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 .Aux blessures écarlates nos cœurs désabusés. [August]

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Twice

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❧ Boucle Temporelle : Mars 1941
❧ Particularité : Gémellité fusionnelle
❧ Occupations : ...
❧ Miroir :
❧ Missives : 5
❧ Yeux de verre : 2
❧ Crédits : ???


MessageSujet: .Aux blessures écarlates nos cœurs désabusés. [August]   Dim 10 Sep - 13:39


Trois jours.
Trois jours au fond de lui qu'il le sent endormi, trois jours une main sur le ventre pour s'assurer de sa présence et l'autre sur sa bouche pour assumer sa repentance ; trois jours qu'il ne l'a pas laissé sortir, qu'il le garde là sous ses murailles de chair, d'os, de membranes élastiques, de cartilage et de fluides opaques – protégé dans cette forteresse humaine, dans cette prison fraternelle. Il ne sait pas, lui qui dort à l'écart de ce monde éternellement refait, combien de temps s'est écoulé depuis ce soir où fourbu il s'est laissé glisser à l'intérieur du cocon familier en croyant qu'un nouveau matin se lèverait bientôt, il s'est abandonné à la torpeur ainsi qu'à cet être en qui il jette pêle-mêle toute sa confiance depuis soixante-trois ans qu'ils vivent ensemble, ne s'inquiétant pas de ne rien voir au dehors, de n'entendre aucun bruit jusqu'à l'heure du réveil où cette fameuse voix nichée au creux de son encéphale le tirerait de ses langueurs d'adolescent flemmard. Il a confiance. Mais le nouveau matin pour lui ne s'est pas levé. La voix n'a pas retenti à ses tympans internes. Et il l'ignore. Il continue de dormir, quoique qu'il ne s'agisse pas réellement de sommeil, plutôt d'une stase infra-hypnotique, comateuse, qui le prive de ses réflexes comme de ses réactions aux événements extérieurs, à l'instar d'une enveloppe le préservant de toutes sortes de perturbations extrinsèques. Il ignore que depuis trois jours il ne vit plus, n'ex-iste plus, selon le joug silencieux de celui en qui il s'est lové sans méfiance aucune et à qui il doit le salut qu'on ne daigne pas encore lui accorder.
Depuis trois jours, Twice s'est divisé.
Et Left déambule seul, un et unique, conscient de sa traîtrise sans se résoudre à la résorber.
À ceux qui lui demandent les raisons de cette solitude, il répond invariablement que Right se sent fiévreux, qu'il a attrapé mal sous l'averse de quatorze heures vingt-sept et qu'il reprend des forces en attendent de pouvoir revenir en pleine forme. Cette excuse ne tiendra pas plus d'une semaine, c'est évident, mais faute de givres on mange des merles – et faute d'imagination on joue des clichés. Le jumeau restant n'est d'ailleurs pas dupe de ses propres manquements ; une fois le temps disponible écoulé, il lui faudra ou bien accepter de sortir son frère quitte à le baratiner un soupçon lors d'éventuels questionnements, ou bien inventer une autre explication à cette absence que d'aucuns trouveront, à la longue, mystérieuse. Les deux siamois ont en effet opéré une telle mise en quarantaine qu'en de très rares cas, grippe ou cancer en phase terminale oblige. Or, personne ne pourra témoigner qu'avant celle-ci, Twice montrait des signes de faiblesse ou même s'était disputé au point que l'un d'entre eux se fût mis à bouder. Rien de tout cela, non. C'était arrivé du soir au lendemain. Left lui-même aurait été incapable de justifier son acte, et ce en dépit des myriades de prétextes qu'il avait ensuite convoquées pour se déculpabiliser.
Peine perdue. Il se sentait depuis cruellement responsable.

