Vieux amis ◭ THADDEUS
 ::  :: Le Manoir

Clarence F. Bannerman
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☾☾ Particularité :
Des yeux supplémentaires aux creux des paumes. Ils fonctionnent bien mais n’apportent tout à la fois pas grand-chose.
☾☾ Bizarrerie :
Le premier regard éteint, son corps devient bancal. Il avance bras tendus devant lui, cherche son équilibre dans le noir. Il ressemble un peu plus à un monstre, et déteste le savoir.
☾☾ Années :
108. Jamais plus longues que celles qui lui restent.
☾☾ Occupation :
Responsable du Musée des Horreurs Passées.
☾☾ Myocarde :
Divisé entre ce qui fût et ce qui pourrait être.
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Matthew Goode


MessageSujet: Vieux amis ◭ THADDEUS   Mar 2 Jan - 14:39



VIEUX AMIS
Janvier 2018

     Il n’avait jamais cru à l’amitié. Non par dépit ou pessimisme, mais car il employa le mot « ami » sans certitude sur ce qu’il signifiait ; Et dans ces amitiés qu’il considéra comme telles, venait planer l’innocence de quelques hypocrisies. Il n’y eut de redoutable dans l’unification des boucles, que le rassemblement de ses mensonges en un seul et même lieu. Beaucoup trop nombreux, ils se dispersaient et s’oubliaient aux grès d’envies et d’une propension au conflit. Il devait calculer ses gestes pour espérer tenir le fil des bombes qu’il avait lâchées, s’en remettre aux mots soufflés comme des confidences pour éviter qu’elles ne se croisent et ne s’ébranlent.
A Edimbourg les mensonges furent faciles, modelés dans une ville escarpée que la neige recouvrait. L’Ecosse bien loin de Londres, et leurs époques également. Puis il lui fallut retrouver de vieilles âmes dans sa guerre, et tenir pour compte qu’il fût un homme différent lorsqu’il était avec eux. Il les reconnut entre les étrangers comme des souvenirs chaleureux à retrouver. Thaddeus, vieil ami au stylo et aux carnets tout aussi remplis que ses pages. Si ce n’est qu’il savait écrire, bien que Clarence n’eut jamais l’occasion de lire les histoires qu’il rédigeait. Pour la première fois cela lui importait peu de voler un secret. Il avait un tout autre plaisir à lui prendre, et cela ne nécessitait que quelques mensonges.

S’il ne courait après aucune rédemption, il avait laissé à ses histoires le temps de s’endormir, en reparlait peu pour ne pas avoir à s’en souvenir. Lui ne les avait pas notées, et le menteur vieux d’un siècle n’avait plus le cœur à se les rappeler.
« Je les ai entendues partir. »
Il avait rejoint Thaddeus dans ses appartements à l’heure où le manoir s’éteignait. Les ombres disparaissaient, trépignaient en rang pour rejoindre la réalité, et avec elles les Ymbrynes dont ils attendaient ensemble le départ. Clarence se plaignait peu du silence, les rejoignait parfois, mais consacrait ce soir-là au vide et au calme. Il eut prévu un dîner qu’il n’aurait jamais eu sans ça, et prétextait à un vieil ami leurs retrouvailles pour le rendre complice de son méfait. Les laissés pour compte étaient muets le soir, profitant eux aussi de n’avoir plus à entendre les accents se mêler pour parler de ce qui battait son plein à l'extérieur. Ils cessaient tous de se plaindre car sans interlocuteurs, et disparaissaient sans un mot dans l’obscurité.
« Tout est bien trop calme le soir. »
A croire que le bruit lui manquait. Londres ne crépitait plus, et il lui fallait se contenter de simples bruissements perdus. Il se rappelait alors que le manoir d’Edimbourg fût encore plus calme ; Et que ce ne fût pas des missiles qui occupaient le ciel lorsqu’il devenait noir.
« Moins qu’en 1873, c’est certain. »
Il lui sourit, le souvenir de l’époque gravé sur les lèvres. Il n’avait jamais pensé le voir un jour en 1941, ne lui avait pas même proposé comme à Maxine de l’y rejoindre. Thaddeus sciait à son époque sans réellement y appartenir, mais quelque chose au plus profond de lui tendait à faire croire qu’il y resterait à vie. Une impression, une conviction ; Une espérance peut-être, lorsque Clarence voulut faire de la boucle d’Edimbourg l’une de ses nostalgies, et de Thaddeus un ami à y retrouver. Celle-ci lui allait mal, n’était pas aussi calme. Il aurait pris la peine de lui demander s’il s’y accommodait, s’il n’avait pas su par avance que le voir terrer au manoir lui en donnait la réponse. Comme il supportait mal les confidences, bêtement alors qu’il fût longtemps avare de secrets, il laissait reposer les vérités sur ses propres convictions, et parlait autrement pour oublier de ressasser combien cette nouvelle ère déplaisait à ceux n’y étant pas habitués. Il ne parlait pas de ce que lui-même regrettait, ni de la guerre et de ses tremblements qu’il chérissait comme la berceuse de son temps.



