il récupéra finalement le regard de Daphné. Les joues de son amie s’étaient teintées de rouge, fendues de sillons ramenés par la mer en fines larmes. Il s'était apprêté à sourire pour supporter ses regrets, mais referma ses lèvres et obligea Daphné à relever la tête.
« Rentrons ensemble, nous verrons bien ce qu’il nous reste. » Elle avait changé, et aucun changement ne fût aussi douloureux que celui du regard qu’elle portait sur lui. Adressé à l’étranger qui avait pris la place de son ami, le même souhaitant chaque parcelle d'elle, bien qu’elle ne fût également plus la même. Avec la seule volonté qu’elle put encore vouloir l’accompagner, tenir sa main et sinon le guider, l’empêcher de tomber. « La Daphné que je connaissais ne cessait jamais de sourire, de provoquer, cela même si son cœur lui dictait d’autres envies. » Non qu’il regretta de la voir se confier à lui, ils en eurent besoin pensait-il… Savait-il, en s’y sentant prêt. « Peut-être que voir ses larmes me la fera apprécier davantage, si une telle chose est possible. »
     Il s’allongea, le cœur léger d’une promesse qu’elle lui avait faite. Celle de pouvoir accepter ce qu’ils furent devenus, aussi poignante cette vérité fût-elle une fois entendue. Les mains dénudées, il glissa ses doigts dans le sable, calculant les années qui l’en avait privé. Les grains glissaient sur sa peau, contournant les bandages pour ne pas risquer de s'y loger. Il ferma les yeux, un sourire amusé sur les lèvres, peinant à croire qu'il fût allongé là. Oubliant un instant le futur, le corps bercé par une plage loin de toute civilisation.




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