Dix heures ont sonné il y a peu à l'horloge dézinguée de la salle commune ; la boucle a été renouvelée sans accrocs quelques moments plus tôt et les jeunes Syndrigastis s'égaillent dans les couloirs pour procéder à un brin de toilette ou s'adjoindre à leurs différentes activités. D'un pas lent, discret à la limite de l'effacement, Twice longe les murs jusqu'à la bibliothèque où il espère chaque jour que personne n'aura la mauvaise idée d'avoir envie, par exemple, de lire La Recherche de l'absolu installé sur le rebord de la fenêtre où il a d'ordinaire l'habitude de se placer, les fesses bordées de plusieurs coussins, pour y broder les heures à l'aiguille des mots. Quelle piètre occupation que la lecture, vraiment – ne serait-ce pas plus admirable que d'œuvrer au bien collectif, de cultiver le jardin pour trente individus plutôt que pour soi-même, par égoïsme, d'aider à l'éducation des plus petits et à la maturité des plus grands, de se montrer serviable, disponible et attachant – oui, tout à fait, au lieu de s'isoler pour lire – seigneur, quelle odieuse marque d'individualisme –, mais Left n'écoute pas ces boniments et, les phalanges tâtonnantes devant les forêts de papier réunies sur les étagères, il s'autorise l'hésitation de l'intellectuel.

La pièce est déserte, vide comme il ne le sera jamais, et face à ce constat il baisse ses iris bicolores sur sa poitrine où, s'il se concentre assez, il sent vivoter un second cœur. Dire qu'il aurait pu hériter d'un autre pouvoir, idiot ou mortel peu importe, se rendre invisible ou communiquer avec les fourmis, faire lever la pâte à pain en un claquement de doigts ou contrôler les orages, quelque chose de classe ou de dérisoire, tout sauf devoir partager son corps avec quelqu'un dont il ne pouvait de toute manière se détacher. À quoi cela leur servait-il encore, puisqu'ils n'avaient désormais plus besoin de cacher leur monstruosité natale à des humains qui ne se souviendraient plus d'eux vingt-quatre heures après ? Ces réflexions nourrissaient la rancœur de Twice, elles-mêmes alimentées par les événements de 1928. Tout ou presque – l'irritabilité de Right, l'angoisse de Left, leur double incompréhension et jusqu'à leur séparation tacite – s'originait dans cet incident dont aucun d'eux n'avait eu encore l'occasion, ou ne serait-ce que le courage, de s'entretenir. Tout n'était qu'une vaste et irrattrapable fuite. Et Left préférait boucher ses tympans, voiler ses prunelles et clore sa lippe plutôt que d'aborder le sujet. Alors il avait enfermé son frère, non pas pour le sauvegarder, mais pour se défendre lui-même d'une quelconque allusion, d'une quelconque possibilité de voir ce problème ressurgir.

Il n'arrive pas à lire pourtant. À se concentrer plus d'un bref instant. Les phrases serpentent, rampent hors de la page et se déroulent au sol en tourbillons embrouillés de minuscules lettrines. Ses yeux sur les feuilles, sa paume ouverte sous la couverture, il possède l'attitude du lecteur sans en avoir la compétence et s'abîme une poignée de minutes dans une vaine contemplation avant de refermer l'ouvrage pour en choisir un autre, plus excitant songe-t-il, sans y croire véritablement. Quatre, cinq, six livres finissent de fait sur l'une des tables de la bibliothèque, des tentatives avortées pour oublier ses pensées, et tout autant de fois Left va-t-il s'asseoir, se relever, chercher de nouveau une œuvre aux couleurs des failles sous-marines où il souhaite plonger. Sans succès. Lui si méticuleux d'ordinaire, si attentionné à l'égard de ces compagnons de veillée, c'est presque s'il ne les balance pas sur le meuble après les avoir ouverts en quête d'une accroche valable, d'hameçons assez solides pour lui agripper le cerveau et ne plus le relâcher. N'y a-t-il donc plus rien digne d'intérêt dans ces rayonnages, dans cette maison, dans cette vie ?
Et la colère envers lui qui tout à coup revient le gifler.
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