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Thaddeus Gentilis
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Métarmophose en Autour des Palombes (Accipiter Gentilis) - Le rapace qui devient le gardien. Le chasseur qui se fait protecteur.
☾☾ Bizarrerie :
Accumule livres anciens et carnets
☾☾ Années :
30 ans, mais en réalité, c'est une énigme pour lui.
☾☾ Occupation :
Perdu dans les méandres de ses pensées, à regarder le monde tourner sans vouloir totalement y prendre part.
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MessageSujet: Re: Vieux amis ◭ THADDEUS   Mar 2 Jan - 20:14

Old friends
Clarence & Thaddeus
And there's no remedy for memory your face is like a melody, it won't leave my head. Your soul is hunting me and telling me that everything is fine but I wish I was dead

A la fenêtre de ma chambre, à observer le ciel revêtir de son manteau étoilé, je tire un dernier fredonnement au tabac qui se consumait jusque-là entre mes lèvres et doigts, l'écrasant ensuite dans une tasse qui au fil des nuits est devenue un cendrier de fortune, une excuse pour encrasser mes poumons déjà alourdit par le goudron qui s'y trouve déjà au lieu de tenter de trouver en mes draps peu usés un semblant de repos. En silence, en ignorant même celui qui partage en cette soirée mon intimité, je termine d'expirer une volute blanchâtre de tabac avant d'exprimer un frisson qui délicat, qui comme la caresse de doigts maladroits dévale mon échine et fait naître sur le bout de mes lèvres un silence qui d'ordinaire n'est réservé qu'aux étrangers et non à ceux qui comme Clarence, sont de rares exceptions qui ont le droit de pénétrer en ce lieu où en l'instant présent, nous ne faisons rien, à part attendre le départ des autres, dans l'espoir de partager un repas en souvenir d'une époque qui est révolue. D'un battement de cils, je tente de chasser la triste pensée qui me murmure qu'en réalité, nous allons célébrer les funérailles d'un lieu et d'une temporalité qui me manquent encore, festoyant pour une amitié factice sur le cadavre d'une époque que je n'arrive pas à quitter. En vain, je tente de chasser tout ça de mon esprit et de simplement me réjouir de revoir Clarence et son immortel propension à se rendre indispensable de par ses manières et cette personnalité unique qui vous donne l'impression qu'il est l'homme que vous souhaitiez toute votre vie côtoyer, mais ne parviens qu'à ressasser les échos d'aveux que j'ai soutiré à d'autres, m'enfonçant ainsi en sa compagnie dans un silence qui épouse parfaitement celui dont il aime se plaindre en cet instant malgré le sourire qu'il ose m'offrir. Le regard dans le lointain, à la recherche de quelque chose que je ne trouverais certainement jamais, je laisse les secondes passer et n'esquisse bien qu'un haussement d'épaules quand enfin je décide de le rejoindre et de me faire autre chose que l'être farouche qui jusque-là refusait de trop s'approcher, même pour refaire ce col mal ajusté qui me nargue depuis son arrivée.

"Il n'y a que toi que le silence dérange, Clarence."

Je me trouve âpre dans ma réponse, aussi agréable qu'une gifle sait l'être. Vers lui je me tourne et abandonne enfin ma contemplation pour mieux passer à ses côtés et simplement esquiver son regard pour mieux prendre place dans un autre coin de cette pièce que je ne parviens pas à considérer comme ma chambre, et qui ainsi reste neutre de toute décoration, n'ayant en réalité pour seuls meubles qu'une armoire, un lit et une table de chevet dont le bois est déjà scarifié par de nombreux coups de serres.

"Il me semble même que c'est ça qui t'a poussé à partir la dernière fois. Tu disais ne pas avoir ta place là-bas."

J'ai envie de m'allumer une autre cigarette, de glisser un peu plus de tabac entre mes lèvres pour m'empêcher de parler et de lui cracher en sous-texte le ressentiment qui me ronge en cet instant, celui qui me fait le voir comme un hypocrite à la gorge duquel j'ai envie de sauter et de plonger mes serres, afin de le punir d'avoir ainsi cru que de moi il pouvait faire un idiot qui s'abreuverait de ses mensonges. Pour lui, je retiens en cet instant bien des hurlements alors qu'au loin, derrière les murs de cette demeure que je considère comme une nouvelle cage, disparaissent les optimistes et utopistes qui pensent pouvoir vivre en harmonie dans une seule et même boucle au milieu d'humains qui viennent chercher dans une fête grotesque, quelques frissons d'une absurdité qui me fait fuir l'endroit comme si la peste y régnait. Mais au lieu de m'énerver, de révéler ce qui peut se cacher derrière la douceur de ma personne, j'ose lui servir un sourire à la nature factice et un regard qui ne se pose que maladroitement dans le sien et ne cherche pas à y déceler toute la richesse que je voyais autrefois dans ses prunelles. Au contraire, tout ce que je vois désormais dans son iris c'est le reflet de ma propre peine, celle qui hurle au visage de quiconque qui me connait un tant soit peu, ô combien mes nuits ne sont ponctuées que par mes sanglots et mes larmes. C'est cette tristesse qui doit se lire sur mon visage depuis mon arrivée, celle qui trahit que je ne supporte pas cette nouvelle vie que l'on m'a imposée, que je n'arrive pas à me faire à l'idée que ceux que j'ai pu aimer ne sont plus là et que ceux qui restent n'ont rien de ce point fixe de mon univers qu'ils devraient être. Tous ne sont pas ce que Darren est pour moi et déçu de savoir que Clarence n'est pas plus dans ma vie qu'une silhouette plus éphémère que l'encre qui noircit les pages de carnets au sein desquels je me suis perdu durant trop d'heures, vivant par procuration l'existence d'êtres qui ne sont même plus ou qui n'ont même jamais été.

"Mais je pense que nous pouvons y aller. Ne restons pas ici plus longtemps que nécessaire, sinon je ne suis pas sûr d'être capable de te suivre et je ne voudrais pas que nos retrouvailles se fassent entre quatre murs et les mêmes carnets dont tu as trop longuement supporté la présence."

Je pourrais et devrais ajouter à tout ça un sourire plus ou moins délicat mais à la place, je me contente d'un regard qui se détourne et d'une porte que j'entrouvre sans peine, fuyant ainsi le cadre de cette chambre qui n'est pas la mienne et la présence de cet homme qui a osé un jour prétendre m'apprécier alors que lui-même se jouait de moi et s'amusait sûrement de jongler et de valser avec les émotions qui trop aisément nourrissait son orgueil.


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MessageSujet: Re: Vieux amis ◭ THADDEUS   Sam 6 Jan - 0:56



VIEUX AMIS
Janvier 2018

     Clarence ferma les yeux plusieurs secondes. Oublié du regard de Thaddeus, il sut s’enfermer avec ses seules pensées, et ne voir que le noir de paupières closes. Il n’aurait pas le cœur à supporter une soirée entière sa mauvaise humeur, ses peines ; il ne sut jamais les différencier. Il se battait avec les siennes et elles furent déjà deux adversaires trop difficiles à vaincre pour espérer se mesurer à celles des autres. Le vide dû avaler son impatience, relâcher la tension de mots vomis par toutes les gorges. Il retenait les siens par bienséance – peut-être par pudeur – et se demandait dans un sens comme dans l’autre, ce qui leur empêchait à tous de faire pareil. Les silences étaient faciles, bien plus que les mots, mais ils eurent choisi de haïr bouche ouverte. Les colères diffusent s’alimentaient ensemble, créant l’écho d’un grondement bouffi par la haine. Ils purent détester leur situation, lui-même ne connut personne départi de toute nostalgie, mais lorsque les mots de Thaddeus se brandissaient vers lui avec ce besoin d’accuser quelqu’un, il se sentait tout à la fois blessé et agacé.
Les mots crus et maladroits lui rappelaient ceux de sa mère. Animée d’une rancune que personne n’expliquait, amère comme les plantes majestueuses pouvaient l’être. Elle regardait ses fils avec le même désintérêt que Thaddeus, sinon qu’elle eut foi à contredire le monde pour s’y élever au plus haut rang, et non celui de se morfondre au creux de ses souffrances.
« Je ne m’en souviens pas. »
Leurs échanges dataient, effacés par le temps qu’ils virent à peine passer. Au moins pour lui, Thaddeus semblait s’en rappeler comme s’ils s’étaient quittés hier. Mais son souvenir n’évoquait aucune nostalgie ; seule une erreur dans les mots que Clarence put dire. A croire qu’il lui reprochait de l’avoir dit, s’en servait aujourd’hui comme s’il dû se sentir coupable de les lui avoir un jour prononcés. Il ne souhaitait pas ressasser ces échanges. Ils étaient les nécroses de sa mémoire et ses plus grandes craintes dans leurs récentes retrouvailles. Il s’en voulut pourtant, d’avoir l’air de cet homme qui se plaignait d’être perdu. Peut-être l’avait-il dit, parce que Londres et ses bombes venaient chaque fois lui manquer. Il n’en était pas moins qu’il voulut que ses secrets restent gardés, oubliés dans le passé comme tout ce qu’il souhaitait y laisser.

Il descendit les marches du manoir en ignorant les bouderies de son ami. Il espérait que leur dîner les effaceraient et lui rendraient un semblant de sourire. Il eut l’air plus heureux avant, mais tout n’était qu’une question d’apparence. Il se souvenait bien l’avoir entendu craindre de ne jamais pouvoir aimer, et se souvenait avec la même clarté lui avoir assuré qu’ils pourraient. Les échanges d’une faiblesse, lorsqu’il sut à peine comment oublier sa femme, et le simple souvenir de ces mots l’attristaient presque.
« Thaddeus, je ne te demande pas de feindre être heureux, mais de l’être ne serait-ce que ce soir. Ne va pas jusqu’à remettre en question le plaisir que j’ai eu à parler avec toi. J'aimais passer du temps entre ces quatre murs. »
Il s’était tourné vers lui un sourire égaré aux lèvres, presque hésitant à lui offrir une sympathie au contre coup de la distance qu’il mettait volontairement entre eux.
« Je ne saurais être optimiste pour deux. »
Affronter les pensées sombres des autres était comme remonter à la surface un poids lié aux chevilles. Il n’avait ni corde à leur lancer, ni aucun pied sur la terre ferme pour prendre appuie et les aider. Il se noyait avec eux, et peut-être durent-ils cesser de s’accrocher à lui pour en sortir.
Thaddeus voulait fuir une prison à quatre murs, mais sortir d’une chambre n’y changerait rien.
« Accepte seulement d’être ici. » Le couloir devenait sombre jusqu’à la cuisine, enveloppé de l'odeur des épices et récentes pâtisseries. Il sentait son estomac se tordre, ayant trop attendu pour le seul plaisir de voler un peu de nourriture. « Si cela peut égayer ta soirée, j’ai vu l’une des Ymbrynes sortir un gâteau du four cette après-midi. »



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Thaddeus Gentilis
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MessageSujet: Re: Vieux amis ◭ THADDEUS   Lun 8 Jan - 14:54

Old friends
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J'ai envie d'hurler et de le saisir par ce col bien boutonné pour mieux le secouer et lui hurler au visage ô combien je le déteste pour m'avoir laissé l'apprécier autant. Alors que je franchis le pas de ma porte et abandonne derrière-moi cette chambre que l'on veut considérer comme la tienne, je me dois de ravaler la rancoeur que je lui porte et garder pour moi toute l'amertume et la peine qui rongent mon être depuis que j'ai appris de la bouche des autres que celui que j'admirais pour son courage et pour la beauté des récits qui furent un jour son existence. En réalité, je ne lui en veux pas d'avoir voulu enjoliver sa vie pour tenter de m'impressionner et me donner envie de le retenir, comprenant étrangement ce besoin qu'il a pu avoir de vouloir que mon regard ne soit illuminé que d'une admiration sans borne sa personne. De tout ça, je me fais une raison alors que le reste ne cesse d'obstruer ma gorge et de me laisser sur la langue un goût amer que le tabac et le thé n'arrivent pas à faire disparaître. De tout ça, j'en fais une certitude, qui en cet instant où je déambule aux côtés de Clarence dans les couloirs du manoir, rythme mes pas et les battements trop rapides de mon coeur, tandis que nous nous laissons guider par l'odeur doucereuse de pâtisserie récemment cuisiné. A grand peine, je retiens un haut-le coeur, déglutissant difficilement pour mieux desserrer les lèvres et murmurer.

"J'aimerais que ce soit aussi simple, tu sais."

Du bout des doigts, je me saisis de deux tasses de thé, puis de deux verres que je dépose sur la table, avant de chercher dans les placards de la cuisine de quoi boire. J'ai tant à lui dire en cet instant, et je crains que l'esprit trop clair, je me fasse trop honnête, lui dévoilant peut-être mon envie presque juvénile d'éclater en sanglot et de le supplier de m'expliquer ce que j'ai pu faire de mal pour ne pas avoir le droit d'obtenir de ses lèvres la vérité. J'ai tant à crier et à hurler mais je ne lui offre que mon silence et une distance que je maintiens entre nous, par besoin surement, de me protéger de cet aura qu'il dégage et de cette sensation qu'il fait naître en moi, et qui alimente en cet instant que je ne maitrise pas, l'envie de venir trouver en lui le réconfort et la promesse qu'un jour je pourrais rentrer dans cette boucle que je considère comme ma maison. Dans un relatif silence qui n'est perturbé que par les battements de mon coeur et la course de mes doigts entre les boîtes de thé, les quelques paquets de biscuits et autres denrées alimentaires, je ressasse et remâche en boucle les mêmes pensées, digérant et re-digérant les mêmes idées et phrases qui jamais ne traverseront mes lèvres obstinément pincées. Il serait plus simple de le confronter, de lui demander ce qu'il en est et si les rumeurs qui se murmurent à son sujet son vraies, mais par lâcheté, par crainte sûrement de découvrir que mes doutes sont fondés, je préfère tout taire et parler pour ne rien dire, brasser du vent et des banalités pour tenter d'être ce qu'il veut que je sois. Optimiste et faussement heureux pour deux. Un soupir glisse d'entre mes lèvres et après un sourire presque douloureux à esquisser, je parviens à parler.

"Je crois qu'elles parlaient d'un cake aux fruits. Histoire de redonner le sourire aux petits."

A une époque, ça aurait été mon travail, mon devoir de vérifier que les plus jeunes se portent bien et ne craignent rien mais depuis mon arrivée ici, j'ai délaissé cette mission qui était la mienne, préférant redevenir l'autour farouche et sauvage que l'on garde sous clé, dans une cage qu'il fait sienne. Il fut un temps, j'aurais aimé être ce protecteur d'une époque qui ne souffre pas de la réalité linéaire, mais aujourd'hui je ne suis peut-être bon qu'à décevoir ceux qui un jour ont pris le temps de façonner ou d'apprécier Thaddeus. Dans les recoins de ce manoir qui me semble encore hostile, je ne suis plus qu'une ombre, un souvenir lointain de ce qui un jour fut un être capable d'écrire et de sourire. Un vestige de plus qui pour Clarence force en cet instant un moment d'insouciance.

"Je crois l'avoir aperçu sur la fenêtre."

Du bout des doigts, j'ouvre celle-ci et le trouve alors sur le rebord de la fenêtre, à refroidir à l'endroit exact où du haut d'une branche je l'avais aperçu un peu plus tôt. Délicatement, j'apporte celui-ci à l'intérieur et le dépose sur la table, l'admirant un instant avant de me tourner vers Clarence.

"Je peux nous faire un peu de thé si cela te convient... Ca pourrait raviver les souvenirs du temps où nous passions des heures à discuter... A réchauffer nos doigts autour de la porcelaine pour oublier la neige éternelle et l'hiver qui ne voulait jamais s'enfuir."

Je souris à ce souvenir et penche légèrement la tête sur le côté, dévoilant le tracé de ma jugulaire et le contour de ma mâchoire tandis que sur mes rétines, dansent les souvenirs d'un autre temps, d'une autre vie que je regrette et qu'à mots à peine murmurés, je ramène à la vie.

"J'aimais aussi tout ce temps qu'on passait ensemble. J'en avais besoin et après ton départ... Ce n'était plus aussi plaisant de lire les histoires que tu m'avais laissé."

Je laisse un ange passer entre nous avant de reprendre, le regard toujours dans le lointain, l'esprit plus calme malgré les sombres pensées qui se font comme des parasites qui grignotent mon sourire.

"Ca me manque d'écrire, tu sais... Mais ici je n'y arrive pas. Je n'ai plus mon bureau et... Je n'ai plus le coeur à ça. Ce n'est plus comme avant. Les mots viennent mais ma main ne bouge plus. C'est comme si j'avais perdu la force. C'est surement stupide..."

Je soupire. Ca l'est. Ca ne tient qu'à moi de cesser de me morfondre dans ma chambre, à lire et relire livres et anciens écrits. Je pourrais reprendre cette activité qui est la mienne, me perdre à nouveau dans le récit des autres afin de chercher des réponses à mon propre passé, mais par paresse peut-être, ou besoin masochiste de me punir, je préfère m'enfermer et nier ce qui un jour était une façon pour moi de rester sain et de ne pas succomber aux cauchemars et réminiscences de cet être qui vit dans mon ombre et qui ose parfois me susurrer son prénom.


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MessageSujet: Re: Vieux amis ◭ THADDEUS   Aujourd'hui à 16:19



VIEUX AMIS
Janvier 2018

     Il n’échapperait pas à la gangrène des souffrances qui se scellaient en chacun d’eux. Elles s’exposaient, tentaient de trouver une place ici pour que tous puissent vivre avec. Il se demandait s’ils auraient la force de s’en défaire, et pour ceux qui furent encore terrés dans la boucle, de sauter le pas et de rejoindre la réalité. Autant qu’il puisse la craindre, elle avait dans sa spontanéité ravivé en lui une certaine euphorie. Le plaisir de ne pas tout contrôlé, aussi déterminé fut-il un jour à tout maîtriser. Il aimait les saisons et attendait là-bas que le printemps arrive, craignait tout à la fois les foules qui se créaient aux premiers rayons du soleil, et pleurait un hiver qui lui rappelait ses souvenirs à Edimbourg ; sinon une familiarité qui permettait encore de le rassurer. Il pensait bénéfique de se confronter au monde comme il tournait dans sa réalité, s’y accrocher pour faire taire quelques morosités.
Ici ils durent se satisfaire de gâteaux, pâtisseries et de thé. La gourmandise comme seule échappatoire à leur ennui. Mais comme lui-même eut peur de s’exposer à la réalité, il put comprendre que certains préféraient encore la fuir. Au fond il ne l’eut encore totalement adoptée. Ses pas étaient fébriles au village, l’échine courbée dans un corps trop grand pour ne pas se faire remarquer, et les yeux fermés pour échapper au passé qu’il avait laissé filer. S’ils étaient restés à Londres, peut-être ne serait-il également jamais sorti. Car sa vie y était encore ancrée, entre Manchester et la capitale comme tant de brèches à refermer ; et il n’aurait pu supporter de voir son vieil appartement dénudé des mémoires laissées par sa femme et lui.

Il sourit à l’idée du gâteau. Mauvais pâtissier et plus adepte de biscuits, il ne pouvait s’empêcher de convoiter les confections sucrées des Ymbrynes bien qu’elles durent être servies aux enfants. Du chocolat aux fruits, il n’était pas bien difficile, et piocha malgré lui un bout du cake lorsqu’il fût déposé sur la table. Il craint bientôt qu’ils ne se contentent lui et Thaddeus d’un dîner fait de desserts. Non pas que l’idée lui déplaise, mais il eut un instant miroité un repas digne d’un banquet, avant de se rappeler qu’il n’était pas si bon cuisinier. Il prit la peine d’ouvrir quelques placards pour y récupérer quelques charcuteries et salades.
Les mentions de l’hiver l’emportèrent vers quelques souvenirs. Il acquiesça mais n’abandonna pas l’idée d’étancher son envie salée et déposa les plats sur la table, accompagnés de deux sets de couverts.

Thaddeus l’arrêta dans son élan. Les pensées noires, il jetait à nouveau une ombre sur leur repas, alors que leurs mélancolies durent en partie les rendre meilleurs. Qu’elles furent réelles ou inventées pour des récits. Impossible à définir, mais ressasser quelques vieux passés avec lui, lui avait toujours fait du bien. Avant aujourd’hui.
« Peut-être est-il temps pour toi de trouver une nouvelle occupation. De changer, nous devrons le faire un jour ou l’autre. »
Lui-même n’eut plus la même envie à arracher aux autres leurs secrets. Mentir, même s’il fût plus question de paresse. Il se savait sombrer quelque part, mais le vide fut tel qu’il ne sut réellement où s’accrocher pour ne pas définitivement tomber. A Maxine peut-être, et à d'autres vieux amis, s’ils eurent à sa place la Foi de se relever. Thaddeus lui ne semblait même plus vouloir lever la tête.
« L’hiver est encore là. Dans la réalité nous sommes à peine en janvier, et la neige tombe encore. Moins accordée qu’à Édimbourg, mais se faire à nouveau surprendre est agréable. »
Il s’assit un bras ballant sur le dossier de sa chaise et l’autre coude posé sur la table pour que son bras puisse retenir son visage. Les nuits furent tardives s’il fallut attendre que tous se soient enfuient vers le parc.
« Je t’ai toujours connu à vivre dans le passé. Je ne te juge pas, j’y suis également un peu trop rattaché. Mais si en Ecosse tu vivais dans les souvenirs qui t’en éloignaient, et aujourd’hui en Angleterre dans ceux qui te ramènent en Ecosse, quand t’en tiendras-tu au présent ? »
Il se perdit lui aussi à cette réflexion, peut-être fier de l’admettre et de croire en son propre présent, bien qu’il se sentit las d’être celui par lequel ces mots devaient exister.
« Je t’ai nourri de beaucoup d’espoirs. Tous ces récits que je te racontais entretenaient ma confiance, mais je dois t’avouer ne pas avoir toutes les réponses et solutions à ce qui te ronge. Je trouve seulement dommage que ce que je t’ai dit il y a longtemps ne t’ai pas aidé à avancer. »



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